Massacre à la bétonneuse à Nantes : la mairie contre l’ensemble Art Déco des salons Mauduit

05/05/2015 – 08H00 Nantes (Breizh-info.com) – Décidément, les monuments Art Déco sont mal-aimés à Nantes. Alors que l’hôtel de la Duchesse Anne pourrit depuis des années devant le château des Ducs de Bretagne, un autre ensemble exceptionnel de la même époque, en partie dû au même architecte, est menacé de destruction imminente. Il s’agit des salons Mauduit, situés dans le coude de la rue Arsène-Leloup près de la Bourse du Travail, tout près d’un autre dossier immobilier contentieux : le musée Dobrée.

Pendant un demi-siècle, jusque dans les années 1970, Mauduit a été le lieu privilégié des réceptions mondaines et des meetings politiques nantais. Ces salons sont enclavés dans un ensemble hétérogène constitué des bâtiments de l’ancien lycée Livet (XIXe s.-XXe s.) et de la Bourse du Travail, mais aussi de mutuelles. La mairie prévoit de conserver l’ancienne Bourse du Travail et une partie du lycée Livet pour en faire un pôle associatif, et de détruire le reste pour le remplacer par des logements neufs ; 120 logements, 230 places de parking (souterraines) et une crèche de 50 places sur 600 m² seraient ainsi créés tandis que le jardin Say, quasi inaccessible aujourd’hui, serait désenclavé. Le désamiantage et les démolitions partielles ont déjà commencé dans les bâtiments.

L’association nantaise Forum Nantes Patrimoines a engagé une course contre la montre pour sauver les salons Mauduit. Elle a déposé un référé contre l’ensemble du permis. Selon elle, « l’impossibilité de conservation [des salons] n’est pas démontrée », « le permis de construire porte irrémédiablement atteinte au patrimoine, jusqu’à en démolir des éléments importants comme les salons Mauduit dans leur totalité » et le projet n’est pas d’intérêt général, puisque des logements privés remplaceraient des services publics. Par ailleurs plusieurs dispositions du plan local d’urbanisme (PLU) ont été ignorées.

Au cœur de la bataille, les salons Mauduit. La ville prévoit d’en reconstruire un seul – le Grand salon – sous la cour de la Bourse, en annexe au pôle associatif. Le Forum Nantes Patrimoines dénonce une « supercherie » : rien ne garantit que la reconstruction se ferait à l’identique, et surtout d’autres éléments uniques des anciens salons seraient perdus, en particulier le décor de l’Arche de Noé et le porche d’inspiration rococo sur la rue Arsène-Leloup. Et surtout, la démolition des Salons Mauduit serait une rupture d’importance pour la Ville… qui prétendait jusqu’alors sauver cet ensemble exceptionnel.

Mauduit porte

Grande salle des Salons Mauduit. « Bacchanales », oeuvre de Paul Guéry (1898-1977) et René Andrei (1906-1987)

Bourse et Livet : des bâtiments d’époque différentes et d’intérêt inégal

Nous avons mis la main sur un rapport interne de la ville de Nantes sur l’ensemble Livet-Bourse du Travail-Mauduit-Say daté de 2010 et produit par la direction du Patrimoine et de l’Archéologie. Il retrace l’histoire d’un ensemble hétéroclite qui commence en 1862 avec l’installation de l’institution Livet à l’angle de ce qui était alors la rue Sainte-Marie (devenue Désiré-Colombe en 1918) et la rue du Bois des Coulées (renommée Arsène-Leloup en 1884). Livet se dote rapidement de bâtiments construits en plusieurs tranches, en 1864, 1869 et 1877, puis déménage en 1910 à son emplacement actuel dans le quartier Saint-Donatien. La ville de Nantes prend alors la suite ; elle installe ses oeuvres sociales dans des bâtiments construits en 1920 et 1951. Par ailleurs la Bourse du Travail est construite en 1921-1924. Derrière ces bâtiments se trouve le superbe parc Say, orné d’une orangerie construite en 1860. La ville le rachète à la famille Say en 1980, en principe pour en faire un mail piétonnier et un parking pour les salons Mauduit. Elle y installe en réalité un dépôt de son service des espaces verts.

Le rapport de la ville préconise la destruction d’une partie des bâtiments du lycée Livet et « propose la conservation de l’ensemble du bâtiment » de la Bourse du Travail, inoccupé depuis la fin du XXe siècle et dégradé par les pigeons, moyennant une restauration entière de la toiture, de la zinguerie, des menuiseries et des fenêtres, qui sont en PVC et donc incompatibles avec les bâtiments de cette époque. Quant à l’orangerie du parc Say, « sa restauration serait plus onéreuse que sa reconstruction » ; seule la conservation du parc est proposée.

Les salons Mauduit : un ensemble Art Déco exceptionnel

 L'Arche de Noé, chef-d'oeuvre  de l'artiste dinandier Jean Dunand.

L’Arche de Noé, chef-d’oeuvre de l’artiste dinandier Jean Dunand.

Toute autre est la situation des salons Mauduit. Leur histoire commence en 1905 lorsque Jules Mauduit (1875-1943) acquiert la salle du restaurateur Gault et des jardins attenants sur la rue Leloup pour y construire des salons qui porteront son nom. Leur grande salle sert aux jeunes gens qui s’adonnaient aux patins à roulette, mais aussi aux fêtes et réceptions. Pendant la Première guerre mondiale, les lieux sont réquisitionnés et deviennent un hôpital militaire. La paix revenue, les salons renouent avec l’activité festive. Un premier agrandissement en 1919-1923 par les architectes Leray et Chauvet les dote notamment d’une scène.

Jacques, le fils de Jules Mauduit, choisit la même voie que son père. Après s’être formé à Paris aux côtés des traiteurs Potel et Chabot ou des cuisiniers de l’hôtel Meurice, il fait des salons Mauduit le lieu n°1 de toutes les réceptions festives et des banquets d’honneur dans la capitale bretonne. Les salons accueillent aussi des meetings politiques : c’est là qu’en 1934 le radical Edouard Daladier évoque pour la première fois les « deux-cent familles » maîtresses de la France.

En 1937, les salons Mauduit sont remis au goût du jour par les architectes nantais Ferdinand Ménard et Emile Le Bot. Contrairement à René Ménard qui a reconstruit la chapelle Sainte-Anne à Sainte-Anne de Brivet, Ferdinand Ménard ne faisait pas partie du mouvement Seiz Breur. Cependant, il s’est aussi distingué par plusieurs créations emblématiques dans Nantes, notamment l’hôtel de la Duchesse Anne, la reconstruction du cinéma Apollo ou encore la villa Jeannette au 98 boulevard des Anglais.

En trois mois, le Grand salon est transformé dans un pur style Art Déco : verrière zénithale, rampes en fer forgé, mosaïques, luminaires et cinq bas-reliefs (réalisés par les sculpteurs Guéry et Andrei) sur les thèmes de la Musique, la Danse, le Théâtre : tragédie et comédie, des Bacchanales et un Age d’Or, sans compter des installations de confort : chauffage à air pulsé, ventilation, éclairage électrique indirect, rien n’est négligé. Une galerie est aménagée et une salle voisine est décorée d’une laque incorporée au mur, LArche de Noé, de l’artiste dinandier Jean Dunand. L’ensemble est inspiré du style « paquebot », mis à la mode par le voyage inaugural du Normandie, construit à Saint-Nazaire, en 1935.

Sous cette forme, le salon fonctionne jusqu’au début de la guerre, date à laquelle il est à nouveau transformé en hôpital complémentaire. Un incendie en décembre 1940 entraîne la destruction de la grande salle et de la scène. Reconstruit après la guerre, il reste le haut lieu des meetings politiques et des réceptions jusqu’en 1979. Jacques Mauduit cesse alors son activité.

P1320121

La ville de Nantes sauve deux fois les salons de la destruction

En juin 1980, les salons Mauduit sont vendus à la ville ; le maire de l’époque, Alain Chénard, s’engage à conserver leur nom. Sinon, c’était la destruction : un promoteur immobilier avait proposé en 1978 de tout raser pour construire des logements. Après 3 millions de francs de travaux, la salle est confiée à la société d’économie mixte municipale Nantes Gestion Équipement et sert au pôle associatif.

En 1987, de nouveaux nuages s’accumulent au-dessus des salons. La municipalité Chauty, de droite, envisage leur destruction. Sans trop savoir par quoi les remplacer : une cité judiciaire, des bureaux, des logements ? Mais en 1989 Jean-Marc Ayrault gagne les élections municipales. Il a promis de renoncer au projet de destruction – un sujet qui mobilise de nombreux Nantais. Les salons sont restaurés ‑ notamment les fresques ‑ et étendus en 1990-1992 pour un budget de 12 millions de francs. La cuisine et la couverture sont aussi mises en conformité. Sous cette forme, ils fonctionneront jusqu’en 2002. En parallèle, ils sont inscrits au titre des éléments protégés du patrimoine nantais au sein du PLU. Mais ne seront jamais classés monument historique malgré leur valeur architecturale et artistique et leur grande unité de style.

Comme au proche musée Dobrée, l’extension du début des années 1990 a mal vieilli. Elle « apporte une confusion fonctionnelle et d’image, par des accès non hiérarchisés, un traitement architectural et des choix de matériaux d’équipement public banalisés », note le rapport interne de la mairie. Plus grave encore, plusieurs expertises conduites par l’APAVE et par les bureaux d’études ITAC et E2C Atlantique révèlent que les lieux sont devenus dangereux. En particulier « la couverture de la salle de spectacle a été réalisée au mépris des règles de l’art » : fermes intermédiaires, portiques principaux et poutres longitudinales s’avèrent trop faibles. Les salons sont donc fermés par un arrêté municipal du 19 septembre 2002.

Les parties anciennes peuvent être sauvées

L

Le projet de la municipalité : un îlot de logements à la place des légendaires Salons…

Trois ans plus tard, la ville présente un projet très ambitieux, œuvre des architectes Dominique Deshoulières et Hubert Jeanneau. Il prévoit la réalisation d’un pôle culturel et festif moderne avec salles modulables, éléments sur vérins, reconstruction de la grande salle, restructuration complète du reste, doublement des structures, reprise des fondations. Le budget est évalué à 7,5 millions d’euros, puis à 9,1 millions d’euros. Un permis de construire est accordé le 18 octobre 2005, mais les travaux ne seront jamais été entamés.

En 2009 pointe un autre projet : la reconversion de l’ensemble de l’îlot en logements, avec destruction des salons mais reconstruction de la grande salle en sous-sol : à peu de choses près le projet actuel. Dans son rapport, la direction du Patrimoine et de l’Archéologie propose de « réexaminer le projet de 2005 en recherchant des ajustements permettant quelques économies », mais surtout, il préconise clairement la conservation des salons Mauduit : « il ne serait être question de perdre les éléments du patrimoine de cette valeur inscrite dans la mémoire collective de nombreux Nantais. Les décors sont d’une qualité exceptionnelle et sont la figure de l’Art Déco à Nantes. La ville devrait les faire labelliser au titre du patrimoine du XXe siècle. »

Les salons Mauduit ne sont pas une salle polyvalente lambda perdue au milieu du tissu urbain de la capitale bretonne. Nombreux sont les Nantais à avoir admiré ses fresques ou son exceptionnelle laque alors qu’ils assistaient à des meetings politiques, des banquets ou aux rallyes de la bourgeoisie d’alors. C’est un haut-lieu de mémoire politique et sociale d’une des plus grandes villes de France : est-il acceptable de raser cette histoire en la laissant aux pelleteuses ? Est-il logique, alors qu’on restaure par ailleurs le patrimoine du XXe siècle – dont la massive Cité Radieuse plantée par Le Corbusier à Rezé, à quelques encablures de Nantes, ou qu’on prévoit de redonner leur éclat aux Grands Moulins qui sont actuellement les hideux bureaux Renault sur le quai Saint-Louis, qu’on rase cet autre ensemble architectural et décoratif du XXe siècle ?

Avec les salons Mauduit, c’est aussi un des grands noms de Nantes qu’on abat, comme si l’on décidait de détruire la tour LU, les chantiers Dubigeon ou la raffinerie Béghin Say. Ces noms des deux derniers siècles qui ont largement marqués l’histoire sociale nantaise, portent en eux une immense charge d’émotion et de sentiments : ils sont un marqueur important de l’identité nantaise.

Par ailleurs, comme le montrent les photos de l’Inventaire du Patrimoine mises en ligne par La Tribune de l’Art, qui s’émeut aussi de ce massacre de patrimoine, les laques, fresques et décors des Salons sont en bon état : quoi de plus logique alors qu’ils ont été restaurés en 1990 ? Enfin, est-ce vraiment une question de coût ? Comme le dit le proverbe, « qui peut le plus, peut le moins ». Nantes injecte chaque année la bagatelle de 17 millions d’euros dans le Voyage à Nantes dont les retombées touristiques restent encore à prouver, notamment pour l’événement d’été dont les bilans sont sujets à caution. Consacrer 10 millions d’euros au sauvetage d’un ensemble architectural, décoratif et culturel ne revient pas à jeter l’argent par les fenêtres : des générations de Nantais en ont apprécié la grande valeur sentimentale, historique et artistique.

Crédit photos : Inventaire du patrimoine et DR
[cc] Breizh-info.com, 2015, dépêches libres de copie et diffusion sous réserve de mention de la source d’origine.

  • Pecab

    dites-donc, l’arche de Noé là, elle serait pas un peu d’influence extra européenne ? Il avait pas fumé un peu de la drogue des mafias islamo-racailles le mec ? Et vous protégez cet art dégénéré ?