Napoléon, Joseph, Louis, Caroline et les autres, vus par Thierry Lentz

Le dernier essai de Thierry Lentz, une biographie de l’aîné des Bonaparte, Joseph, met en évidence les ressorts du « système napoléonien ». Une formulation qui est de Napoléon lui-même lorsqu’il confie à Las Casas : « Une de mes plus grandes pensées avait été l’agglomération, la concentration des mêmes peuples géographiques qu’ont dissous les révolutions et la politique (…) ; j’eusse voulu faire de chacun de ces peuples un seul et même corps de la nation. C’est avec un tel cortège qu’il eût été beau de s’avancer dans la postérité et la bénédiction des siècles. Je me sentais digne de cette gloire ! (…) Il (n’y a) en Europe d’autre grand équilibre possible que l’agglomération et la confédération des grands peuples. » (Sainte-Hélène, 11 novembre 1816).

La domination française sur l’Europe continentale reposait sur trois cercles concentriques :

– La France impériale des 130 départements, des Bouches-de-l’Elbe aux Bouches-du-Tibre.

– Le deuxième cercle était composé de « royaumes frères » qui procédaient des annexions de la période révolutionnaire et de conquêtes. Il y avait des « protectorats comme les principautés allemandes, le grand-duché de Varsovie et surtout des Etats remis à la famille, aux napoléonides, Louis, Jérôme, Elisa, Murat et Caroline, Eugène et Hortense de Beauharnais jusqu’au très proche  Bernadotte (en Suède). A Joseph, Napoléon avait réservé un cadeau empoisonné, l’Espagne. Tout comme les autres frères de l’empereur, il lui était inférieur à tous points de vue. Sans compétences militaires, préférant sa vie privée aux contraintes du pouvoir, Joseph, ignorant de l’Espagnel fut un  roi « intrus », dépassé et forcément perdant. Ici, Lentz ne me semble pas assez insister sur l’esprit clanique des Bonaparte qui fut une cause importante de son échec. Pour l’Espagne, il préféra Joseph à Murat car il se méfiait de sa sœur Caroline, à la tête politique. Pur phallocrate, Napoléon jugeait les femmes bonnes pour le bal et pour le lit.

– Le troisième cercle était celui des alliances, plus forcées que choisies, avec l’empire d’Autriche après Austerlitz, avec la Prusse vaincue en 1806, avec la Russie vaincue en 1807, puis à nouveau avec l’Autriche, grâce au mariage de l’empereur et de Marie-Louise. Mais après le désastre militaire en Russie (1812), toute l’Europe se retourna contre lui.

Comme l’expose Lentz ce système n’en avait que le nom car Napoléon était d’abord un empirique au point que son refus de s’enfermer dans un système trop rigide devint un handicap. C’est à Sainte-Hélène qu’il recomposa son passé.

L’Empire français était à la fois un modèle de domination militaire et une mise en forme des idées politiques et sociales des Lumières. C’est la Révolution française qui les rendit opératoires. Une révolution tempérée un temps puis dictatoriale et centralisatrice (jacobine) ensuite. Devenu empereur, Napoléon restait un jacobin. Il puisait dans Montesquieu, Rousseau ou Voltaire ce qui lui semblait bon. Les Idéaux des Lumières, aussi contradictoires qu’ils étaient avaient perfusé la presque totalité des élites européennes qui parlaient et pensaient français. Mais les peuples n’en étaient pas là. Les Hollandais, les Allemands, les Italiens, les Espagnols, les Portugais, les Polonais, les Russes avaient pour souci essentiel de préserver leur identité ethnique ou nationale. Quand les élites européennes comprirent, après leurs défaites successives, qu’en s’opposant à cette volonté farouche de résistance elles perdraient leur légitimité, alors elles se retournèrent contre Napoléon.

Quelle similitude avec ce que nous vivons. On dit toujours que l’Histoire ne repasse pas les mêmes plats. Mais si vous prenez en compte que les peuples européens se perpétuent depuis trois millénaires par entrées et brassages largement homogènes, pourquoi aujourd’hui n’épouseraient-ils pas cet esprit de résistance qui fit l’éclatement de l’Empire français et de ses satellites. L’Europe sous Napoléon, c’est toujours la nôtre.

Jean Heurtin

* Thierry Lentz, Joseph Bonaparte, Perrin, 2016.
* Le « système fédératif » napoléonien, approche historique, contribution de Thierry Lentz à Histoire et système, Le Cerf, 2010.

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  • Nuanceur

    Pourquoi forcer les conclusions ? Il faut nuancer. L’Europe actuelle n’est pas fondée sur le principe dynastique, n’est pas fondée sur le principe de la primauté du catholicisme religion de la majorité des Français, n’est pas fondée sur les valeurs militaires, n’a pas pour base sociale une nouvelle noblesse ni pour principe un quelconque patriotisme français exaltant la France de Clovis à la Convention nationale ! ce ne sont pas les peuples qui ont fait la chute du Premier empire mais l’Angleterre qui a suscité sans arrêt avec son or des coalitions pour empêcher l’Empire de se stabiliser ; la seule vraie révolte populaire est celle des Espagnole et elle était plus religieuse et dynastique que nationale ; et s’il n’y avait eu qu’elle, sans la désastreuse campagne de Russie, l’Empire ne se serait pas écroulé… A bien des égards, même s’il est par contre exact qu’il y a des points communs, l’Europe de Napoléon est meilleure que l’Europe actuelle. Non également l’esprit de clan était loin de prédominer chez les Bonaparte : Lucien puis Louis se séparèrent de Napoléon ; et s’ils étaient inférieurs à Napoléon, les frères de Bonaparte n’étaient pas des nuls ; ils auraient pu faire une carrière que beaucoup de gens envieraient, notamment Joseph, ce que montre très bien Thierry Lentz. Enfin la centralisation n’est pas propre au jacobinisme : les rois ont beaucoup centralisé en France et ailleurs.