La Galette des Rois et ses significations

L’Épiphanie rassemble chaque année parents et amis autour de la traditionnelle galette ; et ce, durant une période qui couvre une bonne quinzaine de jours. C’est, avec Noël précédant tout juste cette célébration, l’une des fêtes les plus populaires et les plus enracinées de notre nation. Par Épiphanie on entend l’incarnation (du principe) christique et la présence des rois mages venus l’honorer. Mais que symbolise donc la fameuse galette et quelle est son origine ? Beaucoup de choses ont été dites sur cette question et, après en avoir rappelé brièvement l’essentiel, nous aborderons un aspect peu connu (sauf de spécialistes) et pour le moins mystérieux de ce gâteau partagé.

Cette fête, l’Épiphanie, serait la christianisation d’une célébration romaine appelée Saturnales, en souvenir d’une période mythique durant laquelle le dieu Saturne, chassé de son royaume, se serait réfugié dans le Latium où il aurait institué une sorte de réplique de l’Âge d’Or(1). Lors des banquets, un enfant – symbolisant l’innocence – qu’on dénommait Phébé, nom évidemment dérivé de Phœbus, le soleil, distribuait aux convives les parts d’un gâteau. Par cette désignation de Phébé, l’innocence manifestait un éclairement, une mise en lumière et, guidant l’enfant solaire, le sort attribuait à chaque convive un morceau de pâtisserie. Un seul contenait la fameuse fève destinée à désigner le roi du banquet. Les Saturnales se déroulaient durant toute une semaine avant le 24 Décembre. Une fois le Christianisme officiellement installé à Rome, ces festivités se retrouvèrent intégrées à la nouvelle religion et la date pris place après le Solstice d’hiver. Plus tard, en guise de gâteau, on prenait un pain contenant un haricot qui remplaçait la fève. Alors que passaient les siècles, une brioche – accompagnée de sucre et de fruits confis – fut préférée au pain ; surtout en Provence et dans le Languedoc.

La part du pauvre Galette des Rois
Représentation populaire montrant une petite fille donnant à un pauvre une part de la galette que l’on réserve à cet usage. Cliquer sur l’image pour l’agrandir.

En ce qui concerne la galette que l’on partage aujourd’hui, il faut savoir que sa pâte feuilletée était déjà connue des Grecs. Puis, du Proche Orient, passée sous influence grecque après les conquêtes d’Alexandre, la recette fut ramenée en Europe – en France et en Autriche – par les Croisés. Pareille pâte ne plaisait pas qu’au palais des gourmets car le qualificatif de « feuilletée » faisait songer à un livre. Et certains ne manquèrent pas d’établir un rapprochement avec ce petit livre qu’une entité angélique donne à l’évangéliste Jean : « je vis un ange vigoureux (…) enveloppé d’une nuée, avec un arc-en-ciel sur la tête. Son visage était comme le soleil, et ses jambes comme des colonnes de feu. Il tenait à la main un petit livre qui était ouvert »… « Et la voix qui venait du ciel (…) me parla de nouveau et me dit : « va prendre le livre ouvert dans la main de l’ange qui se tient debout sur la mer et sur la terre ». Je m’avançais donc vers l’ange et lui dis de me donner le livre. Il me dit “Prends–le et avale-le” »(2).

Ange au livre par Albrecht Dürer
Saint Jean mangeant le livre, xylographie d’Albert Dürer. Comme on le voit, l’artiste a représenté au pied de la lettre ce personnage n’appartenant pas à la terrestre Humanité. Le symbolisme de cette scène est aisée à comprendre : le petit livre représente un savoir issu des puissances divines que l’évangéliste doit ingérer ou, si l’on préfère, avec lequel il doit faire corps. Cliquer sur l’image pour l’agrandir.

La frangipane serait apparue au XVIIe siècle, selon les recommandations d’Anne d’Autriche et de son époux Louis le treizième. Notre actuelle galette des rois apparaît donc à cette époque et, puisque l’on vient d’évoquer un possible rapport avec la symbolique, poursuivons nos investigations dans ce domaine. Ce faisant, nos pas nous font entrouvrir la porte du domaine alchimique. Le gâteau des rois serait-il allusif au Grand Œuvre et à la pierre philosophale ? Des auteurs passionnés par l’« Art d’Hermès »(3) l’admettent aisément.

Entrée ouverte au palais fermé du roi Eyrénée Philalèthe
Le traité alchimique de Eyrénée Philalèthe

Il faut savoir qu’au XVIIe siècle, l’alchimie était une discipline prise très au sérieux et certains des « adeptes »(4) les plus célèbres, quasiment devenus figures de légendes (car masquant souvent leur véritable identité sous des pseudonymes), vécurent durant cette période. Ce furent les italiens Cesare Della Riviera et Giordano Bruno ou l’anglais Georges Starkey (alias Eyrénée Philalèthe) et, plus tard, Isaac Newton, les allemands Basile Valentin et Michael Maier, sans oublier Johann Valentin Andreae auteur d’un texte sur le fameux et mythique Christian Rosenkreutz, père fondateur de l’Ordre de la Rose-Croix. Mais il y eut aussi des Français dont Jacob Saulat, de la Rochelle, et le provençal Jean Troin (dit Delisle), serrurier à Bargemon, auquel il faut ajouter un certain Pierre Borel (1620-1671), originaire de Castres (Tarn), qui devint docteur en médecine à Cahors en 1643. Onze ans plus tard, on le retrouve médecin personnel de Louis XIV. Il est l’auteur, entre autres ouvrages, d’un traité sur le télescope et, avant Fontenelle, d’un autre sur la pluralité des mondes habités. Mais surtout, on lui doit, en 1654, l’année, précisément, où il entra au service du roi, une Bibliotheca Chimica qui est la première étude consacrée à l’ « Art d’Hermès » et aux alchimistes.

Pierre Borel par Jacques Pauthe
Pierre Borel par Jacques Pauthe

Selon des recherches faites sur Borel(5), les livres d’alchimie rassemblés par Isaac Newton auraient pour origine ce traité. Tout cela pour dire que l’engouement que suscitait le Grand Œuvre dans l’entourage du monarque a peut-être conduit à conférer une signification alchimique à cette galette que la noblesse et le peuple savourait en fêtant les rois. Rappelons au passage que l’on dénomme aussi l’alchimie l’« Art royal ». Voyons à présent quelques aspects du symbolisme que – secrètement – manifeste (et contient) une telle pâtisserie.

Traditionnellement, les rois se célèbrent le 6 janvier, c’est-à-dire exactement au milieu – au cœur – du Capricorne, signe astrologique gouverné par Saturne personnifiant, sous son aspect sombre, la mélancolie, la fatalité, la caducité de toute chose et, en conséquence, la mort. À moins de se souvenir des Saturnales païennes renvoyant à l’Âge d’Or. Et c’est précisément cela que sous-entend la fameuse galette. Elle se présente, en effet, comme un disque doré allusif au soleil et la décoration de sa croûte reproduit parfois un tracé rotatif omniprésent dans l’art populaire européen. Tracé faisant songer à l’astre diurne ou au mouvement circulaire du ciel étoilé.

Galette des Rois en soleil
Galette décorée d’un symbole solaire. Mais ce motif tournoyant pourrait également se faire allusif au ciel en rotation autour de l’Étoile Polaire
Galette des Rois avec la nasse

Toutefois, le plus souvent, sa décoration se présente sous l’aspect de traits dont les entrecroisements losangés composent un motif réticulé dont la signification, déjà évoquée dans cette rubrique(6), renvoie à l’idée de maîtrise. Depuis les temps les plus reculés, la nasse a pour fonction de capturer le vivant.

Taureau dans la nasse
Un taureau capturé par une nasse. Vase crétois de Vaphio, minoen récent (1), Musée d’Athènes. Cliquer sur l’image pour l’agrandir

On l’a dit, la pâte feuilleté fait songer à un livre. Mais, par sa forme ronde, la galette épouse la circularité du ciel. La nasse gravée dans la croute traduit une maîtrise de ce que représentent les constellations. En manger une part signifie intégrer – ingérer – une connaissance qui, à travers le zodiaque et les figures étoilées de l’hémisphère Nord (l’Aigle et le Cygne, Pégase et Persée, la Couronne Boréale, dite d’Ariane, ou encore les deux Ourses), ordonne le monde et transmet des signifiances immuables. Une sapience qui vient du cosmos allège des pesanteurs terrestres. Point compacte, la pâte feuilletée nous rappelle ce qu’enseigne la science à propos de la matière, à savoir qu’on y trouve du vide.

C’est au début du XVIIIe siècle que la fève (parfois remplacée par une pièce d’or ou d’argent, les métaux du soleil et de la lune, astres omniprésent dans l’iconographie alchimique) laissa place à une figurine de porcelaine représentant l’enfant Jésus ou, en langage populaire, le « petit Jésus » ; heureuse formule qui par le jeu du hasard (si l’on y croit) et de la « guématrie » se révèle éminemment parlante. Rappelons que la « guématrie » est un système(7) de cryptage attribuant un nombre à chaque lettre en fonction de la place qu’elle occupe dans l’alphabet. La formule devra donc se lire de la façon suivante : p (= 16) + e (= 5) + t (= 20) + i (= 9) + t (= 20) + j (=10) + é (= 5) + s (=19) + u (= 21) + s (= 19) = 144, le carré de 12, nombre qui, dans l’Apocalypse de Jean est (multiplié par 1000) celui des élus mais aussi des proportions de la « Jérusalem céleste ». Toute dorée, solaire, cette singulière « cité » proclame que l’Âge d’Or doit revenir. Découvrir l’enfant divin dans une part de galette signifie réintégrer l’état suprahumain qui régnait en Âge premier. Et coiffer la couronne, autrement dit entourer son mental d’un cercle d’or, métal inaltérable voué au soleil, traduit le fait que l’on réintègre ce même Âge ou, plus simplement, que son retour est anticipé pour une personne. Précisément, c’est là le but de l’alchimie car fabriquer de l’or, même si certaines transmutations s’avéraient possibles, est d’abord une métaphore pour dire que l’état de conscience lumineuse, « ensoleillée », du commencement doit être retrouvé.

Cube Jérusalem céleste
Gravure alchimique montrant un cube qui, descendant du ciel dans un rayonnement solaire, se fait directement allusif à la « Jérusalem céleste » puisque cette « cité » vient « du ciel d’auprès de Dieu » et que sa longueur, sa largeur et sa hauteur sont égales (Apocalypse, 21, 10 et 16-17). Cliquez sur l’image pour l’agrandir.

 Le rôle de la frangipane, crème de pâte d’amande, doit également être explicité. En vérité c’est le symbolisme de l’amande qui est important car, par sa forme, ce fruit reconduit à une figure géométrique très fréquente dans l’art roman mais aussi dans le gothique dès lors qu’elle détermine l’ogive. Il s’agit de la « mandorle », nom dérivé de l’italien mandorla signifiant « amande ».

Tympan église Carennac (Lot)
Sur le tympan de l’église de Carennac (dans le Lot), au milieu des douze apôtres, le Christ trône en majesté dans la mandorle. Cliquer sur l’image pour l’agrandir

Cette figure(8) résulte de deux cercles qui s’interpénètrent. Comme pour dire qu’il faut voir dans son tracé le lieu de chevauchement de deux mondes (ou une sorte de « sas » entre les deux), celui de l’humaine condition et celui du divin.

Chevaliers XIIe siècle
Sur cette enluminure du XIIe siècle, on voit un chevalier dont l’écu fait songer à une amande

On connaît (ou on redécouvre) les vertus thérapeutiques de l’amande(9) – notamment pour le cœur et, dit la médecine indienne Âyurvédique, pour le cerveau – mais c’est encore au domaine du mythe que, pour conclure cet article, nous ferons appel. Un mythe ayant pour fonction d’insuffler une espérance de victoire en des temps assombris par le Saturne faiseur de fatalité. Selon le légendaire chevaleresque germanique, l’Empereur Frédéric Premier, dit « Barberousse », ne serait pas mort noyé (en 1190) mais, semblablement au roi Arthur et à Merlin, vivrait toujours en un lieu inaccessible. Il devrait revenir, en des temps ultimes de chaos, pour rétablir l’Empire européen. Auparavant, il lui faudra suspendre son écu à un arbre devenu sec et qui reverdira. Thème partiellement repris par Tolkien dans Le Seigneur des Anneaux. Or, le bouclier médiéval de la fin du XIIe siècle affecte parfois la forme d’une amande. L’écu de Frédéric revêt alors la signification d’une force protectrice vitalisant l’arbre symbolisant la jonction entre la terre (avec les racines) et le ciel (par les branches) ; image annonçant qu’à un certain moment cessera la stérilité spirituelle du monde européen.

D’une certaine façon, par son symbolisme « hermétique », la fête des rois nous prépare à ce moment. À toutes et à tous, joyeux partage de la galette.

P.-G. S.

Source : Nice Provence Info

(1) Voir à ce propos, dans cette même rubrique, l’excellent article de Paul Catsaras consacré à Janus.
(2) Apocalypse, 10, 1-2 ainsi que 8-9.
(3) Dénomination plus distinguée pour désigner l’alchimie.
(4) Terme désignant les alchimistes.
(5) Nous pensons en particulier aux minutieuses recherches de monsieur Didier Kahn, auquel on doit un travail remarquablement documenté sur La Bibliotheca Chimica de Pierre Borel.
(6) Cf. dans Perspective, l’article intitulé L’appartenance, la forme et le centre.
(7) Connu des Grecs, du Judaïsme mais aussi des anciens Germains (comme le montrent les travaux de Heinz Klingenberg), ce système s’applique également à notre alphabet dérivé du latin et comportant 26 lettres.
(8) Évoquée dans un autre article à propos des calissons d’Aix-en-Provence et des navettes de Saint-Victor de Marseille.