Du danger de vouloir démocratiser le vin

Amis vinophiles, selon vous, quel vin sur le modèle d’une cinquième colonne pourrait constituer à terme une menace pour le statut de la culture vinique dans le monde ?

En d’autres termes, ressentez-vous plus d’aversion à l’annonce du prix stratosphérique d’un grand cabernet sauvignon de la Napa Valley comme le Screaming Eagle ( Prix moyen 2000€ euros la bouteille ), ou craignez-vous de voir le bordeaux continuer à se prolétariser à moins 3€ la bouteille, sous l’influence d’un négoce pourvoyeur en vins de marque rances et surannés ( Baron de Lestac) ?

Ces deux exemples incarnent à leur façon, deux facettes peu estimables de la production vinicole. Le premier cristallise la convoitise des «mafias légales 1» de la mondialisation, tandis que le deuxième reflète le poids persistant d’une consommation populacière dénuée de toute éducation.

Grands vins, vins de substitut et vins de terroirs

« La Tire ». Un exemple de ces véritables vin de terroir issus le plus souvent de la mouvance agrobiologique

Certes, s’intercalent entre ces deux extrêmes des vins intermédiaires se destinant aux couches moyennes et aux connaisseurs les plus avisés. André Tchernia 2 et Jacky Rigaux 3 identifient au sein de cette catégorie « les vins de substitut » tenant lieu de succédanés aux grands vins, sans toutefois revendiquer le soin et le coûteux investissement qu’ils nécessitent. Pour Jacky Rigaux, éminent connaisseur de la Bourgogne, la discrimination repose sur le luxe d’un élevage en fût de chêne (un critère assez discutable) réservé à une petite élite vinicole, quand la grande majorité de la consommation se complaît dans un style plagiaire, obtenu par le biais de raccourcis moins onéreux (staves, copeaux).

Restons cependant résolument optimiste ! Car dans cet entre-deux, le grand espoir vient de véritables vins de terroirs issus le plus souvent de la mouvance agrobiologique, formant un gisement fournis et très divers de vins à forte individualité dont les prix oscillent entre 7€ et 20€.

Le péril vient d’en bas !

Si la bulle spéculative éloigne, voire hypothèque sérieusement les chances, pour les amateurs dotés de moyens financiers modestes, d’accéder à de prestigieux flacons. Il reste au moins l’aura de leur grandeur confortant la symbolique élitiste du vin au sein de notre société.

Le constat est tout autre, lorsque le vin s’abaisse à une qualité médiocre et que son faible prix le ravale à une vulgaire boisson alcoolisée. Dès lors, il devient la cible légitime des politiques de santé publiques qui, malheureusement, n’opèrent pas le distinguo entre les vins responsables d’une insidieuse ivrognerie journalière encouragée par leur faible coût, et les bons représentants de notre art de vivre.

Petrus. Un exemple de vin qui suscite a convoitise des «mafias légales » de la mondialisation

Le recul de l’Histoire nous apprend qu’une civilisation du vin a plus à craindre d’un péril venu d’en bas que d’une confiscation des plus grands crus par les puissances de l’argent. Pour tout dire, la subsistance d’une consommation peu instruite, entretenue par une offre abondante dépréciée par son vil prix, écorne de plus belle une esthétique aristocratique du plaisir, à laquelle tout vin digne de personnalité devrait pouvoir se rattacher. D’ailleurs, il serait bon de prendre avec beaucoup de réserve, la peinture idéalisée d’une époque éclairée où le vin serait dégusté avec mesure et culture.

Bien évidemment, nous ne sommes plus à ce vin consigné et débité à la tireuse qui étanchait la soif des français à raison de 160 litres par an ! Dans des proportions moins ahurissantes, le vin de table se donne à une consommation triste et ordinaire, le plus souvent conditionné dans les bag in box (contenants de 5litres voire 10 litres), il soutient toujours des volumes de vente non négligeables.

Pis, le vieux pinard d’antan, loin d’avoir disparu, a profité d’astucieux maquillages de l’œnologie correctrice pour farder son indigence. Dorénavant, prenant l’aspect d’une bibine « œnologiquement correcte », rebaptisée sous le vernis d’expressions « conviviales » en qualité de vin de soif ou de vin de copains, elle tient avec plus de prestance le même rôle que le gros rouge d’autrefois !

À la source de tous les maux, les rendements excessifs

La problématique de l’avilissement du vin nous ramène au danger d’un prix de revente trop bas, sous tendu inévitablement par une libéralité des rendements en gage de sa rentabilité. Sur ce sujet, il n’y a pas de débat, aucun vin de qualité doté d’un semblant de caractère ne peut se compromettre dans des rendements de production trop élevés (entendons plus 70 hectolitres par hectare). Comprenez ainsi que le mythe du bon petit rouge pas cher (moins de 5€), se paye par le recours quasi systématique aux procédés de concentration artificiels (osmose inverse, thermovinification) pour récupérer un supplément d’étoffe, disparu dans l’augmentation des volumes. S’agissant du blanc, sa dilution sera grimée par le pouvoir aromatisant de certaines levures et les miracles de la fermentation en basse température.

Au fond, la ligne de partage entre un viticulteur et un vigneron se définit dans leur rapport au rendement. L’un cultive des raisins gonflés d’eau à plus de 80 hectolitres par hectare alors que l’autre tente d’extraire les sucs de la roche-mère au prix d’un sacrifice sur la quantité (à moins de 50 hl/hectare). L’appellation d’origine contrôlée (maintenant AOP), n’a jamais constitué un frein à la limitation des rendements. Au contraire, notre réglementation a couvert par le biais de nombreux contournements (plafonds limites de classements), les dépassements des généreux plafonds de production fixés par les AOC.

Quelques courts exemples de par le monde, montrent tous les bienfaits d’une augmentation raisonnable des prix et son salutaire effet de levier dans la transformation des esprits, à la fois chez le vigneron comme chez l’amateur, animés par une commune recherche de qualité et de valorisation de la vigne.

En France, si des tensions perdurent dans le Languedoc, cela traduit avant tout le maintien d’une filière viticole dédiée à la production de masse. Quand les membres les plus virulents des coopératives et autres négoces s’acharnent de manière récurrente contre les citernes venues d’Espagne, ces attaques visent une vinasse en concurrence frontale à leur piètre production.

Dans ce domaine, gardons-nous de tout élan cocardier qui tendrait à défendre le bon vin français face au déloyal et mauvais vin espagnol. La fébrilité du midi viticole dénote encore l’incapacité d’un nombre important de viticulteurs, réduits au rôle de simples fournisseurs de raisins pour de grosses structures coopératives, à pouvoir embrasser une viticulture de qualité. Pour tout dire, lorsque ce monde viticole s’enflamme, laissant planer la fallacieuse menace d’extinction de notre beau patrimoine, une frange plus discrète prospère sur le marché rémunérateur des vins de terroirs, immunisé contre la non- concurrence du  « jaja » mondialisé.

Au Portugal , la consommation populaire s’est formée au goulot des grandes bombonnes de 5 litres nommées Garrafãos . Ce vin rouge vinifié simplement, était rustique et un brin rugueux. Le Garrafão répondait aux besoins d’une consommation rurale journalière, abondante, roborative, en viatique aux pénibles travaux des champs. La nostalgie de ce contenant s’enracine dans le souvenir de la révolution des œillets de 1973, durant laquelle l’armée et les étudiants ont communié à grande lampées. Mais le Garrafão a fini par se ringardiser devant la montée en puissance des vins en bouteille redécouvrant l’incroyable patrimoine ampélographique du Portugal, à des prix beaucoup plus chers…

En Italie, l’évolution récente du Trentin et du Haut-Adige (Au nord de de la Lombardie) illustre les effets vertueux d’un revirement culturel, mené sous l’impulsion des coopératives et de petits domaines, désireux de hisser la qualité de leurs vins grâce à la baisse des rendements. Cette transformation est à l’origine d’une renaissance spectaculaire des cépages autochtones conspués jusqu’alors pour leur prétendu caractère insipide.

L’audace de renchérir les prix d’un vin à base de vernatsch (ou trollinger) n’avait rien d’un pari aisé à cause d’une image de petit rouge d’été, difficile à effacer des esprits. Seulement, l’approche qualitative sur ce cépage a véritablement changé la physionomie des rouges anémiques du passé. Les Italiens s’amourachent aujourd’hui d’un vin métamorphosé par l’abandon d’une conduite en pergola, encourageant des vendanges bien trop abondantes. Pareille transformation montre bien qu’il n’y pas fondamentalement de mauvais cépage, tout simplement l’impossibilité physiologique d’un raisin à pouvoir exprimer une personnalité vineuse dans la dilution des rendements !

En Californie, le Jug-wine (petits vins de table) a longtemps dominé le marché californien, faisant les grandes heures de la plus grande winerie du monde, le groupe Gallo. Ce nom fait référence à un contenant en forme de cruche en verre allant jusqu’à 5 litres (Là-bas on parle de gallon), dont la popularité bien qu’en déclin, montre la permanence d’une consommation quantitative tournée vers des vins à petits prix.

Dans cette catégorie, on y retrouve l’immonde blush-wine, extrait le plus souvent du zinfandel, un rosé doucereux et écœurant à souhait, servi avec des glaçons dans les « garden-party » de bon voisinage. Aux antipodes de ce monde, durant les années 70, des vignerons pionniers se sont engagés à promouvoir des terroirs inconnus au cœur de la Napa Valley. Le plus emblématique d’entre eux est Al Brounstein, fondateur de Diamond Creek, initiateur des premières vinifications parcellaires au mépris de toute rationalité financière. Cette démarche novatrice imposait néanmoins de toutes petites récoltes pour chaque cuvée4 et demandait de mettre sur le marché des vins à des prix jamais atteints (100€ la bouteille, ce qui était énorme pour l’époque) . L’ère des grands cabernets sauvignon commençait…

Investissez dans votre plaisir et votre culture

Pour ceux désirant s’ouvrir aux plus belles richesses de la vigne, l’achat d’un vin n’a jamais été aussi complexe. Il suppose en effet d’appréhender une dimension supérieure n’ayant aucune transcription gustative, car constituée de particularismes géographiques et culturels, d’histoire, d’identité paysagère, mais tellement porteuse de sens grâce au lien sensible tissé avec un lieu.

Il est au contraire outrageusement simplifié, lorsqu’il perd sa charge culturelle au profit des intérêts d’un consommateur rivé à la fois sur un coût le plus bas possible et la recherche primitive d’un goût familier.

Raphno

  1. Mafia légale : renvoie au pouvoir banquier, assurantiel et autres fonds de pension, expression employée par Michel Onfray.
  2. André Tchernia : Archéologue et grand spécialiste de vins de l’Antiquité.
  3. Jacky Rigaux : Psychologue, universitaire et promoteur de la dégustation géosensorielle.
  4. Gravelly Meadow, volcanic hill et le mythique Lake.

Crédit photos : DR
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