Tout ce qui vient de Californie n’est pas or, ou comment confondre high-tech et storytelling

10/08/2017 – 08H00 Nantes (Breizh-info.com) – Breizh-info a publié le mois dernier un texte très tonique intitulé « Pourquoi moi, startupper américain, je monte un accélérateur à Nantes ». Son auteur, Rob Spiro, n’est pas passé inaperçu dans le paysage nantais de la high-tech. Ouest France, Les Échos, Le Journal des entreprises en ont dressé un portrait flatteur. Presse Océan vient à son tour de célébrer l’installation à Nantes d’un « entrepreneur auréolé de succès dans la Silicon Valley ». L’Amérique fait toujours rêver, même quand c’est elle qui vient à nous. Or la réalité est souvent plus prosaïque.

« En 2007, [Rob Spiro] lance Aardvark, une application de chat que Google lui rachète en 2010 pour 50 millions de dollars », assure Presse Océan. En fait, 2007 est la date de création de la société The Mechanical Zoo. Elle est composée de quatre associés. Deux d’entre eux sont des ingénieurs venus de Google ; avec son B.A. d’histoire, Rob Spiro fait figure de « petit dernier ». La société lance son service Aardvark en mars 2009 ; sept mois plus tard, il totalise 90 361 utilisateurs depuis l’origine, ce qui n’est pas énorme (dans le même laps de temps, Instagram a attiré 4,25 millions d’utilisateurs, soit 47 fois plus, HootSuite 2 millions, Dropbox 1 million, etc.).

À l’époque, Google rachète déjà des entreprises à tour de bras, parfois pour des sommes astronomiques : 3,1 milliards de dollars pour DoubleClick en 2007, 750 millions pour AdMob en 2009… Début 2010, Aardvark tombe dans son escarcelle pour 50 millions de dollars – un montant jamais officialisé semble-t-il. Seule une petite partie de la somme va à Rob Spiro ; l’essentiel revient probablement aux actionnaires extérieurs qui ont investi 6 millions de dollars dans Aardvark. Dès l’année suivante, Google met fin au service, qui n’a donc pas vraiment eu le temps de faire ses preuves.

Devenu chef de produit chez Google, où il est chargé du service +1, Rob Spiro n’occupe ce poste que brièvement. Dès l’été 2011 (et non en 2013 comme l’écrit Presse Océan), il fonde avec un associé une entreprise de distribution alimentaire en ligne, Good Eggs, qui commence à fonctionner un an plus tard. Il montre un talent évident pour récolter des capitaux : en trois ans, des investisseurs lui confient plus de 30 millions de dollars. Il s’en sert pour créer quatre bureaux à travers les États-Unis. Quant à faire tourner l’entreprise en pratique, c’est autre chose : à l’été 2015, elle doit fermer en catastrophe trois de ses quatre bureaux, licenciant la majorité de ses salariés. « Nous avons grandi trop vite, dans plusieurs villes, avant d’avoir entièrement compris les difficultés de la construction d’une chaîne alimentaire entièrement nouvelle », admet Rob Spiro sur le site web de Good Eggs dans un texte supprimé depuis lors. Avant la fin 2015, il doit laisser les rênes de l’entreprise à un nouveau directeur général, qui semble avoir réussi à rétablir la situation.

Présenter Rob Spiro comme « un entrepreneur auréolé de succès dans la Silicon Valley » est donc inexact. Bien entendu, les échecs peuvent être instructifs si l’on en tire les leçons ‑ et rien ne dit que Rob Spiro ne l’ait pas fait, même s’il cultive plutôt un storytelling glorieux. Mais savoir comment échouer en Californie aide-t-il à savoir comment réussir à Nantes ? Le trentenaire a en tout cas été placé à la tête d’Imagination Machine, un « accélérateur de start-ups » créé par plusieurs ténors nantais des hautes technologies afin de montrer la voie à des créateurs d’entreprise. Bonne chance à eux !

Crédit photo : Rob Spiro au TechCrunch 2014, photo Flickr [CC BY 2.0]
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