Parmi les « oubliés mémoriels » de la Grande Guerre, il y a ceux auxquels personne ne pense aujourd’hui, et qui inventèrent pourtant la chirurgie moderne. Ces milliers de non-combattants furent brancardiers, infirmiers, infirmières et chirurgiens. Le Service de Santé militaire compta 10 % de pertes, proportionnellement moins que l’Infanterie, mais plus que l’Artillerie. Pour des raisons thérapeutiques, il avait fallu l’approcher des lignes de feu. Et organiser en même temps tous les traitements secondaires vers l’arrière, qui travailla aussi dans l’urgence chirurgicale, à une époque dépourvue d’antibiotiques mais aux sources d’infection nombreuses.

132 000 blessés soignés à Nantes

La ville de Nantes comptait 135 000 habitants en 1914. Elle allait connaître un mouvement de population jusqu’alors inconnu, accueillant en quatre ans 132 000 blessés passés par les quais de la gare, traités dans 18 hôpitaux (Hôtel-Dieu, Saint-Jacques, Broussais, etc.) dont certains presque improvisés, par exemple celui de la Bourse du Travail reconvertie, ou encore les bâtiments qui allaient devenir ceux du lycée Guist’hau.

Pour la XIe Région militaire, entre les hôpitaux civils, militaires, mixtes, provisoires, auxiliaires, complémentaires, de convalescence ou bénévoles, il y eut ainsi une centaine d’établissements disponibles entre 1914 et 1919 dans le Finistère, plus de 150 en Loire-Inférieure, une centaine dans le Morbihan et autant en Vendée. De toutes tailles et de toutes spécialités. Pour chacun des blessés, il fallut assurer recensement, administration, nutrition, habillement et soins. Ce fut le « front de l’arrière », essentiellement pris en charge par les municipalités, jusqu’aux convalescences relayées par les civils.

Des techniques opératoires entièrement nouvelles

L’histoire des blessés qui les fréquentèrent avait mal commencé. Les derniers combats de l’armée française remontaient à 1895 et à l’expédition de Madagascar. Les blessures par balle étaient simples : une perforation rectiligne, un nettoyage de la plaie, une extraction, une fermeture, et une convalescence. La doctrine de l’état-major en était issue : les chirurgiens devaient rester derrière les troupes, pour ne pas gêner les actions vers l’avant, réputées rapides et mobiles dans une guerre prévue de courte durée, avec peu de blessés.

Les tranchées, les éclats d’obus et les billes des shrapnells allaient changer rapidement la donne. Les trajets des blessures étaient zigzagants et profonds, et les infections créaient des gangrènes gazeuses mortelles dont périrent près des trois-quarts des blessés dans les premiers engagements. En 1914 et durant le premier semestre de 1915, il fallut reconvertir les organisations sanitaires, former des brancardiers et des chirurgiens en grand nombre, s’approcher des lignes de feu et mettre au point des techniques opératoires entièrement nouvelles, d’exécution rapide, à entreprendre moins de six heures après la blessure.

Le rôle décisif d’Alexis Carrel et de Marie Curie

Alexis Carrel (1876 -1944). Ce pionnier de la chirurgie vasculaire fut lauréat du prix Nobel de physiologie ou médecine en 1912.

Le rôle d’Alexis Carrel fut décisif. Déjà titulaire d’un prix Nobel de physiologie (1912), revenu volontairement des États-Unis à la tête d’un hôpital de campagne complet, il imposa, contre toutes les habitudes de l’époque, une large ouverture des plaies, un traitement continu à l’eau de Dakin pour parer aux infections, et une fermeture post-opératoire tardive pour éviter d’enfermer des germes dans les tissus musculaires et osseux. Les premières urgences furent ainsi traitées au front, dans des installations souvent motorisées, et leurs suites dirigées vers l’arrière, dès que possible, pour désencombrer des urgences déjà surchargées. Ce qui exigea l’entretien de transports ferroviaires en bon état, bien que surchargés. Il fallait compter entre deux et quatre jours pour que les blessés de l’Aisne ou de la Somme parviennent, par exemple, à la gare dite de Nantes-Orléans, sur le site de la Prairie des Mauves.

Marie Curie (1867 – 1934) au volant d’une ambulance. En 1911, elle obtient le prix Nobel de chimie pour ses travaux sur le polonium et le radium. Scientifique d’exception, elle est la première femme à avoir reçu le prix Nobel, et à ce jour la seule femme à en avoir reçu deux.

Marie Curie, double prix Nobel de physique et de chimie, participa elle aussi, et volontairement, à l’effort de guerre. A partir de 1916, l’arrivée des « petites Curies », unités motorisées équipées en rayons X et générateurs électriques, permit de localiser plus aisément les éclats métalliques. Marie Curie obtint son permis de conduire et dirigea, en compagnie de sa fille Irène, quelque 18 voitures radiologiques vers le front. Jusqu’alors, la doctrine en usage dans les blessures abdominales ou les atteintes crâniennes graves était celle de l’abstention opératoire, la mort étant certaine à plus de 90 %. Mais plus d’1 million de blessés allaient bientôt bénéficier des mérites du repérage d’éclats par rayons X, utilisé notamment par le chirurgien Robert Proust, frère cadet de Marcel.

Le traitement des articulations connut lui aussi des avancées décisives. René Leriche, affecté à une « auto-chir » (Antenne chirurgicale automobile), futur professeur au Collège de France, abandonna les reconstructions osseuses minutieuses, et entreprit, après réparation de la membrane synoviale, de dégager toutes les esquilles du fracas osseux pour sauvegarder la mobilité articulaire. La rapidité d’exécution de sa technique permit de contourner les gangrènes gazeuses, de faire tomber la mortalité péri-opératoire à 1 %, et surtout d’éviter les amputations jusqu’alors trop nombreuses. Il y formera de nombreux apprentis-chirurgiens, dont le futur écrivain Georges Duhamel.

Les chirurgiens de 1914-18 ont inventé, souvent au péril de leur vie, l’essentiel de la chirurgie traumatique moderne

Parmi les novateurs majeurs, il faut encore citer le chirurgien parisien Léon Dufourmentel, initiateur à partir de 1917 des unités d’intervention maxillo-faciale, pionnier des auto-greffes de peau pour les « gueules cassées ». Ses travaux, indispensables au retour à la vie sociale des mutilés au visage trop impressionnant (voir le film La Chambre des Officiers), furent complétés par ceux d’Henry Delagenière pour les greffes osseuses faciales reconstructrices.

Au total, les chirurgiens de 1914-18 inventèrent, souvent à portée d’artillerie et au péril de leur vie, l’essentiel de la chirurgie traumatique moderne. A l’arrière, apparurent en outre les techniques de prothèse et de rééducation. Si la Grande Guerre a provoqué 1,5 million de morts sous l’uniforme français, elle a aussi rendu à la vie civile 3,6 millions de blessés dont 1,1 million d’invalides permanents, 65 000 mutilés fonctionnels et 56 000 amputés, tous passés une fois au moins par les mains de la chirurgie militaire. Laquelle eut aussi ses morts, ses blessés et ses prisonniers. Mais fort peu de reconnaissance nationale.

A noter : le 10 novembre à 10h, Maison des Isles (Trentemoult), la conférence « Évolution de la médecine lors de la guerre 14-18 » par Jean-Claude Le Neel, professeur émérite à l’université de Nantes, ancien chirurgien, membre de l’association d’histoire des hôpitaux de Nantes.

Jean-François Gautier

Crédit photos : DR – Couverture : Mathurin Méheut (1882-1958 ) Le salut au mort, musée Mathurin Méheut à Lamballe.
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