Philippe Perchirin, traducteur et auteur d’essais philosophiques et politiques poursuit sa série d’articles consacrés à l’ère Macron et à ce qu’il nomme « La marche à l’abîme de la France ». Ces articles sont consacrés à la phase finale de la crise française, dont le quinquennat d’Emmanuel Macron est emblématique. 

Retrouvez les trois premiers articles ici et ici et ici

Une France traversant une triple crise existentielle, économique et sociale, politique et démocratique, civilisationnelle

  • Les 3 crises françaises, a) économique et sociale, b) politique et démocratique, c) civilisationnelle menacent désormais de faire disparaître un État français auquel les dirigeants refusent tout remède (suite)
  • La crise politique et démocratique peut également être résumée en deux termes : déficit abyssal de démocratie et illégitimité persistante de tous les gouvernements de la Ve République depuis 50 ans

L’échec historique de l’installation d’une véritable démocratie en France a des racines multiséculaires

Cette crise vient de loin, de très loin. Et touche en partie à l’essence de la France. Son origine la plus profonde est profondément culturelle et cumule des faits historiques multiples que je vais tâcher de résumer ainsi :

  • L’État français est une création princière. Il est le résultat du rassemblement par l’héritage, la conquête et la soumission, parfois à travers le rachat ou d’obscurs marchandages politiques, de territoires accumulés à partir du noyau constitué par l’Île-de-France. À l’instar de nombreux autres États comme par exemple l’Angleterre, l’Espagne ou le Portugal, mais surtout la Chine et la Russie, il n’est donc pas né de ses peuples ni d’une quelconque « volonté de vivre ensemble », en dépit de ce que prétend la propagande mensongère de ce qui n’est quand même guère qu’un régime de théocratie. Ceci sépare historiquement la France des États nés de la volonté de leurs populations, généralement à travers des soulèvements contre une domination étrangère, à l’instar de la Suisse, des Pays-Bas et bien entendu des États-Unis.
  • La France a une culture chrétienne, au sens le plus intime du terme, et cette culture irrigue fortement tous ses courants philosophiques et politiques, souvent à l’insu de ces derniers – de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Du christianisme, la pensée française a entre autres retenu le pire : le rejet de la réalité (« heureux celui qui croit sans avoir vu », qui fonde le renoncement à la raison et à la constatation de la réalité), la substitution du dogme religieux à la raison par la manipulation mentale et le renoncement à la liberté intérieure (notions de péché, de tentation, de satanisation, de bien et de mal, de rédemption…). Cette pensée exclut la culture de la démocratie qui suppose la raison, l’examen des faits, l’argumentation, le débat, le compromis, la mesure, l’absence de vérité absolue : rappelons qu’il n’y a en France aucune réelle liberté d’expression, que tous les débats y sont interdits et que tout y est dogme et idéologie et rien n’y est bon sens et raison. Une mauvaise culture antidémocratique. Ceci vient de cela.
  • Mais surtout la France a choisi, après 30 ans de guerres civiles, le catholicisme contre le protestantisme en 1598, choix d’abord marqué par un certain équilibre sous l’ancien huguenot Henri IV, équilibre balayé plus tard par l’action continue du Parti Dévot issu de la Ligue, la politique absolutiste de Richelieu (fin des places de sûreté et prise de La Rochelle en 1627) et surtout de Louis XIV (abrogation de l’Édit de Nantes, 1685). Les traits culturels fondamentaux du catholicisme se caractérisent par le monopole de l’interprétation des Écritures et la structure pyramidale autocratique et autoritaire de l’Église. La pensée catholique est donc au départ radicalement dogmatique et non plurielle, et toute la pensée française s’en est ressenti en conservant ce modèle, de l’extrême-gauche à l’extrême-droite. Le modèle théocratique, autocratique et pyramidal de l’Église est LE modèle de l’État jacobin centralisé, de tous les partis politiques français (le PCF étant l’exemple le plus extrême du parti-église reprenant strictement le modèle catholique). Notons que le protestantisme n’a pas d’autorité centrale, spirituelle ou politique, mais seulement des écoles de pensée, suscite un vaste éventail d’interprétation des Écritures et est structuré en communautés autonomes – des caractéristiques qui façonneront la liberté de pensée et les structures fédérales indispensables à l’instauration de démocraties véritables. De mon point de vue, seuls les pays de culture protestante ont jamais réussi à devenir de véritables démocraties (notons donc l’importance culturelle et de fait religieuse de la vision du monde à cet égard, les régimes d’assemblée pré-démocratiques caractérisent le monde occidental depuis 2.000 ans au moins).

La France a connu une évolution antidémocratique sur des siècles …

Au sortir de la Guerre de Cent Ans, moment clé de son histoire, la France était un État dual, en partie fédéral et en partie centralisé. Une partie de ses provinces (Languedoc, Bretagne, Bourgogne…) étaient des pays d’États disposant d’un régime d’autonomie régi par des assemblées provinciales (réunissant noblesse, clergé et tiers-état) alors les autres provinces étaient des pays d’élection ou d’imposition – fondamentalement des colonies intérieures directement gérées par des fonctionnaires royaux, préfigurant ainsi l’État centralisé français actuel.

Les historiens français, largement enfermés dans les faux modèles français et imperméables à l’histoire des autres démocraties européennes, voient souvent dans le régime des pays d’État une survivance de la féodalité et dans les pays d’élection la préfiguration de la France moderne. Ils ne voient pas du tout que c’est exactement le contraire qui est vrai : tous les pays démocratiques européens ont vu leur système de représentation politique sortir des régimes d’assemblées des trois ordres anciens, d’ailleurs d’origine antiquissime puisque connu en réalité des Grecs, des Romains, des Celtes et des Germains sous diverses formes. Cette origine continue d’ailleurs à rester lisible dans le parlement britannique : la chambre des communes puise ainsi son origine dans l’assemblée du tiers-état tout comme la chambre des lords puise la sienne dans l’assemblée de la noblesse et du clergé. La même chose vaut aux Pays-Bas et en Scandinavie. Les États-Unis ont appliqué Montesquieu, parlementaire guyennais. La France n’a fait ni l’un, ni l’autre.

Les véritables démocraties ont vu leurs institutions parlementaires modernes sortir des régimes d’assemblée anciens par réformes successives. La France a vu le sien sortir du régime des pays d’élection constitués dans le cadre de la conquête coloniale du territoire par les rois, comme on l’a expliqué précédemment : une évolution antidémocratique.

L’auteur ultime de la Révolution Française et simultanément le responsable de son échec dès l’origine est Louis XIV : ce roi obsédé par la volonté d’instaurer un pouvoir absolu pré-totalitaire, le fameux « absolutisme » initié par Henri IV et poursuivi par Richelieu et Mazarin, mène une guerre d’anéantissement de tous les contre-pouvoirs politiques (conflits avec les pays d’états, mise en place des intendants), mais aussi de la société civile : la petite noblesse indépendante est réduite à la servilité et remplacée politiquement par la noblesse de robe qui doit tout au roi, la bourgeoisie d’affaires (notamment protestante) est chassée en 1685 et déjà remplacée par des prébendiers et des officiers royaux (fausse économie de prédation et de connivence, déjà !), le pays est écrasé d’impôts, l’économie est déjà « étatisée » sous la forme des manufactures royales, l’État endetté et ruiné. Dès la fin de la Guerre de Succession d’’Espagne (1714) et jusqu’en 1789, France entre dans une crise insoluble très semblable dans ses traits à ceux qui frappent la France depuis 1981. L’excellent Vauban, dans sa fameuse Dîme Royale (1707), qui lui a valu la disgrâce, a fait un remarquable constat de cette désastreuse politique en accusant le roi d’avoir, dans son obsession de contrôle « innervé la France » (détruit ses forces vives).

Le règne de Louis XIV a :

  • préparé la Révolution Française en ruinant l’économie française et en mettant son État en faillite endémique (1715 – 1789) à l’époque où la monarchie parlementaire s’impose en Grande-Bretagne après la Glorious Revolution de 1688 et l’avènement des Hanovre (1714), la Prusse de Frédéric-Guillaume 1e accumulant de son côté des excédents budgétaires et un endettement sain (que reprendra Frédéric II après la parenthèse déficitaire de 1740 – 1763) ;
  • fortement tempéré d’avance la possibilité d’une Révolution Industrielle vigoureuse en dépit du régime économique libéral instauré en 1803 par Bonaparte (jusqu’en 1914) après avoir chassé les entrepreneurs en 1685 (qui partent en Angleterre, aux Pays-Bas et en Prusse, pays qui connaîtront au contraire un essor vigoureux)
  • créé, comme l’a parfaitement analysé Proudhon dans son Principe Fédératif (1863), une immense caste de fonctionnaires (la noblesse de robe) destinée à le servir mais qui finira logiquement par le renverser et prendre le pouvoir en 1789 – 1815 … ce cas est classique !

La Révolution Française – c’est fort mal compris jusqu’à aujourd’hui par les historiens français – n’a jamais été la révolution de la liberté, de l’égalité et de la fraternité. Ça c’est de la propagande.

La Révolution Française est la prise du pouvoir par l’immense caste de fonctionnaires royaux.

Ils sont restés aux manettes depuis lors. La France est l’État de la caste des fonctionnaires, pas de ses citoyens. Ceux-ci contrôlent les partis, fournissent les dirigeants et remportent toujours les fausses élections en contrôlant les clientèles, notamment en utilisant les leviers d’un capitalisme de connivence (renforcée par la NEP), le tout en liaison avec le scrutin confiscatoire.

La Révolution Française est une contre-révolution théocratique illustrée par son tragique déroulement et son aboutissement au césarisme napoléonien. Le césarisme napoléonien fait lui-même la suture entre la monarchie absolue de droit divin déjà pré-totalitaire et les totalitarismes du 20e siècle. La France invente au passage l’idéologie nationaliste dans le sens suprématiste, impérialiste, colonialiste et raciste. Il n’y a pas de quoi pavoiser.

Bonaparte instaure certes un régime économique libéral en instaurant le Franc Germinal (1803). Ce régime restera en vigueur jusqu’en 1914 – comme quoi la France n’a pas toujours eu vocation à devenir une dictature collectiviste ! La France a livré de grands penseurs libéraux (Turgot, Comte, Say, Constant, Bastiat…). Proudhon voulait un socialisme fédéraliste et anarchiste, de mon point de vue compatible avec le libéralisme et incompatible avec le marxisme et l’étatisme.

Mais le déficit d’entrepreneurs empêchera le pays de profiter pleinement de cette aubaine pour connaître au 19e siècle l’essor de ses voisins outre un déficit structurel majeur : le choix des Jacobins non pas d’étendre le régime des pays d’états à tout le pays en instaurant le fédéralisme (comme le voulaient les Girondins), mais bien au contraire d’étendre celui des pays d’élection en détruisant au passage les provinces pour les remplacer par des « zones administratives anonymes » sans logique historique, territoriale et géographique, humaine et culturelle (les départements, qui ne sont donc pas une création « libérale » mais un machin de théocrates) gérés par des gouverneurs nommés succédant aux intendants (les préfets, colonisation intérieure) poursuivra l’innervation, la stérilisation et la tétanisation des territoires en compromettant en grande partie la Révolution Industrielle.

Le libéralisme économique sans le libéralisme politique sera la tare initiale de la France postrévolutionnaire jusqu’en 1914. En attendant la catastrophe socialiste progressive après 1914.

Aucune solution de la crise actuelle ne fonctionnera si elle ne s’attaque pas au jacobinisme. Si elle n’instaure pas en France libéralisme politique, libéralisme économique et fédéralisme. Il faut balayer les héritages mortifères de Louis XIV, de la Révolution et de l’empire.

Philippe Perchirin

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