20/01/2016 – 04H30 Varsovie (Breizh-info.com) –  Retrouvez « vent d’Est » notre chronique d’Europe centrale rédigée par notre envoyé spécial. 

L’Europe centrale n’est plus une région de seconde zone. En tout cas, politiquement. Les événements que nous nous sommes efforcé de couvrir pour vous dans nos chroniques durant l’automne 2015, auront marqué l’Histoire de la région d’Europe centrale, qui court de la Baltique à l’Adriatique et à la Mer Noire. Le groupe des quatre de Viségrád, le V4 (Pologne, Tchéquie, Slovaquie, Hongrie), a amorcé son entrée dans la cour des grands. Les efforts conjoints des chefs de gouvernements de ces quatre petits pays qui, ensemble, couvrent un territoire presque aussi vaste que la France pour une population équivalente – mais bien plus homogène et prête à l’unité qu’en France, malgré leurs frontières, et des différences ethniques et linguistiques – et ont bel et bien compris, comme nous pouvions l’espérer, que dans cette Union moribonde et à la dérive, leurs voix unies pouvaient apporter un souffle de changement.

La présidente sud-coréenne est venue ainsi fin novembre rencontrer les dirigeants du V4, reconnaissant, à l’instar des Chinois qui investissent dans une ligne de train rapide du Pyrée à Budapest en passant par Belgrade, l’émergence d’un bloc cohérent au sein d’une UE au bord du précipice. Bloc qui est appelé à absorber la Croatie et la Slovénie, comme le rappelle à qui veut bien l’entendre la présidente croate de centre-droit, Kolinda Grabar-Kitarović, se réjouissant dans la presse polonaise de la création d’un axe d’Europe centrale Nord-Sud, pour en finir avec la dichotomie Est-Ouest. Axe renforcé par la politique régionale hongroise : Orbán a envoyé des officiers de police hongrois et du matériel pour aider la Macédoine à sécuriser sa frontière avec la Grèce – un pays de l’UE qui aide un pays non-membre à sécuriser sa frontière avec un autre pays de l’UE : voilà où en est l’Union Européenne. Et avec l’arrivée de clandestins en Roumanie – 60 hommes entre 20 et 40 ans, dont un Marocain, qui viennent d’être déférés au tribunal pénal ; pour eux, ça reste probablement un meilleur sort malgré tout que s’ils avaient erré en Transylvanie un i-phone à la main et le regard provocateur envers des locaux – il y a fort à parier qu’Orbán va continuer son œuvre régionale en amenant le V4 à collaborer avec la Roumanie, pour sécuriser la frontière serbo-roumaine. Difficile d’imaginer une autre manœuvre : la frontière hongro-roumaine est bien trop longue et perméable, et la Roumanie, qui initialement aurait dû faire partie du groupe de Viségrád, pourrait être intéressée par la renaissance du pôle d’Europe centrale, à défaut d’union danubienne. Reste à voir si Iohannis, l’homme de main de Merkel au pays des Valaches, restera fidèle à son maître ou décidera d’aider son peuple.

Pendant ce temps, les migrants affluent toujours. L’hiver s’étant finalement fait assez doux, chaque jour, environ 3 à 4.000 d’entre eux transitent à travers la Serbie, puis par la Croatie. Mais tout est désormais bien organisé. Presque impossible de les voir, fini les scènes de pagaille, leur parcours est désormais arrangé en train, et leurs haltes se font dans des camps aménagés sur les chemins de fer, après les passages de frontières. La route des Balkans de l’Ouest a été officialisée, administrée, mise sous contrôle et rendue bien discrète. Les clandestins peuvent donc désormais voyager gratuitement, en tout sécurité et dans le confort le plus total vers l’Eldorado de leur choix, l’Allemagne étant toujours la destination prisée. Alors même que le FAZ, l’un des principaux journaux allemands, explique qu’Angela Merkel pourrait bien être éjectée par son parti dans moins de deux semaines, lors de leur prochain congrès.

L’Allemagne, où, en Saxe, Pegida ne cesse de réunir une foule compacte et impressionnante tous les lundis – en hommage aux Montagsdemonstrationen des Est-Allemands sous la RDA. C’est désormais un mouvement en voie de politisation : Ayant récemment présenté une candidate pour le poste de maire à Dresde, il a récolté 10% des suffrages. Alors qu’il était né suite aux affrontements ethniques entre Turcs et Kurdes à l’automne 2014, la crise des migrants a permis au mouvement de tenir la durée, et devenir, pour ainsi dire, une institution saxonne. Nous verrons la suite de leurs aventures politiques ; c’est un autre univers que l’occupation de la rue, mais leurs alliés, tel Geert Wilders, ont de l’expérience. En espérant qu’un tel mouvement, une fois politisé, ne sombrera pas dans l’anti-Islam primaire et réducteur face à la question migratoire bien plus complexe.

En Autriche, le chancelier Feymann, qui avait évoqué la déportation des Juifs durant la 2e Guerre Mondiale lorsqu’Orbán a décidé d’utiliser des trains pour déplacer les clandestins déferlant sur la Hongrie, et qui s’était ridiculisé en parlant sérieusement de « portails aux ailes très larges » pour évoquer la barrière partielle à la frontière avec la Slovénie, continue de s’attaquer à la Hongrie – comme pour constamment détourner l’attention de son public de ses propres actions, qui ne sont rien d’autres que celles du gouvernement hongrois, mais, tardives, et moins bien appliquées. Récemment, le chancelier a suggéré que la Hongrie devrait toucher moins d’aides européennes du fait de son refus des quotas, après que l’Autriche a suspendu et déployé l’armée à la frontière. Mal lui en a pris, et la diplomatie hongroise l’a, une fois de plus, taclée en beauté en rappelant, par la bouche du ministre des affaires étrangères hongrois Szijjárto, qu’en une telle période de crise, les dirigeants européens se doivent d’être unis, plutôt que se faire du chantage les uns envers les autres.

En attendant, en Hongrie, le gouvernement Orbán a mis en place, début décembre, une politique de natalité inédite. A tout couple marié – avec emploi stable et sans condamnation majeure – s’engageant à avoir dans les 10 ans, 3 enfants, le gouvernement remet un chèque de 10.000.000 de Forint hongrois, soit environ 32.000€ (l’équivalent de 110 salaires minimums locaux). A cela s’ajoute la garantie d’État pour un emprunt de la même somme à une banque, à un taux maximal de 3%. Le gouvernement assure également une communication bien rodée, avec la complicité de stars locales. Ainsi un rocker septuagénaire reprend deux chansons de pop-rock hongroise des années 70 pour s’en prendre au Pape et à Merkel, eux qui appellent à l’accueil de plus d’immigrés, et le chanteur de pop Ákos a déclaré que la femme doit, « avant tout, être liée à un homme et lui donner des enfants », provoquant un tollé…auprès des bobos du centre de Budapest. Son sponsor, l’allemand T-Mobile, a résilié son contrat avec lui pour ces déclarations, et le lendemain, le gouvernement suspendait ses contrats de téléphonie mobile ministériels en réponse. Tout cela n’empêche pas le premier ministre britannique Cameron de venir en ce début d’année rendre visite à Viktor Orbán. Des discussions sur une Europe alternative, voire des modalités de sortie de l’UE au programme ? Nous le saurons peut-être plus tard.

Mais là où l’activité médiatique est la plus intéressante, c’est certainement en Pologne. Accusée « d’orbanisation », terme qui de nos jours en Europe est un synonyme à la mode pour désigner à la fois de réactionnaire, conservateur, chrétien et patriotique, cette Pologne découvre avec stupeur, à l’instar des Hongrois quelques mois plus tôt, l’hypocrisie des chantres de la démocratie occidentale. Alors que les élections de l’automne n’ont laissé aucune place au doute sur la volonté de la grande majorité du peuple polonais, voilà les commissaires et autres eurocrates perchés sur leur tour en verre de Babel bruxelloise, crier à la censure, menacer d’un Maïdan polonais, craindre pour les droits de l’Homme. On nous assure dans la presse subventionnée que l’opposition de rue est très forte ; et l’on multiplie le nombre de manifestants par cinq sans vergogne. On accuse le duo hongro-polonais de précipiter la fin de la cohésion européenne ; quel culot ont-ils de refuser de couler avec le reste des fous !

La Pologne a en réalité simplement mis en place des mesures permettant d’avoir un contrôle d’État sur les directeurs des médias, comme c’est le cas en France, ou en Allemagne. Pas de licenciements massifs, de purges ou de déportations, n’en déplaisent aux vendeurs de peur occidentaux. Mais pourquoi tant de bruit ? Parce que les trusts allemands qui avaient fait main basse sur les médias polonais n’aiment pas la tournure des événements, et ils ont dans leur poche les perdants des dernières élections : les libéraux du PO, désavoués principalement suite à leur retournement de veste automnal sur la question des migrants, suivant au dernier moment l’oukaze berlinois et trahissant ainsi le V4 et le peuple polonais. Mais le nouveau gouvernement PiS a rattrapé l’erreur et a mis les bouchées doubles pour faire bloc en Europe centrale. Qu’on en finisse donc avec les accusations absurdes à l’égard de la Pologne : ce qui s’y passe, c’est l’exercice d’une véritable démocratie. A bon entendeur…

L’hystérie anti-démocratique occidentale n’en finit d’ailleurs pas. Le metteur en scène letton de renommée mondiale Alvis Hermanis, après une déclaration rejetant l’immigration, s’est vu hué à Paris à la fin d’une représentation. A croire que les seuls pays capables aujourd’hui d’aimer la liberté, de chérir la liberté d’expression et de protéger l’état de droit, sont bel et bien ceux qui sont accusés d’atteindre à toutes ces valeurs. Inversion accusatoire désormais classique. Les pays d’Europe centrale ont, depuis cent ans en particulier, un destin commun qui a voulu qu’ils soient sacrifiés par l’Ouest à l’ogre rouge. Ironie de l’Histoire, c’est probablement eux qui survivront en tant que tel, et se feront les porte-étendards de l’Europe charnelle à l’avenir.

Il y aurait encore tant et plus à dire, notamment sur la Roumanie et ses manifestations récentes, ainsi que sur les drapeaux LGBT de l’ambassade des USA à Bucarest, le Monténégro qui rejoint l’OTAN, défaite géopolitique pour la Serbie et la Russie, ainsi que les Pussy Riots qui y ouvrent un musée de « femmes pour les femmes ». Sans oublier les tensions en Moldavie et en Macédoine, la montée du salafisme en Bosnie, ou encore expliquer la situation croate avec le nouveau gouvernement formé sans consensus. Tous ces sujets seront à l’avenir relayés, traités et commentés sur un nouveau site internet dédié à l’Europe centrale et aux Balkans qui vous sera prochainement présenté, en partenariat avec entre autres, Breizh Info, que nous tenons à remercier pour son intérêt et son soutien envers l’actualité francophone alternative de la région centre-européenne. Notre chronique d’actualité générale y sera bel et bien hebdomadaire et relayée par Breizh Info pour prolonger Vent d’Est.

A très bientôt, et n’oubliez pas, le soleil se lève à l’Est!

Ferenc Almássy

Photo : DR
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