Catogan, n. m. : mèche de cheveux retenue derrière la tête par un ruban. Coiffure lancée au XVIIIsiècle par le général anglais Cadogan. « Et popularisée de nouveau à la fin du XXsiècle par le grand couturier et styliste allemand Karl Lagerfeld » aurait-on envie d’ajouter… Car ce terme de « catogan » est à coup sûr mentionné dès le début de chaque article de presse paru à l’occasion de la mort de ce personnage haut en couleurs ­– enfin surtout en noir et blanc à vrai dire –, survenue le 19 février dernier, à l’âge de 85 ans. À coup sûr également, la page Wikipedia de « catoga  » a dû enregistrer en proportion un pic de visites pour tous les ignorants du terme – n’ayons pas peur d’ailleurs de nous y associer. À moins que nos compatriotes soient d’une culture esthétique sans failles. Ou d’une absence totale de curiosité pour remédier à leurs lacunes…

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Contre la déconfiture de l’inculture

Or, là pourrait se nicher une des leçons à retenir. Car le Kaiser, comme il était surnommé, était d’une curiosité intarissable. La résumer à une bibliothèque de plus de 300 000 livres, comme l’ont rappelé bon nombre de journalistes, n’est qu’un avant-goût. Littérature classique, philosophie, poésie, théâtre, histoire des arts, l’ampleur de sa culture européenne aurait pu faire rougir plus d’un honnête homme du XVIIsiècle. D’ailleurs, on se prendrait à souhaiter qu’elle fasse encore rougir au XXIsiècle les plus honnêtes de ces hommes qui revêtent la prétention de tenir le gouvernail de notre société.

Pour en revenir à Lagerfeld, il faut croire – malheureusement – qu’il n’est pas donné à tout le monde de lire dans le texte Nietzsche, Saint-Simon, Hölderlin ou Balzac, de déclamer des vers de Racine et de citer Spinoza de mémoire… ou encore d’épingler Kierkegaard à l’une de ses saillies légendaires, d’un humour frisant le cynisme : « Les stylistes qui se prennent la tête, je trouve ça assommant, ridicule ; faire des robes, c’est important, mais ce ne sont que des robes. On n’est pas Kierkegaard quand même ! » dixit le maestro.

Finalement, bien loin de se réduire à une signature glorieuse de la haute couture et abstraction faite du goût que l’on peut avoir, ou pas, pour le personnage et ses créations, Karl Lagerfeld a sans doute merveilleusement illustré l’esprit de l’art. Entendons par là que sa créativité toujours à l’œuvre a pu atteindre des sommets parce qu’elle venait des profondeurs. Sans barrières temporelle ou intellectuelle, un meuble XVIIIsiècle pouvait être aussi inspirant qu’un air de rock ou que les vers de l’Iliade. À la fois égérie de ces magazines qui mêlent savamment tendance et vacuité, et esprit frondeur à rebours d’une époque qui déconstruit l’héritage des siècles. Image branchée d’un mythe orchestré, tout autant que chercheur acharné d’esthétique comme seul or véritable. Karl Lagerfeld a su cultiver le paradoxe sans dévier de sa cohérence personnelle. Une attitude qui, sur le principe, pourrait donner à réfléchir en cette époque où le paradoxe est rapidement dérangeant. Car ce dernier demande de réfléchir, et non pas de suivre bêtement les poncifs, bien classés entre le camp de la bien-pensance et le camp de la mal-pensance. Un par-delà bien et mal peu étonnant de la part de l’éditeur des manuscrits originaux de Nietzsche. (Et oui, il était aussi éditeur !)

Un Kaiser d’Ancien Régime

Autre caractéristique de ce polyglotte, amateur de grec et de latin autant que de photographie ou de mobilier Louis XV : une force de travail exceptionnelle, un mode de vie quasi ascétique et un perfectionnisme qui ne dépareillait pas avec son haut col prussien amidonné. « Kaiser » on vous dit. Et on comprend pourquoi. Un surnom à l’humour surprenant, surtout en France où le côté martial de nos voisins d’outre-Rhin ne suscite pas nécessairement une affection spontanée… Un petit clin d’œil pour tous ces jeunes et moins jeunes qui rêvent de déambuler dans la sphère bobo estampillés d’une prestigieuse étiquette « créateur », et de promener derrière eux des velléités artistiques : la réalité du terrain s’appelle travail et quête d’excellence. La haute couture, l’une des dernières écoles d’exigence en France ?

« Faire un meilleur avenir avec les éléments élargis du passé. » Cette phrase de Goethe était l’un des leitmotiv de Lagerfeld. Qu’il a appliqué, entre autres et avec un entrain quasi-stakhanoviste, pour redresser la maison Chanel depuis 1983 et lui donner l’aura dont elle jouit aujourd’hui dans le monde entier, nourrissant au passage le prestige français. Leitmotiv qu’il serait tentant de voir partager par l’ensemble de nos contemporains, plutôt qu’une politique d’auto-flagellation et de table rase…

Un dernier mot au charme duquel on ne résiste pas : « Le luxe, c’est la liberté d’esprit, l’indépendance, bref le politiquement incorrect. » (Karl Lagerfeld).

Isabelle Lainé

Crédit photos : DR
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