Paris-Roubaix est une course cycliste à nulle autre pareille. Et s’il est de bon ton d’affirmer qu’aucune édition ne ressemble à une autre, l’Enfer du Nord se caractérise par un certain nombre de marqueurs utiles au lecteur pour de parfaites connaissance et compréhension de la course.

Décryptage.

Ce dimanche, ce sont 175 coureurs, répartis en 25 équipes, qui s’apprêtent à franchir la ligne de départ de Compiègne (Oise) pour entamer un parcours de 257 km, dont 54,5 de secteurs pavés, qui doit mener les plus véloces et chanceux d’entre eux au vélodrome de Roubaix au terme de cette 116ème édition.

La pluie annoncée la semaine dernière devrait céder sa place à un temps nuageux ponctué de rares éclaircies tandis qu’un vent d’une vingtaine de km/h balaiera les longues plaines du Nord de la France.

La première partie de l’exercice demeure le hors-d’œuvre de cette terrible épreuve avec 105 kilomètres de départementales entièrement bitumées. Le calme goudronné avant la tempête pavée n’est pas exempt de pièges pour ceux qui seront les plus malchanceux. Une chute toujours possible est presque assurément synonyme de victoire compromise. Plus que dans toute autre course, même la moindre crevaison peut réduire à néant les rêves de victoire. A Paris-Roubaix, tous les efforts contraints dans les premiers kilomètres se paient comptant dans le final. C’est à l’économie que se gagne paradoxalement ce circuit.

Si certains ne manqueront pas de tenter de s’échapper dans cette première partie de parcours, c’est majoritairement groupé que le peloton gagnera le département du Nord, au 84ème km, après avoir quitté celui de l’Aisne. Si le premier secteur pavé n’est annoncé que treize kilomètres plus loin, l’arrivée dans le Nord marque véritablement le départ de la course.

De la même manière que pour un sprint massif d’arrivée, il s’agira alors pour chacune des équipes de placer leur leader dans les meilleures conditions à l’amorce du secteur 29, qui conduit de Troisvilles à Inchy, et ouvre traditionnellement le bal des secteurs pavés. Et ça joue des coudes ! A ce petit jeu, il n’est pas rare qu’un outsider ou un leader y laisse quelques plumes sur le bitume. Si Paris-Roubaix ne se gagne jamais à Troisvilles, il peut se perdre.

Dès le premier secteur, le peloton se disloque progressivement mais immanquablement. Si les équipes les plus fortes parviennent à conserver plusieurs de leurs équipiers autour de leur champion, dès lors, c’est un peu chacun pour soi.

Au franchissement du second secteur qui mène de Briastre à Viesly, les participants ne manqueront pas d’avoir une pensée émue pour Michael Goolaerts, jeune coureur flamand de 23 ans, décédé sur le parcours 2018 d’un arrêt cardio-respiratoire et à qui une stèle rend désormais hommage. Rappelons aux mauvaises langues que les analyses toxicologiques ne conclurent aucunement à une quelconque prise de produits illicites.

Quiévy, bientôt Saint-Python, les zones pavées s’enchainent tandis que la course opère irrémédiablement sa sélection avec son lot de chutes, crevaisons et autres problèmes techniques. Le premier ravitaillement à Solesmes vient à point au kilomètre 121. Mais à peine le temps de souffler qu’il s’agit déjà d’embrayer sur quatre autres secteurs qui acheminent lentement mais surement les rescapés vers la partie que chacun redoute : la célèbre trouée de Wallers-Arenberg.

Située au 163ème kilomètre de la course et considérée comme le secteur le plus difficile de toute l’épreuve, la trouée ou tranchée d’Arenberg, de son vrai nom la Drève des Boules d’Hérin, constitue une ligne droite de 2.400 mètres en faux plat montant. Il incombe à ceux qui prétendent à la victoire finale de rentrer dans la tranchée parmi les premiers afin de ne pas être retardés par les nombreuses chutes. Transperçant la forêt de Raismes – Saint-Amand, le pavé est rarement sec et dicte sa loi. C’est dans la tranchée que, lors de l’édition 1998, le favori Johan Museeuw chuta lourdement. Souffrant d’une fracture ouverte de la rotule, il faillit subir l’amputation. Polémique dans la presse flamande qui se questionna sur l’opportunité de trancher la tranchée. Mauvaise foi impardonnable aussitôt oubliée lorsque Museeuw le miraculé pointera fièrement son genou du doigt en franchissant en vainqueur la ligne d’arrivée deux années plus tard.

Moins redoutable est le secteur suivant, de Wallers à Hélesmes, mais ne boudons pas notre plaisir d’indiquer qu’il est surnommé Pont Gibus en clin d’œil au béarnais Gilbert Duclos-Lassalle, double vainqueur de la Reine des classiques en 1992 et 1993, et qui figure au Panthéon des chouchous du public francophone.

Hornaing à Wandignies-Hamage, Warlaing à Brillon, Tilloy-lez-Marchiennes à Sars-et-Rosières, la lutte se poursuit et il faudrait désormais être devin pour indiquer précisément le visage qu’aura la compétition tandis qu’elle quitte le Hainaut pour pénétrer la Flandre romane. Les muscles endoloris, chacun sera déjà largement émoussé par quelques dizaines de kilomètres de pavés.

Un deuxième et dernier ravitaillement au kilomètre 192 et Paris-Roubaix aborde sa phase finale à l’approche d’Orchies et de son Pavé du chemin des abattoirs. Tout un programme… Bientôt Bersée puis se profile la seconde zone qualifiée de plus difficile. Long de 3.000 mètres, le seizième secteur à Mons-en-Pévèle est un passage-clé conclu par un faux plat montant qui fait mal à l’organisme. A ce stade de la course, les prétendants à la plus haute marche du podium sont peu ou prou entre eux pour la grande bagarre.

Mais où se déroulera-t-elle cette lutte finale ? Si cette configuration est néanmoins de plus en plus rare, qui se sentira suffisamment en forme pour tenter une attaque de loin, ainsi de Tom Boonen en 2012, plutôt que compter sur l’usure ? Si les secteurs suivants peuvent paraître moins éprouvants au premier abord, ils n’en sont pas moins propices à la défaillance après 200 km dans les jambes. Les corps sont épuisés et la vigilance s’amoindrit, augmentant encore le risque de chutes à l’image de l’enfant du pays, Alain Bondue, chutant de fatigue en 1984 et que tout le monde espérait voir tenir le haut du pavé jusqu’au bout.

Quatre parties encore à franchir et à prier que rien n’arrive avant Roubaix. Passons du cyclisme au football et à quelques encablures du centre d’entraînement du Lille Olympique Sporting Club. Quel secteur que celui du Carrefour de l’Arbre. Planté à 16 km de l’arrivée, la plaine fut le théâtre de la célèbre bataille de Bouvines, le 27 juillet 1214, lors de laquelle Philippe Auguste, Roi de France, défait la coalition de l’empereur Othon IV, allié de Ferrand, Comte de Flandre. Huit siècles plus tard, c’est une autre furieuse bataille qui s’y déroulera dimanche. Point décisif de l’épreuve, la légende veut que celui qui sort premier du Carrefour remporte la course. Les autres bien évidemment n’auront qu’une idée en tête : faire mentir les contes et légendes…

Virgile Dernoncourt.

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