À quelques semaines du départ du Tour de France, et alors que le Giro aborde sa dernière ligne droite, un livre vient de sortir aux éditions du Rocher, qui va ravir les inconditionnels du Tour de France – et qui ira de pair avec l’album Panini dédié à la course cette année : Le Tour de France, Abécédaire ébaubissant, de Christian Laborde.

Frédéric Beigbeder présente ainsi l’auteur – à qui cela convient parfaitement : « Christian Laborde n’est pas n’importe qui : le dernier écrivain censuré en France, pour “trouble illicite, incitation au désordre et à la moquerie, pornographie, […] danger pour la jeunesse en pleine formation physique et morale” selon le jugement du tribunal de Tarbes en 1987. Une décoration plus prestigieuse que la Légion d’honneur. Il n’écrit pas, il scande. Cet exégète de Claude Nougaro rythme ses phrases comme le troubadour toulousain. Le lisant, on entend son accent syncopé. Laborde, c’est un rappeur avec du vocabulaire, un slameur qui aurait lu Céline (pas Dion, l’autre). Une racaille rocailleuse et rabelaisienne. »

Après cette présentation du personnage, interrogeons-le désormais sur cet ouvrage, essentiel pour tout amateur de cyclisme et du Tour de France, pour réviser ses gammes, pour remémorer ses bons souvenirs, pour se rappeler qu’avant la génération Froome, oreillettes, ennui, il y a eu des hommes qui ont fait la renommée de cette course, qui ont soulevé les foules jusqu’à la transe, qui ont fait des efforts qui feraient abandonner n’importe quel top 10 aujourd’hui !

Le Tour de France – Christian Laborde – 21,90 € – Éditions du Rocher

Breizh-info.com : Parlez-nous de votre rencontre avec le cyclisme… avec le Tour de France ?

Christian Laborde : Je suis né au pied du Tourmalet, c’est-à-dire, au cœur de la légende, et j’ai vu, enfant, Federico Bahamontes gravir, seul, l’Aubisque, le Tourmalet, le Soulor, le Peyresourde. Et chaque année, en juillet, j’applaudis les Géants de la route dans les terribles lacets. Je dis « Géants » et non pas « champions ». « Champions » renvoie au sport, « Géant », à l’épopée. Et c’est parce qu’il est question d’épopée que tant d’écrivains se sont passionnés pour le Tour.

Breizh-info.com : Comment est-ce que l’on procède pour réaliser un abécédaire. Qu’avez-vous voulu mettre, qu’avez-vous voulu ne pas mettre ?

Christian Laborde : On laisse faire sa mémoire et son inspiration, on laisse les mots et les souvenirs s’emparer des pages, comme lorsqu’on écrit un poème ou un roman. Bref, on fait son boulot d’écrivain. Je m’étais imposé une seule contrainte : que toutes les lettres soient présentes. Elles y sont toutes.

Breizh-info.com : Pourquoi n’ai-je trouvé aucune trace de Mario Cippolini ou d’Erik Zabel ? Pourquoi un si court passage sur Virenque ? 

Christian Laborde : Fake news que tout cela ! Cippolini est nommé, en compagnie de Chris Boardman, page 47…  Quant à Zabel, présent à divers endroits du livre, on le retrouve, par exemple, dans ce bref paragraphe : « De 1996 à 2001, les hôtesses qui, sur le podium des Champs-Élysées, remettent le maillot vert du classement par points, font la bise à un seul et même coureur : Erik Zabel. Zabel, c’est le Boss du sprint avec 6 maillots verts consécutifs. Erik Zabel est au sprint ce que Federico Bahamontes est à la montagne » Enfin, dès qu’un col surgit dans le livre, on voit débouler Virenque…

Breizh-info.com : Vous-même, quelles sont les trois anecdotes qui vous ont le plus marqué sur le Tour de France ? Et si vous deviez ne retenir que 3 cyclistes ?

Christian Laborde : Il y a beaucoup d’anecdotes dans l’ouvrage, de micro-récits, par exemple, cette scène d’hôtel, à Cherbourg, le 1er juillet 1903, lorsque Jean Jaurès croise dans le couloir François Faber, vainqueur du Tour en 1909, sortant à poil de la douche. Tous les deux faisaient étape à Cherbourg : Faber pour le Tour, Jaurès pour une conférence… Il y aussi l’histoire d’Honoré Barthélémy. Le 7 juillet 1922, lors de l’étape Luchon-Perpignan, il fait une chute spectaculaire dans le col de Port. Au curé qui lui porte secours et se propose de lui donner l’extrême onction, il répond : « Je préfèrerais une roue. » Le curé la lui procure et Barthélémy rejoint Perpignan…

Quant à mon podium personnel, quant aux trois Géants que je retiens : Charly Gaul, vainqueur du Tour en 1958, le plus aérien des grimpeurs dont Marco Pantani est le fils; Luis Ocaña, vainqueur du Tour en 1973, le seul Géant à remettre en cause – et avec quel panache ! la suprématie de Merckx ; Miguel Indurain, pour son élégance, et sa position sur la machine. Indurain : une leçon de style.

Breizh-info.com : Comment jugez-vous le vélo actuel ? Rejoignez-vous ceux qui, comme moi, estiment que depuis pas mal d’années maintenant, on s’ennuie durant le Tour de France… limite le Tour d’Italie devient plus intéressant…. Que faut-il changer à votre avis ?

Christian Laborde : On commence à s’ennuyer en effet. La course est stéréotypée. Et cette course sans surprise qui nous ennuie, semble malheureusement convenir aux coureurs… Course stéréotypée, dis-je… Prenons l’exemple des étapes de montagne. Charly Gaul, au siècle dernier, attaquait dès le premier col. Aujourd’hui, les prétendants au maillot jaune s’expliquent dans le dernier tiers du dernier col.

Une remarque concernant Gaul : il était le leader d’une petite équipe mixte Luxembourg-Allemagne, bref, il n’avait pas d’équipiers solides pour l’aider, et il se débrouillait tout seul, venant à bout, avec sa classe de grimpeur époustouflant, de l’équipe de France, ou d’Italie. Aujourd’hui, Gaul serait repéré et recruté au sein d’une équipe puissante et sa mission serait d’aider le leader de cette équipe puissante… Course stéréotypée, à cause des oreillettes, dit-on. Sans doute. Un jour, j’ai rappelé à Bernard Hinault que si, à son époque, il n’y avait pas d’oreillettes, il y avait quand même un Cyrille Guimard qui lui donnait régulièrement des consignes. Hinault m’avait immédiatement répondu : « Ce que Guimard me disait, ça rentrait par là, et ça sortait par là ! »… On rêve aujourd’hui du retour de Bernard Hinault, c’est-à-dire d’un mec qui, sur le vélo, cogne comme Cerdan.

Propos recueillis par YV

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