Impossible de s’en défaire. La guerre est là qui nous prend l’âme, à défaut du corps – lequel, pour moi, n’a plus ses chances. Je ne parle pas de cette remarquable série qui commence sur Canal + , Catch-22 (avec Georges Clooney et les fameuses « forteresses volantes », les Boeing B-17). Elle nous « fait » vivre en Italie, à l’époque de l’Amère Libération[1] racontée par Eliane Patriarca, relatée ici même, sur Breizh-Info, par Jean Heurtin[2] – les viols longtemps cachés de l’armée américaine et des « tabors » du général Juin… C’est vrai, lisez, lisez, lisez… au lieu de vous pavaner avec les récits mainstream.

La guerre. Je parle de la Seconde, vécue dans mon enfance. Et de ma rencontre avec le récit au jour le jour que nous en donnent des centaines, des milliers d’acteurs et/ou de victimes. J’ai ainsi accumulé plusieurs centaines d’ouvrages tant l’énigme de mes trois à neuf ans a eu du mal à passer. J’en ai finalement « fait » mon métier… Et, au soir de ma vie, je ne regrette rien de rien. J’ai survécu à pas mal de sottises et d’usurpateurs comme le panorama de la « littérature » française nous en offre la vision (on devrait dire plutôt « l’industrie papetière » française). À ce propos, lisez Roger Scruton[3] (un philosophe anglais trop mal connu)…

la Casa come me, villa de Malaparte à Capri

Aujourd’hui, nous nous intéressons à un écrivain italien dont on ne se souvient que de son blockhaus, sis au cap Masullo, sur l’île de Capri, la Casa come me. Un blockhaus rose (ou « terre de Sienne », c’est selon l’heure du jour ou la saison) relevé par Godard-le-Grand, pour le Mépris, en une adaptation de Moravia. Certains se souviennent aussi de Kaputt (ou de la Peau)… mais basta. Ce qui me l’a « fait » surgir des décombres, c’est ceci :

 «  Les chevaux n’existent pas. Ce ne sont que des spectres de femmes. De jolies femmes. Les chevaux de Suède sont blonds. Et royalistes. Tous les chevaux, en Europe, sont royalistes. Les chiens aussi. Mais ils sont fidèles à la branche cadette, à la branche des Orléans.
Les chevaux sont catholiques.
Les chevaux n’aiment pas la peinture cubiste.
Les chiens aiment Picasso. Les chiens sont parisiens.
En Laponie, les chevaux sont tristes et jaloux. Ils voudraient, eux aussi, avoir des cornes, comme les rennes. Ils sont jaloux des rennes, et les traitent volontiers à coups de sabot.
Les chevaux aiment les clairons, les tambours, les rires des femmes, et la voix des soldats. Même les chevaux de bois dressent les oreilles quand ils entendent au loin un tambour.« 

… qui se trouve page 186 du dernier ouvrage publié à ce jour : Journal secret.

Un écrivain capable d’écrire cela ne peut pas être le diable – malgré ce qu’on en dit par les travées. J’ai fini par ouvrir ce Journal secret[4], remarquable travail d’édition de Stéphanie Laporte. D’avril 1941 à octobre 1944, Curz Erich Suckert, devenu Curzio Malaparte, tient (en plusieurs cahiers) la chronique secrète de sa guerre, enfin de ce qu’il voit en arrière immédiat du front (tel Fabrice-à-Waterloo, en quelque sorte). Et cela en plus grande profondeur que dans Kaputt, qu’il rédige à ce moment-là. Deux temps forts : au cours de l’hiver 1942, séjour en Pologne (au « royaume » de Hans Frank). L’été suivant, très au nord, en Laponie, à Rovaniemi – au cercle polaire. Puis retour à Helsinki et, 1943, Stockholm – jusqu’à ce que les nouvelles de la destitution de Mussolini et l’instauration du gouvernement Badoglio le ramène sur son île, Capri, et dans la Naples millénaire.

Il se « promène » en uniforme de capitaine des Alpini, remarqué par les troufions allemands et les autochtones du Sud et du Nord… avec un grand trou de plusieurs mois quand il est rejeté par les nazis. Il se rattrape grâce à ses vieilles amitiés fascistes et revient, mais cette fois dans le super-frigo de la Finlande et de la Laponie. En chemin, il a analysé les hommes (et les femmes) rencontrés, du général Dietl, ou du général-poivrot Mensch, aux paysannes ukrainiennes et aux « lottas swärd » finoises…

Pas étonnant qu’il ait été « écarté » des armées conquérantes tant sa sympathie va aux Soviétiques, ces « soldats-ouvriers » qu’il magnifie dans cet autre ouvrage fort bien venu : La Volga naît en Europe…[5] et qui n’est que la reprise de ses chroniques données au Corriere della Sera, en attendant Kaputt. Qu’on en juge : « C’est là le sens de cette guerre, la signification de cette comparaison de l’Allemagne et de la Russie. Ce n’est pas seulement une comparaison d’hommes, mais une comparaison de machines, de techniques, de systèmes d’industrialisation. Une comparaison non seulement entre les ingénieurs de Goering et ceux de Stakhanov, mais entre l’oeuvre de reconstruction et d’organisation du national-socialisme et les plans quinquennaux soviétiques. »

Malaparte (le contraire de Bona-parte) ne méprise jamais ses adversaires. « Sublime et inconfortable » est la dernière phrase de la présentatrice, Stéphanie Laporte. C’est bien le moins…

MORASSE

  1. J’ai eu le plaisir de trouver, dans ce Journal secret, qu’un « typographe » de Naples s’appelait… MORA(SS)E.

[1] Editions Artaud, 2017.
[2] Breizh-Info, chronique du 7 août 2017…
[3] L’Erreur et l’orgueil : penseurs de la gauche moderne, éditions de l’Artilleur / mars 2019.
[4] Curzio Malaparte, Journal Secret, Paris, 2019, Quai Voltaire / La Table Ronde, 325 pages, 23,70 €.
[5] Les Belles Lettres, éditeur, 2012.

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