roumanie

Vous trouverez ci-dessous un compte rendu détaillé des élections présidentielles en Roumanie réalisé par Raoul Weiss, notre confrère du Visegrad Post.

Un avertissement préliminaire s’impose, valable pour l’ensemble des élections organisées en Roumanie. Le décompte des voix est confié à un service secret militarisé (le STS), qui emploie pour ce faire une technologie non-homologuée. Ce manque dramatique de transparence (qui, curieusement, ne semble pas choquer grand monde à Washington et à Bruxelles…) est particulièrement inquiétant du fait de l’écart vertigineux creusé par l’érosion démographique et migratoire entre le corps électoral officiel (plus de 18 millions d’électeurs sur le papier !) et la population votante réelle. Cette différence énorme (très difficile à estimer exactement, mais dépassant à coup sûr le million, et pouvant aller jusqu’à 3 ou 4 millions) fait concrètement du STS (et donc de l’État profond roumain in genere) l’arbitre de dernière instance de facto de toute confrontation électorale un tant soit peu serrée. Il est vrai, cela dit, que l’État profond dispose d’autres leviers de pression (« en amont ») sur la classe politique roumaine, et n’a donc pas nécessairement besoin d’activer systématiquement cette « option nucléaire » de son arsenal anti-démocratique.

Participation :

En recul d’un million de votes (5,5 % de baisse de la participation) par rapport à celle du premier tour des présidentielles de 2014, la participation démontre – en confirmation de nos analyses récentes – l’incapacité de la classe politique roumaine à mobiliser l’électorat au moyen d’une offre politique de toute évidence truquée, et incarnée par des non-personnalités politiques, choisies non en fonction de leur talent ou de leurs mérites, mais de leur obéissance à l’État profond sous contrôle international.

Seule exception : le candidat de la minorité hongroise, Hunor Kelemen (4,13 %), intellectuel brillant et pondéré, dont la prestation personnelle a été saluée par des commentateurs roumains issus de divers secteurs du spectre politique – y compris des nationalistes durs comme Iulian Capsali, qui ont affirmé que Kelemen n’avait à leurs yeux qu’un défaut majeur : celui d’être hongrois. Il est d’ailleurs probable qu’une petite partie du score – au demeurant parfaitement honorable pour un candidat de la minorité ethnique – de Kelemen soit dû à des électeurs ethniquement roumains, mais écœurés par les manigances de leurs « frères roumains » dans le cadre du show assez lamentable mis en scène, sous le nom de « campagne présidentielle », par l’État profond.

Passons maintenant à l’analyse des résultats, camp par camp :

(Ancien) Camp populiste :

Dans ce camp, chacune des composantes de la coalition au pouvoir de la fin 2016 à l’été 2019 a présenté des candidats suboptimaux, après épuration par l’État profond des personnalités charismatiques qui avaient fait son succès : Liviu Dragnea (PSD), emprisonné au lendemain des élections européennes, et Călin P. Tăriceanu, écarté de la direction du parti ALDE à peu près au même moment (dans un contexte impliquant, là aussi, des menaces « judiciaires ») ; ils ont été respectivement remplacés par :

  • Viorica Dăncilă : euro-parlementaire suiviste et sans aucun relief politique jusqu’en 2018, elle est alors rappelée à Bucarest par son « pays » Liviu Dragnea (ils sont originaires du même département du Sud-Est valaque), qui avait alors besoin d’un candidat au poste de Premier ministre qui soit à la fois incapable de lui faire de l’ombre, et susceptible de recevoir l’onction du président Johannis (et donc, implicitement, du SRI) ; son score de dimanche (23,45 %, le plus mauvais jamais enregistré par un candidat PSD à des présidentielles), ainsi que l’allégresse constatée hier soir au siège du PNL de K. Johannis à l’annonce d’un probable second tour Johannis-Dăncilă, ne font que confirmer le bien-fondé du choix de Johannis (et du SRI) en 2018 : nullité doctrinale et communicationnelle, à genoux devant l’État profond, Dăncilă est la fossoyeuse parfaite pour le PSD, capable d’enterrer durablement le plus grand parti de l’histoire électorale roumaine. L’analyse de son électorat confirme d’ailleurs cette analyse : dimanche, l’électeur Dăncilă moyen a été une paysanne de plus de 60 ans qui n’a pas fréquenté l’enseignement secondaire.

et

  • Mircea Diaconu (9,17 %), dont la candidature indépendante était soutenue par l’ALDE émasculée post-Tăriceanu et par les mutins qui (sous l’étiquette « Pro-Romania ») ont récemment déserté le PSD sous la conduite de Victor Ponta : acteur de talent venu à la politique sur le tard, en dépit de réels talents rhétoriques et de coups de gueule patriotiques remarqués, il n’a visiblement pas réussi à remplacer dans les esprits le poids-lourd politique Tăriceanu ; en outre, l’aile radicale (pro-Dragnea) d’ALDE n’a certainement pas apprécié la mésalliance conclue avec Pro-Romania (et vice-versa : pour les « socio-démocrates pro-européens » de Ponta, le positionnement de Diaconu reste probablement trop « populiste »).

En dépit du parallélisme des deux cas, les règles de la bataille électorale font que ces résultats également médiocres n’auront probablement pas les mêmes conséquences sur la carrière des deux candidats : alors que Diaconu, ce qui reste d’ALDE et Pro-Romania risquent fort une sortie de piste définitive, Dăncilă, elle, est au second tour ; même si elle part perdante contre Johannis, elle peut donc espérer perdurer à la tête du PSD, et continuer à ankyloser ce parti en voie de spécialisation dans la gestion d’un électorat arriéré et démographiquement condamné, en empêchant notamment l’émergence de nouvelles figures populistes de talent, comparables à celle de L. Dragnea.

Camp mondialiste :

  • Bien que bénéficiaire d’un réflexe loyaliste habituel et de la faiblesse de l’offre concurrente, Klaus Johannis améliore à peine (36,91 %, contre 30,37 % au premier tour de 2014) son score du premier tour de 2014. L’offensive médiatico-judiciaire lancée sur la dernière centaine de mètres contre Dan Barna (rattrapé par ses « affaires ») par un appareil d’État à la botte de Johannis (qui, depuis un mois, contrôle aussi le gouvernement) a peut-être réussi à éloigner du l’USR une partie de l’électorat libéral-centriste, mais sans rapprocher ledit électorat d’un Klaus Johannis dont le bilan (largement inexistant) ne convainc pas. Le but de la manœuvre était d’ailleurs probablement plutôt de requinquer, proportionnellement, la candidature de Dăncilă, un duel Johannis-Dăncilă au second tour permettant à la « droite » (antinationale) roumaine de rejouer le seul refrain qu’elle connaisse un tant soit peu : la lutte déjà mythique des « champions de la civilisation » contre « la peste rouge ». En réalité, ce duel, qui opposera les deux moitiés du Janus bifrons atlantiste PNL/PSD, ressemble plutôt à un arbitrage interne au Service Roumain d’Information, qui, dans deux semaines, poussera l’élégance jusqu’à prier l’électorat roumain de bien vouloir consacrer son choix (voire d’y contribuer modestement).
  • En dépit de sondages probablement gonflés et d’une campagne qu’on dit fort coûteuse, le grand perdant de ce premier tour est le champion local de Renew Europe, Dan Barna (14,13 %), qui a maintenant toutes les chances de retourner à court terme dans l’anonymat dont des forces mal identifiées l’avaient brusquement sorti – à la Obama – au cours de l’année écoulée. Il est d’ailleurs probable que les deux autres poids lourds (aux réseaux bien plus profonds et puissants) du camp euro-mondialiste local (Dacian Cioloş et Victor Ponta) n’ont laissé ce petit nouveau aller au charbon que parce qu’ils soupçonnaient la fragilité de sa position, et la probabilité d’une défaite. Cioloş n’a d’ailleurs pas tardé à tirer le rideau sur l’entracte Barna, en annonçant dimanche soir, dès la publication des résultats provisoires, son intention de rompre la collaboration entre son mouvement (« Plus ») et l’USR de Barna. L’USR risque donc, dans le pire des cas, de suivre Barna dans la tombe des bébés-éprouvette avortés de la politique-spectacle roumaine – dans le meilleur : de rester une « force d’appoint », mobilisable (notamment dans la rue) en cas d’offensive générale contre le populisme, mais par ailleurs priée de se contenter de ce rôle de junior partner dans l’entreprise familiale de la gouvernance comprador.

Hybrides :

  • Nanti d’un résultat à la hauteur de ses espérances de campagne, Teodor Paleologu (5,70 %), contradiction vivante, crée une zone d’incertitude dans le paysage du second tour. On ne peut en effet que constater l’énorme contraste existant entre la personnalité du candidat – intellectuel raffiné, réputé intègre et issu d’une famille illustre de la Roumanie monarchique – et le profil de son parti, qui n’est autre que ce PMP créé ad hoc pour la survie politique du Saakachvili roumain : Traian Băsescu, personnalité clivante (notamment par son discours ordurier, souvent favorisé par des abus d’alcool) et collaborateur désormais notoire (sous le nom de code « Petrov ») de la Securitate de Nicolae Ceauşescu.
    Cette contradiction ne se limite hélas pas à une simple divergence entre « parrain » et « filleul », mais pénètre le discours même de Paleologu, qui d’une part se dit « conservateur » (et dont l’électorat a d’ailleurs probablement surtout voulu punir Johannis pour ses trop nombreuses concessions au lobby LGBT euro-atlantiste), d’autre part se répand à longueur de talk-shows sur le « danger Poutine » (alors même que sa russophilie intellectuelle est par ailleurs bien connue) et le « danger Orbán ». Quoique prometteuse, la candidature Paleologu semble donc attardée pour l’instant dans une sorte d’adolescence politique dont elle devra à tout prix sortir si elle veut se donner les moyens de devenir plus qu’une simple variable d’ajustement du système SRI.
    Mais la question la plus brûlante est bien entendu surtout celle du comportement de son électorat au second tour, dans la mesure où ce dernier pourrait, théoriquement, constituer une minorité d’arbitrage entre Johannis et Dăncilă ; si un report de cet électorat fondamentalement anti-communiste sur la candidate du PSD semble impossible, le report vers Johannis – avec ou sans consignes de Paleologu dans ce sens – est tout sauf acquis, si l’on considère que bien des membres de cette cohorte, par ailleurs signataires de la pétition en faveur d’un référendum sur la famille, se souviennent probablement d’avoir été traités de « fanatiques religieux » par l’anticlérical mal dissimulé K. Johannis.
  • Probablement plus populaire désormais que son propre parti (le RMDSZ/UDMR de la minorité hongroise) – à l’image de son allié politique Viktor Orbán en Hongrie – Hunor Kelemen a collaboré jusqu’à l’été dernier (quoique hors-gouvernement) avec la coalition populiste de Liviu Dragnea et le gouvernement soutenu par cette dernière sous la conduite (faute de mieux) de Viorica Dăncilă. Il a néanmoins été amené à dénoncer cette collaboration suite à un crescendo de provocations magyarophobes de l’État profond, auquel le gouvernement Dăncilă n’a pas été capable de s’opposer (à supposer qu’il l’ait voulu). Mais comme le passif magyarophobe de Johannis (pourtant bénéficiaire du vote hongrois en 2014) est tout aussi lourd, et son hostilité à Budapest totalement ouverte, l’alliance avec le PNL semble au moins aussi « contre-nature » que celle avec le PSD, si bien que l’UDMR va probablement revenir à la tactique du marchandage pragmatique qui, à défaut de lui assurer de grandes réalisations, avait assuré sa survie sous la houlette du père fondateur (prédécesseur et mentor de Kelemen), Béla Markó : profiter de son rôle de complément mineur mais souvent indispensable à la formation de coalition pour arracher à la majorité ethnique – volontiers chauvine et paranoïaque – le plus de droits possibles pour la minorité hongroise.

Conclusions

  • Conjuguée à celle de la start-up Ponta/Diaconu, la défaite de l’USR de Dan Barna marque donc un recul des forces euro-mondialistes roumaines, dominées par les forces atlantistes (aussi bien « à gauche » par le PSD qu’« à droite » par le PNL).
  • Réalisé dans le contexte de la liquidation du populisme des années 2016-2019, ce règlement de compte reste cependant couvert en surface par l’affrontement purement verbal d’une « droite » (PNL + USR + PMP) et d’une « gauche » (PSD + ALDE + ProRomania) de facto confondues dans leur soumission totale aux dictats de l’État profond et du grand capital international. Mauvaise nouvelle pour les populismes d’Europe centrale, qui (à l’exception d’une Pologne au positionnement ambigu) doivent s’attendre à devoir supporter pendant quelques années de plus un ennemi géopolitique sur leur flanc sud-est.
  • On constate donc, dans l’ensemble, un retour au paysage politique roumain de l’avant-2016. À ceci près que l’expérience populiste de 2016-19, bien qu’avortée, a laissé des traces : la participation en baisse suggère que de moins en moins de Roumains sont dupes du simulacre démocratique de l’État profond. En outre, la probable victoire de Klaus Johannis débouchant a priori sur une prolongation du mandat de Ludovic Orban (notoirement incapable) à la tête du gouvernement, on peut s’attendre à une dégradation rapide de la situation socio-économique du pays, qui rappellera peut-être aux plus idéalistes des électeurs les mérites bien concrets de l’odieux populiste Dragnea, qui, tout « corrompu » qu’il était, avait orchestré le plus spectaculaire des bons en avant de l’après-1989 en termes de niveau de vie. À suivre, donc !

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