Chan Santokhi devrait être le prochain président du Suriname, ancienne colonie des Pays-Bas et territoire voisin de la Guyane française. Son élection pourrait avoir des répercussions jusque dans la France métropolitaine, la région étant une de ses sources d’approvisionnement en cocaïne.

Attention : résultats préliminaires (27/5/2020)

Chandrikapersad (« Chan ») Santokhi, est le chef du parti vainqueur. Selon les résultats préliminaires, il remporterait 20 sièges sur 51 au Parlement, ce qui l’approche de la majorité absolue. Au Suriname, ce sont les députés qui élisent le président et donc, sauf surprise, il devrait être le 10ème président de ce pays indépendant depuis 1975.
Il appartient à la communauté des Hindoustanis du Surinam, les descendants des coolies d’Inde, appelés par le pouvoir colonial après l’abolition de l’esclavage. Aujourd’hui cette communauté qui forme 27,4 % des Surinamiens est perçue par les autres comme dominante économiquement.
Santokhi est le fils d’une employée de commerce et d’un salarié du port de Paramaribo. Après le lycée, il bénéficie d’une bourse des Pays-Bas où il rejoint l’Académie de police. Rentré au pays, il gravit les échelons de la police jusqu’au grade de commissaire. Il entre en politique sous les couleurs du Parti progressiste de la réforme (VHP), d’orientation libérale : c’est logique, puisque c’est le parti historique de la communauté d’origine indienne (le H signifiait à l’origine Hindoustani). En 2005, il devient ministre de la Justice et de police. Il engage alors la lutte contre la drogue et les criminels au plus haut niveau, ce qui lui vaut le surnom de « Shérif » de la part de Dési Bouterse, son concurrent. Devenu leader du VHP en 2011, il l’ouvre aux non-Indiens : pari gagné car les résultats montrent qu’il a su séduire au-delà de sa communauté. Néanmoins, pour obtenir la majorité, il devra faire alliance avec d’autres partis représentés au parlement.

Ces élections sont une défaite historique pour Désiré (Dési) Delano Bouterse, le président sortant, qui obtiendrait seulement 16 sièges. Il avait pourtant réussi à faire du Parti démocratique national (NDP) le plus grand parti du Suriname, le seul présent sur tout le territoire, sur une ligne multiethnique et de gauche affirmée. Néanmoins, son ancrage est malgré tout à chercher du côté des Afro-descendants (Bushinengés et Créoles), qui forment en tout 37,4 % des habitants.
Le sergent Dési Bouterse, a pris le pouvoir en 1980 par un coup d’État « progressiste », l’occupant jusqu’en 1991, date où la démocratie est rétablie. Il revient au pouvoir en 2010 par les urnes, dans le cadre d’une Megacombinatie (une coalition de plusieurs partis) et dans le contexte de la percée de la gauche souverainiste sud-américaine (il a rejoint l’alliance bolivarienne nouée autour du Venezuela chaviste).
Bouterse a été condamné pour trafic de cocaïne par la justice néerlandaise, a été soupçonné d’avoir participé à un braquage de banque par la justice brésilienne et a été mis en cause pour un massacre d’opposants par la justice surinamienne. En 2017, des manifestations populaires ont eu lieu contre la baisse du pouvoir d’achat. En 2019, il est accusé d’avoir maquillé les comptes publics à grande échelle en cachant un trou de 100 millions de dollars (représentant un cinquième de la dette du pays !). Il garde malgré tout une base sociale.

Le Parti de la libération générale et du développement (ABOP) obtiendrait la 3ème place, avec 7 sièges (mais serait 4ème en nombre de voix derrière le NPS). Ce parti représente les Bushinengés (21,7 % de la population). Ce sont les descendants des Noirs marrons, qui ont fui il y a des siècles les plantations de la côte. Dans la jungle, ils ont reconstitué des tribus et même créé à partir de l’anglais des langues aux sonorités africaines.
Le chef de l’ABOP, Ronnie Brunswijk, a été le garde du corps de Bouterse au début des années 80. Devenu rebelle, ce sergent crée le Jungle Commando, une guérilla soutenue par Cuba (1986-1992). Entre guévarisme et banditisme, le Jungle Commando s’est financé par l’attaque de la banque de Moengo et divers trafics sur le fleuve Maroni (essence, or, armes, drogue). Ronnie Brunswijk a été condamné par la justice néerlandaise pour trafic international de drogue. En 2010, Brunswijk se réconcilie avec Bouterse et le soutient, avant de rompre et de rejoindre l’opposition.

Le Parti national du Surinam (NPS) est le plus ancien parti indépendantiste du Surinam (1946). Longtemps représentant des milieux populaires urbains, il fidélise aujourd’hui les élites créoles. Les Créoles (c’est-à-dire les Afro-descendants restés sur la côte) représentent 15,7 % de la population. Le NPS remporterait 4 sièges, tous dans la capitale. Comme pour l’ABOP, il a certainement bénéficié de reports de voix issu de l’ancien électorat de Bouterse.

Fraternité et unité en politique (BEP) regroupe des Bushinengés, dissidents du NPS. Il obtiendrait 2 sièges.

PertjajahLuhur (PL), « Glorieux Empire », en indonésien, est le parti de la minorité javanaise. Les Javanais du Surinam descendent de migrants venus de l’Indonésie hollandaise et représentent 13,7 % de la population. Après avoir soutenu Bouterse, le PL a rejoint l’opposition. Il n’obtient en 2020 que 2 sièges (en recul de 3).

L’Union progressiste des travailleurs et paysans (PALU) a participé au régime révolutionnaire de Bouterse en 1980, avant d’être purgé. En 2010, il soutient l’élection de Bouterse et rejoint l’opposition ensuite. Le PALU est éradiqué du Suriname puisqu’il a perdu son unique siège.

Le Parti pour la démocratie et le développement dans l’unité (DOE) se veut multiethnique et refuse d’entrer dans les combines et combinaisons électorales (appelées ici combinatie). Il perd son unique siège.

Le Parti travailliste du Surinam (SPA) n’obtient aucun siège.

Le Parti de l’Amazone – Loi et développement (PRO-APS) représente la minorité amérindienne (moins de 4 %). Les premiers habitants du Suriname n’étaient et ne seront pas représentés dans les instituions de leur pays. Vae victis !

Une gouvernance pas optimale ?

Riches de toutes leurs différences, les Surinamiens restent pauvres malgré d’énormes ressources naturelles : aluminium, or, pétrole, bois, hydro-électricité. Entre 2000 et 2016, les cours mondiaux des matières premières ont été orientés à la hausse, ce qui a permis une redistribution au moins partielle, notamment par l’embauche dans le secteur public. Celui-ci compte 120 entreprises et emploie 55 % des actifs officiellement recensés. Le Suriname n’a pas réussi à évoluer vers plus de valeur ajoutée. Il a même reculé ces dernières années : en 2015, la multinationale américaine qui exploitait l’aluminium a fermé sa filiale. Le retournement des cours, à partir de 2016, qui s’est amplifié avec la crise du coronavirus, est en train de mettre le Suriname en faillite.

Selon le site officiel du ministère des Affaires étrangères français, le tiers de l’économie surinamienne est « en marge de la légalité (22 casinos, 33 maisons de change pour 200 000 touristes) ou illégales (contrebande, trafic de drogue)… ». Ces activités illégales de blanchiment et d’exportation de drogue vers l’Europe bénéficient des liens maintenus avec l’ancien colonisateur hollandais, et aussi des possibilités offertes par la Guyane française.

Les différentes composantes de la population ne sont pas venues de gaité de cœur dans ce coin de planète où on se sent comme dans un hammam ou comme dans un sauna selon les saisons. C’est l’esclavage qui y a amené les Africains, et les migrations de la faim dans le cas des Indiens ou des Javanais. Nombreux sont ceux qui en sont repartis dès qu’ils en ont eu l’occasion. Le plus grand exode a eu lieu au moment de l’indépendance en 1975 et du régime révolutionnaire dans les années 80, et s’est dirigé vers l’ancienne métropole. Les Pays-Bas abritent 350 000 personnes d’origine surinamienne, contre 600 000 restés au Suriname.

A.T.

Photo : DR
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