On a appris le 10 juin que la plateforme HBO Max retirait Autant en emporte le vent (Victor Fleming, 1939) de son catalogue, jugeant qu’il devenait indispensable, avant de le présenter à nouveau, de « contextualiser » ce film scandaleux, lequel comme chacun sait est une dégoûtante illustration du révisionnisme sudiste… Il existe en effet une guerre féroce entre les différentes chaînes de diffusion en continu, et chacune d’entre elles joue actuellement à être la plus concernée, la plus mortifiée, la plus à l’écoute du mouvement « Black Lives Matter ». Netflix a ainsi écrit sur son compte Twitter un emphatique message de soutien (« Être silencieux, c’est être complice ») et Amazon Prime Video n’a pas tardé à surenchérir dans l’émotion (« Nous sommes aux côtés de notre communauté noire – collègues, artistes, auteurs, scénaristes, producteurs, nos téléspectateurs – et tous les alliés dans le combat contre le racisme et l’injustice »). En commençant à supprimer un film, certes le temps de rédiger un avertissement, HBO Max reprend nettement l’avantage.

Un révisionnisme toléré

La production de séries ou de films avec des acteurs noirs dans le rôle de chevaliers de la Table Ronde, qu’il s’agisse de Lancelot (Once upon a time, 2012) ou de Bédivère (Le Roi Arthur, la légende d’Excalibur, Guy Ritchie, 2017), révisionnisme quant à lui parfaitement toléré, et même encouragé, n’était qu’un premier pas. Il est temps maintenant de s’en prendre à certains films outranciers qui persistent à ne pas être raccord avec l’air du temps, pas assez acceptables, bien trop typés. Ces films seront bientôt de l’histoire suffisamment ancienne, pour qu’on les jette aux oubliettes sans remords, sans se soucier une seconde de leur esthétique, laquelle n’a plus aucune importance. Le seul cinéma qui a droit de cité désormais est celui qui porte courageusement le discours le plus en phase avec l’air du temps ; celui-là seul mérite une diffusion ininterrompue. Ce qui se profile là est bien une mise au pas autoritaire du cinéma, non seulement celui de demain, qu’on imagine le plus raisonnable, le plus conforme, et ainsi le plus insipide possible, mais surtout celui de l’incompréhensible monde d’avant, qu’il convient sinon d’effacer du moins de sérieusement encadrer.

Alors plus que jamais, il faut tourner le dos à ces plateformes de cinéma dématérialisé, qui sont prêtes à toutes les censures et tous les compromis puisqu’elles n’ont du cinéma qu’une vision exclusivement marchande, et sont donc absolument soumises à la doxa du moment. Demain, au mieux elles « contextualiseront », au pire elles élimineront, la comédie italienne des années 60, odieusement misanthrope, les westerns hollywoodiens, sacrément spécistes, ou les polars de Gabin comme de Delon, toujours écœurants de machisme…

Refuser les plateformes

Il faut refuser ces machines de guerre et défendre les petites maisons d’éditions dvd qui résistent, se procurer et conserver tous ces films qui demain seront maudits, et continuer de crier haut et fort notre attachement au cinéma qui tranche, qui clive, qui nie, qui contrevient. Au cinéma qui ose le parti-pris plutôt que la demi-mesure, le point de vue affirmé plutôt que le consensus, la défense et l’illustration du doute plutôt que la perpétuation des routines ! Vive les films insubordonnés ! Vive les films extrêmes, désagréables, inconfortables, mal élevés, mal embouchés ! Vive les films qui mettent de l’huile sur le feu, qui démangent et qui irritent ! Vive les films résolument méchants !

Ludovic Maubreuil via ÉlémentsV