Le plébiscite chilien : Le peuple a parlé haut et fort. Sera-t-il écouté?

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Les résultats du plébiscite chilien viennent de tomber. Alors que 95,75 % des votes ont été scrutés,  l’”Apruebo” l’emporte avec 78,3 % , soit un peu plus de 5, 5 millions de voix, contre 21,73% pour le “rechazo”, soit  un peu plus de 1, 5 millions de voix. C’est une victoire indiscutable des partisans d’un changement constitutionnel. Une seconde question était posée: convention constituante (composée essentiellement de citoyens élus) ou convention mixte (50% de parlementaires et 50% de citoyens élus). La première l’emporte avec un  pourcentage similaire. Le peuple chilien veut changer sa constitution et veut le faire lui-même.  L’événement est  historique, car c’est bien la première fois que la population se prononce dans son ensemble sur un choix politique fondamental. Il est également particulièrement chargé émotionnellement, car  c’est une première victoire du mouvement social initié il y a un an, pour exprimer des décennies de frustrations et d’abus.

 Mais ce n’est qu’une première étape d’un long et compliqué processus. Celui-ci est bien sûr légitimé par des résultats sans appel, (quoique la participation pourrait être un sujet de discussions futures), mais les changements demandés sont si importants, si profonds, les positions des uns et des autres sont si variées et pour certaines inconciliables que l’on peut comprendre ceux qui douteraient d’un aboutissement heureux. Mais à l’image de cette population, jeunes et vieux, hommes et femmes, qui se sont mobilisés parce qu’ils croient en un Chili meilleur et qu’ils sont allés voter “pour le futur de leur pays et de leurs enfants”, il me semble qu’on ne peut qu’appuyer leur démarche et faire en sorte qu’ils soient écoutés.

Une participation inusuelle 

Dès ce matin, 8 heures, les responsables de bureaux de vote à peine installés, à peine ceux-ci étaient ouverts que les gens faisaient déjà la queue. Ils ne venaient pas accomplir docilement leur devoir, car le vote n’est plus obligatoire. Ils exprimaient leur voix. Une voix forte, la leur. En fin de matinée, les files étaient gigantesques, quelquefois de plusieurs centaines de mètres, plus longues que d’habitude, car amplifiées  par souci de la réglementation sanitaire, mais tout de même inusuelles. Les gens affichaient un visage tranquille, comme mus d’une secrète volonté, une profonde satisfaction qu’ils avaient la joie de montrer. Et parmi ces gens, on observait un changement fondamental par rapport aux élections précédentes, les jeunes étaient très nombreux. Ceux-là même qui avaient  montré une indifférence méprisante à la politique lors des élections présidentielles et parlementaires de 2017, s’investissaient d’une façon impressionnante dans une action citoyenne nationale. Il est vrai qu’ils avaient constitué la force vive des manifestations depuis octubre 2019. Les personnes du troisième âge, elles aussi, étaient nombreuses, mais ce fait n’est pas nouveau. Toutefois on ne peut passer sous silence l’exemple de ce centenaire, venu voter “ pour le futur de ses petits enfants” ou cet autre, une femme grabataire dont  des proches ont poussé le brancard jusque dans l’isoloir, elle aussi, “ pour  un Chili meilleur”. Ce 25 octobre 2020, le peuple chilien dans son ensemble exprimait son intime conviction qu’il fallait changer les choses.

Ils seront un peu plus de 7 millions à voter, soit un peu plus de 50% du nombre total de votants. Le chiffre  ne reflète pas les images recueillies au cours de la journée où des files infinies se prolongeaient d’un pâté de maisons à l’autre. Certains durent attendre plusieurs heures avant d’atteindre l’isoloir. Heureusement le ciel fut clément. Quelques nuages ont même adouci la chaleur printanière. Certains politologues, on l’a sentí au cours des commentaires post-électoraux, mettent déjà en avant l’idée qu’en fait ce vote n’est que le fait d’un habitant sur deux. Curieusement, les mêmes s’étaient abstenus de commenter le fait que le président actuel avait été élu avec un  peu plus de 50% des voix mais avec une abstention de plus de 60%. Néanmoins la participation à ce plébiscite est considérée comme élevée. Il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un vote volontaire, et qu’il s’est déroulé dans le contexte de la pandémie.

Une rapide rétrospective historique 

L’idée d’un changement constitutionnel n’est pas née avec l’émeute sociale de 2019. Elle remonte au debut des années 90 à Concepcion. Mais c’est vraiment en 2013 que la revendication  d’une assemblée constituante  va faire son chemin avec le mouvement “ Marca tu voto”. Durant sa campagne électorale, le 27 octobre 2013, la candidate à la présidence, Madame Bachelet,  annonce dans son programme un processus de changement constitutionnel. Néanmoins, sa promesse va se heurter à une vive opposition, venant principalement des partis de droite, mais aussi de ceux de gauche et non des moindres, puisque Camilo Escalona, sénateur et secrétaire général du PS auquel appartenait Madame Bachelet,  a eu une formule lapidaire pour écarter le sujet: “no fumemos opio”, que l’on pourrait populairement traduire par la métaphore suivante : “Parler constitution revient à fumer de la moquette”. Alors devant telles considérations auxquelles s’ajouteront les obstacles de la première année de son mandat présidentiel (notamment l’affaire Caval), ce projet va sombrer dans l’oubli. Toutefois, en 2016 il est officiellement relancé, mais sous la forme d’un processus de convention mixte avec participation du congrès. Des cabildos (réunions) citoyens vont être organisés, puis des cabildos provinciaux. Nous-mêmes participerons à ces deux niveaux. Mais face à une opposition politique généralisée, un silence complice des medias et un discrédit systématique organisé  principalement par les partis de droite et le monde des grosses entreprises, le processus ne débouchera pas. Ce n’est qu’au cours des manifestations du mouvement social de octubre 2019 que l’idée va resurgir et de là s’imposer comme la revendicatuion principale. Cela donnera lieu à l’établissement d’un accord signé entre la plupart des partis politiques sauf le parti communiste, repris dans le plan en 3 points proposé par le gouvernement. Initialement fixé au mois d’avril 2020, ce plébiscite sera repoussé au 25 octobre du fait de la pandémie.

Des résultats  contendants et révélateurs des fractures du pays

Les premiers résultats d’une victoire indiscutable de l' »apruebo” sont parvenues de l’étranger dès la fin de l’après midi, avant même que les bureaux de vote continentaux ne ferment. 59 000 chiliens y étaient habilités à voter. Le vote pour le changement constitutionnel est estimé à 84% alors que le refus stagne à 15, 7 %. Des records sont atteints à Paris et Berlin où ces votes favorables vont dépasser les 90% . C’est seulement en Arabie Saoudite où sur les 41 votants, 21 choisiront le refus. Dans tous les autres pays du monde représentés, l’approbation l’avait largement emporté. Ce succès à l’étranger est tout à fait compréhensible, dans la mesure où les Chiliens vivant hors de leur pays depuis de longues années sont majoritairement des victimes de la dictature. Les résultats particuliers recueillis en Arabie saoudite sont révélateurs de l’existence d’une autre catégorie de Chiliens.

 Les résultats continentaux vont paraître à peine les bureaux fermés à 20 heures et nous aurons une vision quasi définitive des résultats peu après 22 heures où plus de 90 % des bulletins auront été visés. Le système chilien est donc extrêmement efficace et franchement transparent. L’”apruebo” l’emporte donc avec plus de 78 % des voix contre 21 % pour le” rechazo”.  La solution de la “ Convention constituante” l’emporte avec des chiffres similaires.

 Toutes les régions du Chili  offrent les mêmes résultats, y compris l’Araucania, dominée généralement  par les partis de droite. La répartition moyenne est 75 % pour l’”apruebo” et 25 % pour le “Rechazo”. En región métropolitaine, l’”appruebo” atteint les 80 %, alors qu’en Araucania, le “rechazo” va jusqu’à  près de 40 %.  Ce rapport 75 / 25  correspond grossièrement à la répartition des richesses.  Cette différence est encore plus nette au sein des communes de la región métropolitaine où les 3 communes les plus riches, Las Condes, Vitacura et Lo Barnechea voient une nette  victoire du “rechazo”. Curieusement dans Providencia, La Reina et Ñuñoa qui sont des communes peuplées principalement de classes moyennes plutôt aisées, l’”appruebo” l’emporte largement. Bien sûr, toutes les communes les plus pauvres situées au nord, à l’ouest ou au sud, à l’image de la nôtre, La Granja, voient des larges victoires de l’”apruebo” avec des taux de plus de 88 % alors que le “rechazo” y  atteint à peine les 10%. Ce sont les communes les plus pauvres, souvent communes-dortoirs,  dont la jeunesse a été très massivement  impliquée dans les manifestations du mouvement social.

Les suites du processus

 Le plébiscite qui s’est déroulé aujourd’hui n’est que la première étape d’un long processus qui risque de s’étaler sur deux ans. Vraisemblablement la plus facile

 Comme la solution de l’assemblée constituante a été retenue, il sera nécessaire d’établir des listes (appelés blocs) de citoyens candidats à y participer. Ces listes doivent être officialisées pour le 11 janvier 2021 et les candidats retenus inscrits. Le problème est que ces listes ne sont pas toutes définies et que des discussions sont en cours sur le nombre, en particulier l’affaire des sièges pour les peuples originels. Le seul point sur lequel il y a consensus est la répartition 50 / 50 hommes-femmes.

 Ce premier obstacle passé, les élections des candidats à la Constituante se feront le 11 avril 2021 en même temps que celles des maires et des gouverneurs.

 Les membres élus, ceux-ci auront 9 mois pour rédiger le texte de la future constitution. Ils disposeront de 3 mois supplémentaires en cas de retard.  Les commissions commenceront leur travail au début août 2021. Ce sera la phase la plus compliquée, car il conviendra de définir les thèmes fondamentaux de la future constitution selon les règles d’un quorum pour le moment fixé à 4/5, sous peine de ne pas retenir la proposition avancée et revenir à la proposition antérieure, c’est à dire celle inscrite dans la constitution de 1980 en cas de non-accord. Comme on le devine, ce sera le piège tendu aux membres de la constituante, le risque d’un blocage sur certains thèmes, car le consensus est quasiment inatteignable. La solution sage serait de modifier ce quorum avant même la mise en action de la constituante. Ce devrait être le rôle des parlementaires actuels. Sauront-ils écouter la voix du peuple? Le gouvernement appuiera t-il en ce sens? Rien n’est sûr.

Le texte de la constitution définitivement rédigé, il sera soumis à un nouveau plébiscite, cette fois avec vote obligatoire, qui pourrait intervenir en août 2022.

 Comme on le voit, le parcours est long et compliqué. L’objectif est d’obtenir une nouvelle constitution qui aura été le fruit d’une réflexion et d’un travail en commun au profit de la nation. L’enjeu est énorme, mais enthousiasmant. Il suscite aussi des passions, car d’un côté les uns veulent un Chili meilleur, plus juste, plus démocratique, les autres ne cachent pas leur volonté de défendre leurs privilèges et leurs acquis. Quelques-uns sont près à céder quelques miettes, mais ils ne voudront certainement pas mettre leurs proches ni leurs biens en danger. Il est possible que sur l’autre rive, les plus farouches partisans d’un changement profond, vcitimes des frustrations accumulées, légitiment leurs radicalisme sur les résultats obtenus par ce plébiscite. Il n’est pas impossible non plus que l’on débouche sur une solution mitigée, si diluée que rien ne changera. Toutefois ce qui aura pourtant changé, ce sera le fait que la communauté se sera exprimée et qu’à la face du monde pris à témoin, ses dirigeants n’auront plus ni la latitude, ni la permissivité dont ils jouissaient jusqu’à présent. De ce point de vue au moins, ce plébiscite restera une belle victoire.

Jacques Le Bourgeois, docteur en Histoire.

Santiago, le 25 Octobre 2020

Crédit photo :DR
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