1871. La Commune de Paris. Jean-François Lecaillon : « La loi d’amnistie de 1880 n’a pas suffi pour solder les comptes » [Interview]

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Nous annoncions samedi la sortie d’un livre sur la Commune de Paris, signé Jean-François Lecaillon et qui s’intéresse précisément aux témoignages de Parisiennes et de Parisiens qui ont vécu, pour la plupart en spectateurs, les évènements parisiens.

Le livre, intitulé « La Commune de Paris racontée par les Parisiens » et édité aux éditions de l’Artilleur (à commander ici) reprend des journaux intimes des lettres, des témoignages rédigés au jour le jour ce qui permet de replacer les évènements dans un contexte, tels qu’ils ont été vécus. Il s’agit là d’une vision nouvelle de la Commune de Paris, racontée par des témoins directs.

Pour en discuter, nous avons interrogé Jean-François Lecaillon.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ? :

Jean-François Lecaillon : Je suis docteur en Histoire. Ayant commencé ma carrière de chercheur sur l’Intervention française au Mexique (1862-1867), je me suis toujours intéressé à la perception que les populations ordinaires avaient des évènements dont elles étaient les témoins. Sur l’IFM c’était les Indiens du Mexique. Mes recherches m’ont conduit à m’intéresser ensuite à la guerre de 1870, à la Commune et, aujourd’hui, aux mémoires que ces évènements ont laissé dans les esprits en France entre 1870 et nos jours (voir ma bibliographie).

Breizh-info.com : Petit rappel historique indispensable ; dans quel contexte prend place la Commune de Paris ?

Jean-François Lecaillon : La Commune de Paris est initialement provoquée par un soulèvement de Parisiens qui refusent d’être désarmés (ordre de Thiers du 18 mars 1871) alors que les Prussiens sont encore aux portes de Paris et que se négocie le futur traité de paix (traité de Francfort, 10 mai 1871). La Commune (qui ne commence que le 28 mars, jour de sa proclamation après élections auxquels beaucoup de Parisiens ayant quitté Paris n’ont pas participé) ne peut pas être pensée hors de ce contexte de guerre internationale dans laquelle elle prend racine. Les aspects révolutionnaires qui caractérisent la suite du mouvement sont une conséquence de ce soulèvement, pas sa cause.

Breizh-info.com : Votre livre est fait de témoignages de Parisiens divers ayant vécu la période. Comment avez vous retrouvé, puis sélectionné ces témoignages ?

Beaucoup de ces témoignages ont été publiés au lendemain de la période. J’ai pu les retrouver dans les grandes bibliothèques nationales (BNF bien sûr, mais aussi bibliothèque Dosne-Thiers à Paris, de l’armée à Vincennes ou Historique de la Ville de Paris). Quelques uns inédits sont conservés dans ces mêmes fonds en tant que manuscrits.

Breizh-info.com : « Les Parisiens ont été plus spectateurs qu’acteurs » dites-vous. N’était-ce pas déjà le cas pour la Révolution française ? Ne sont-ce pas dans tous les cas des minorités qui font l’Histoire ?

L’action qui fait histoire est toujours le fait de minorités militantes qui « entraînent les foules indécises » pour reprendre les termes d’Albert de Mun (ancien combattant de 1870). Mais tout dépend de la manière dont ces majorités « silencieuses » (ce qui ne veut pas dire « indifférentes ») basculent ensuite. Dans le cadre de la Commune, précisément, se pencher sur la manière dont les « spectateurs » vivent l’évènement est intéressant car elle montre les émotions, hésitations, variations d’humeurs ou d’opinion qui se vivent au quotidien et que l’épilogue tendra à effacer par la suite (pas forcément pour de mauvaises intentions). Pour la Commune, la surprise vient du fait que ce que l’histoire retient comme une « insurrection » n’est au départ, qu’un moment de colère bien partagée qui a pu faire souche parce que la majorité silencieuse, sans adhérer aux violences du moment, n’en désapprouvait pas totalement les raisons d’être.

Tout l’intérêt de l’histoire racontée par les contemporains qui ne sont pas acteurs directs de celle-ci est dans cette capacité qu’elle a de montrer que la réalité n’est jamais binaire. Le cas de Geneviève Bréton, jeune femme de la bonne bourgeoisie parisienne, fiancée du peintre Henri Regnault tué à Buzenval en janvier 1871, est à ce titre très instructif : autant elle condamne les violences auxquels les communards les plus radicaux s’adonnent et les incendies de Paris, autant elle accorde aux insurgés de légitimes raisons d’agir, voit parmi eux de braves gens et non des monstres, et dénonce les « crimes » des Versaillais.

Breizh-info.com : La mémoire de la commune est sujette à controverse, entre Historiens, mais aussi entre idéologues, chacun s’appropriant bien souvent l’héritage dont il a envie d’hériter. Y’a-t-il une version conciliable ? Que nous disent les témoignages par rapport à cette mémoire « officielle » ?

Sur le sujet, en France, il n’y a ni histoire ni mémoire « officielle ». Pour comprendre ce que je veux dire, il faut faire la part entre les deux notions : d’un côté l’histoire comme récit des faits authentifiés par les sources et que l’on peut qualifier de « convenu » parce qu’assez consensuel ; de l’autre la (les) mémoire(s) qui est (sont) le produit d’une sélection de faits historiques que le mémorialiste fait en fonction d’un projet qui lui est cher. La confusion fréquente entre les deux notions entretient les polémiques qui se font au nom de l’Histoire sans respecter les règles de la discipline. Sur la Commune, précisément, s’oppose des « mémoires » distinctes. En contrepoint de ces « mémoires », les témoignages montrent que l’évènement est pluriel et qu’il a nourri à chaud des points de vues différents qui doivent être analysés comme tels. Non pour donner raison à l’un plutôt qu’à l’autre, mais pour comprendre la complexité de ce qui se passe. Les témoins donnent des éclairages distincts dont l’historien doit vérifier la crédibilité (les faux souvenirs de bonne foi existent), puis les prendre en considération comme faisant partie de l’évènement même s’ils ne sont que regards de spectateurs. La présence de témoins est toujours un paramètre qui doit être évalué.

Breizh-info.com : Quelles ont été les conséquences de la Commune de Paris pour les Parisiens ? Et en France ?

Les conséquences sont multiples : des ruines et des deuils d’abord, qui sont souvent la première source de réactions et de commentaires qui feront (ou non) témoignages. Des rancœurs ensuite que le temps a apaisé pour les uns, entretenu pour les autres qui en ont fait mémoire, soit pour dénoncer les crimes des Fédérés, soit pour dénoncer ceux des Versaillais. La loi d’amnistie de 1880 n’a pas suffi pour solder les comptes.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Crédit photo : DR
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