Je regarde les images de Cuba sur un écran accroché au mur d’un café de Palermo. Il est à peine neuf heures du matin à Buenos Aires, la lumière est déjà franche, et les journaux argentins commentent, avec cette distance un peu cruelle que donne la réussite retrouvée, les nouvelles difficultés de l’île.
Les images ne sont pas spectaculaires, elles sont pires que cela : elles sont répétitives. Files d’attente devant les stations-service fermées. Bus à l’arrêt faute de diesel. Quartiers plongés dans le noir plusieurs heures par jour. Centrales thermiques vétustes, réparées à la hâte, qui cèdent les unes après les autres.
La crise énergétique n’est pas un simple épisode. Elle est devenue structurelle. L’île dépend presque entièrement des importations de carburant. Or le durcissement des sanctions américaines, la surveillance accrue des cargaisons et les pressions exercées sur les armateurs ont raréfié les livraisons. Le pétrole vénézuélien, autrefois bouée de sauvetage, arrive au compte-gouttes. La Russie, prise dans ses propres contraintes, ne compense pas. La Chine investit un peu, mais ne subventionne pas indéfiniment.
Résultat : des coupures d’électricité quotidiennes, parfois de huit, dix, douze heures. Les usines tournent au ralenti. Les commerces ferment plus tôt. Les écoles adaptent leurs horaires. L’économie, déjà fragile, se grippe.
À cela s’ajoute une inflation persistante, conséquence de la dollarisation partielle de l’économie et de la multiplication des circuits parallèles. Les magasins en devises, réservés à ceux qui reçoivent des dollars de l’étranger, côtoient des rayons vides en monnaie nationale. La dualité monétaire, que le régime avait tenté de simplifier, a laissé place à une inégalité plus visible encore.
Les produits de base manquent. Le pain rationné. Le riz et l’huile distribués selon des quotas. Les médicaments introuvables. Les hôpitaux fonctionnent avec des stocks réduits. Les familles se débrouillent grâce aux envois d’argent des exilés, mais ces transferts eux-mêmes sont compliqués par les restrictions bancaires.
La démographie parle d’elle-même. Des centaines de milliers de Cubains ont quitté l’île ces dernières années, par le Nicaragua, le Mexique, la mer, n’importe quel chemin. Ce n’est plus seulement l’exil politique des décennies passées. C’est un exode économique massif. Une fuite des forces vives.
Ce que l’on dit moins, mais que chacun constate sur place ou voit sur les vidéos des actualités, c’est la composition sociologique de cet exode. Les départs touchent de manière disproportionnée les classes urbaines, diplômées, souvent blanches ou métissées claires, issues des anciennes couches moyennes de La Havane, de Santiago ou de Camagüey. Ce sont des médecins, des ingénieurs, des techniciens, des entrepreneurs informels, des jeunes formés qui, malgré tout, disposent encore des réseaux familiaux et des ressources nécessaires pour payer un passeur, acheter un billet pour Managua ou financer la traversée vers la Floride.
Les plus pauvres, souvent noirs ou issus des provinces les plus marginalisées, restent davantage prisonniers de l’île, faute de capitaux, de contacts ou de visas. Il ne s’agit pas d’une règle absolue, mais d’une tendance observable. L’exode n’est pas socialement neutre. Il sélectionne.
Si cette dynamique se poursuit, Cuba risque une transformation démographique silencieuse mais profonde. L’île pourrait se retrouver vidée d’une partie substantielle de ses classes moyennes historiques, celles qui structuraient encore la vie économique et culturelle, pour devenir un territoire appauvri, dépendant des remesas envoyées depuis l’étranger, avec une population de plus en plus vulnérable et un appareil d’État inchangé.
La comparaison avec Haïti, que l’on chuchote déjà dans certains cercles, n’est pas une provocation gratuite. Elle pointe le risque d’une société fracturée, où l’élite politique et administrative, protégée par ses privilèges, demeure relativement stable, tandis que le reste du pays s’enfonce dans la précarité chronique. Dans un tel scénario, les seuls Blancs visibles dans les structures de pouvoir seraient ceux de l’appareil du Parti communiste, retranchés derrière les ministères, les entreprises d’État et les zones touristiques sous contrôle.
Ce ne serait pas seulement un drame économique. Ce serait une rupture anthropologique. Car Cuba, malgré tout, a longtemps été une société métissée mais structurée par une forte présence européenne dans ses villes, dans ses professions libérales, dans ses réseaux éducatifs. Si cette composante s’évapore par vagues successives, ce n’est pas seulement un capital humain qui disparaît. C’est un équilibre historique qui se défait.
Le régime peut tenir politiquement encore longtemps. Mais une nation qui perd en quelques années une fraction significative de ses jeunes actifs, de ses diplômés, de ses familles entreprenantes, entre dans une spirale dont il est difficile de sortir. L’exil n’est pas qu’un phénomène migratoire. C’est un symptôme. Et parfois, c’est le prélude d’une mutation irréversible.
Et pendant ce temps, l’appareil du Parti communiste reste en place. Il parle de résistance, de souveraineté, de blocus criminel. Il a raison sur un point : les sanctions américaines pèsent lourdement. Mais il tait l’autre réalité, celle d’un modèle économique figé, incapable de produire suffisamment, d’attirer durablement des investissements, de libérer les initiatives locales sans perdre le contrôle.
Washington, lui, joue une partie méthodique. Le contexte régional lui est favorable. L’Argentine s’est alignée. Le Venezuela cherche à négocier. Le Mexique avance prudemment. Les marges de manœuvre de La Havane se réduisent.
La présence de figures issues de l’exil cubain au sommet du gouvernement américain change aussi la tonalité. Il ne s’agit plus seulement de géopolitique. Il y a une mémoire, des rancœurs, une volonté de solder une histoire.
Le rapport de force est brutal. Les États-Unis savent que l’économie cubaine est exsangue. Ils savent que la moindre perturbation logistique peut provoquer des pénuries en chaîne. Ils savent aussi que le régime, malgré son appareil sécuritaire, redoute les explosions sociales. Les manifestations de ces dernières années ont montré que la patience populaire a des limites.
Le drame, comme toujours, ce sont les habitants. Entre une nomenklatura qui protège ses privilèges, une bureaucratie qui survit, et une hyperpuissance qui teste son influence, la population encaisse.
Depuis Buenos Aires, où les débats parlementaires ont récemment entériné des réformes libérales profondes, le contraste est saisissant. Ici, on parle de flexibilisation du travail, de responsabilité pénale des mineurs, de réformes structurelles. Là-bas, on parle de rationnement, de coupures et de devises introuvables.
Je ne peux m’empêcher une pointe de schadenfreude à l’égard de ceux qui, en Europe, brandissaient Cuba comme modèle moral, expliquant doctement, depuis leurs plateaux chauffés et leurs amphithéâtres confortables, que l’île incarnait une santé publique exemplaire, une éducation gratuite enviable, une dignité révolutionnaire préservée contre l’ogre américain. Je revois ces tribunes, ces colloques, ces voyages militants soigneusement encadrés à La Havane, ces photos devant les fresques du Che, ces reportages attendris sur les médecins « solidaires » envoyés en Afrique, tandis que l’on taisait les pénuries chroniques et l’exil massif.
Je pense à ces universitaires français qui citaient Cuba comme contre-modèle lumineux du capitalisme, sans jamais passer une nuit dans un quartier plongé dans le noir faute de fioul pour la centrale thermique. À ces responsables politiques européens qui dénonçaient l’embargo tout en omettant de mentionner les magasins en devises réservés à ceux qui reçoivent des dollars de Miami. À ces éditorialistes qui, depuis Paris ou Madrid, célébraient la « résilience » cubaine sans avoir à faire la queue quatre heures pour un poulet congelé.
Mais cette ironie s’arrête net lorsqu’apparaissent les visages fatigués des files d’attente. Une femme âgée appuyée sur une canne, attendant sous 30 degrés l’ouverture hypothétique d’une pharmacie qui n’a peut-être plus d’antibiotiques. Un père tenant son fils par la main devant une station-service fermée depuis trois jours. Des étudiants rentrant à pied parce que les bus ne circulent plus. Des infirmières expliquant qu’il faut apporter ses propres draps à l’hôpital.
La schadenfreude est un luxe d’observateur. Elle se dissout devant la réalité d’un peuple qui ne choisit ni les sanctions, ni l’idéologie, ni les calculs géopolitiques. Elle se dissout devant ces jeunes qui, faute d’horizon, traversent l’Amérique centrale à pied. Elle se dissout devant ces familles qui vivent des envois d’argent d’un frère parti en Floride.
Il reste alors moins l’ironie que la tristesse lucide. Car si les illusions européennes méritent d’être dissipées, les Cubains, eux, ne méritent ni le romantisme des uns ni l’asphyxie stratégique des autres.
L’île fut la perle des Antilles. Elle est aujourd’hui un territoire sous tension permanente, suspendu entre orgueil révolutionnaire et asphyxie énergétique. La question n’est plus de savoir si la situation est grave. Elle l’est. La question est de savoir combien de temps un système peut tenir lorsque l’électricité s’éteint, que les jeunes partent et que les alliés se font rares.
À la télévision argentine, les commentateurs parlent de « moment décisif ». L’expression est galvaudée, mais elle n’est peut-être pas fausse. Cuba est arrivée à un point où la résistance héroïque ne suffit plus à masquer l’épuisement. Reste à savoir si l’avenir sera une transition contrôlée, une implosion lente ou une négociation imposée par la force des choses.
Sous le soleil de Buenos Aires, l’écran montre une Havane plongée dans la pénombre. Deux capitales, deux trajectoires. Et une île qui joue peut-être, cette fois, sa dernière partie sans filet.
Balbino Katz
Envoyé spécial à Buenos Aires
[email protected]
Une réponse à “Cuba dans le noir : faillite énergétique, exode massif et fin des illusions révolutionnaires”
Oui, ce blocus américain est criminel. Il est appliqué depuis plus de 60 ans par tous les gouvernements successifs, et sans aucune raison depuis la chute de l’URSS. Cuba ne constitue aucune menace, l’objectif est bien de dégager le régime pour laisser affluer les investisseurs.