L’Argentine trouble, miroir de ses vices

J’ai déserté cette fois le bar de l’Océan au Guilvinec pour choisir celui des Brisants, de l’autre côté du port, à Lechiagat. Ici, point besoin de traverser le pont, je reste à petite distance de l’amer de Croas Malo dont la large bande rouge verticale est un des marqueurs visuels du port. De ma table, la vue n’est pas bouchée par le triste bâtiment de la criée, je vois le port et les bateaux. En plus, je sais que mon grand-père l’avait fréquenté en son temps.

Attablé dans la toute petite terrasse du bar, que j’ai dévoré l’éditorial magistral de Luciano Román paru le 28 août dans La Nación : « Si quelqu’un se proposait de cartographier les misères et les vices structurels de l’Argentine, il lui suffirait de parcourir les journaux et les télévisions des derniers jours pour en trouver la quintessence ». L’auteur désigne trois événements, la tragédie du fentanyl, la « nuit démente » d’Independiente, et les audios de Spagnuolo, qui forment un « triangle ténébreux et révélateur », révélant à nu les fissures d’un pays livré à la corruption, à l’impunité et à la lâcheté.

À propos du fentanyl, Román interroge : « Aurait-on pu atteindre les hôpitaux avec un médicament adultéré si les barrières de l’ANMAT avaient fonctionné et si les signaux d’alerte avaient été entendus ? ». 

Le fentanyl, poison d’apothicaire, a franchi les barrières qui auraient dû le retenir. L’ANMAT, l’autorité sanitaire chargée de protéger les malades, s’est révélée aveugle, ou complaisante. Et dans les couloirs des hôpitaux, des corps se sont effondrés, victimes non seulement d’une drogue adultérée mais d’un État corrompu.

La réponse est connue : un État absent, qui « ferme les yeux », et laisse prospérer les laboratoires douteux adossés à des réseaux politiques. Ainsi surgissent des personnages comme García Furfaro, « symbole d’une époque et d’un pays », passé en quelques années du métier de verdulero à celui de magnat pharmaceutique, protégé par des alliances occultes.

La « nuit démente » d’Independiente est l’autre angle du triangle. Román écrit : « Il est impossible de comprendre la folie de cette nuit si l’on n’observe pas le lien toxique et structurel entre barras bravas, dirigeants sportifs et secteurs politiques. »

La « nuit démente » du club Independiente a dévoilé l’autre abîme : un stade transformé en champ de guerre, des barras bravas enragés, la police du grouverneur péroniste qui se glorifie de n’avoir rien fait : « Cela aurait été pire si elle était intervenue », déclara son ministre. Aveu d’impuissance qui confine à la complicité. Là encore, la toile est la même : violence, narco, et impunité judiciaire.

Enfin, le scandale Spagnuolo complète la figure. Les audios révèlent « la vigueur de vices chroniques dans le système de contrats publics » et, au-delà, un « circuit clandestin de productions d’enregistrements et de dossiers secrets qui fonctionnent dans les sous-sols de la politique ». Tout s’entrelace : dirigeants du football, entrepreneurs enrichis, fonctionnaires complices, réseaux de renseignement. Comme le note Román, « en sept jours, ont convergé tous les vices de l’Argentine. Comme un hommage involontaire à Borges, dont l’Aleph a fêté ses 80 ans cette semaine. »

Ce qui frappe, dans ce texte, est la justesse du ton. Pas d’emphase inutile, mais une lucidité qui tranche. C’est la marque d’un grand quotidien : La Nación ne se contente pas de narrer, il éclaire. Il prolonge une tradition qui fit de ses colonnes l’hospitalité des plus grandes plumes, argentines et étrangères, jusqu’à celles de Bernanos ou de Valéry. Lire un tel éditorial, c’est retrouver cette hauteur de vue qui distingue la presse de fond de la simple agitation.

Román, pourtant, ne s’arrête pas à l’abîme. Il rappelle « l’Argentine décente et vertueuse » qui existe encore, celle « du secteur productif, de l’art et de l’innovation, du sport d’élite et amateur, des niches d’excellence scientifique et académique ». À ces exemples, ajoutons les agriculteurs qui labourent la pampa, les éleveurs qui veillent sur leurs troupeaux, les industriels qui persistent malgré les crises, et cette multitude d’anonymes qui, par leur probité quotidienne, tiennent encore debout la maison commune.

« Il y a des raisons pour le découragement, mais aussi pour l’espérance », conclut l’éditorial. Balzac, dans Illusions perdues, écrivait que « les peuples ne meurent que de découragement ». Ortega y Gasset, quant à lui, rappelait que « toute génération qui se désespère est déjà une génération perdue ». Et Claudel ajoutait que « l’espérance ne consiste pas à être convaincu que tout ira bien, mais à savoir que quelque chose a un sens ». Ces voix, étrangères mais fraternelles, prolongent le souffle de La Nación.

Ainsi, de l’Aleph de Borges aux pierres de Lomas de Zamora, l’Argentine trouble se regarde en face. Et c’est parce que subsiste encore une presse capable de nommer ses ombres qu’elle garde une chance de retrouver la lumière.

Balbino Katz, chroniqueur des vents et des marées

Crédit photo : DR
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