Eric Zemmour : quand Libération confond critique et exorcisme

Je reviens de ma marche sur les dunes de Lechiagat, les semelles alourdies par le sable humide que le vent disperse comme les cendres d’un monde qui s’éteint. Chaque fois que je redescends vers la chapelle de Saint-Fiacre, je m’arrête près de la vieille fontaine qui somnole à l’angle de la nef. J’y plonge deux doigts, non par superstition chrétienne, mais parce que ce geste puise dans quelque chose de plus ancien que l’Évangile, une manière païenne d’entrer en contact avec la terre, l’eau et leurs puissances invisibles. En Bretagne, ces gestes persistent, mêlés confusément aux rites nouveaux, comme des filaments d’un monde antérieur qui continue de respirer sous la pierre.

C’est là, assis sur le banc de granit, que j’ai lu l’article de Libération consacré à « La messe n’est pas dite » le dernier livre d’Eric Zemmour. On reconnaît d’emblée la rhétorique habituelle du journal: une sorte de mêlée militante, où les mots visent moins à comprendre qu’à excommunier. La presse française, trop souvent, demeure prisonnière d’une vision du monde gauchiste, woke, saturée de réflexes pavloviens. Elle ne lit plus le réel, elle le soumet à ses dogmes. Dans cette logique, Eric Zemmour n’est jamais un adversaire intellectuel, mais un coupable par essence.

L’article multiplie les accusations: « révisionnisme », « falsification », « haine effroyable », « bêtise et orientalisme ». Ce ne sont pas des arguments, ce sont des verdicts moraux. On y reproche à Zemmour de défendre un christianisme identitaire, comme si ce christianisme-là n’avait jamais existé, comme si la France n’avait pas été façonnée par mille ans d’une foi qui fut aussi une appartenance, un cadre, une armature. Les rédacteurs semblent ignorer que la dimension identitaire du christianisme fut longtemps la norme de l’Europe. On peut la discuter, mais on ne peut pas la nier.

Vient ensuite l’accusation d’exonération du rôle de l’Église dans la longue histoire du traitement des Juifs. L’argument est mal ajusté. Oui, il y eut au fil des siècles des discriminations, parfois lourdes, toujours injustes, mais qui relevaient d’une logique traditionnelle, compatible avec l’enseignement classique de l’Église, non d’une volonté biologique d’anéantissement. Le régime national-socialiste, lui, s’inscrivait dans un déterminisme racial étranger au monde chrétien. Il considérait l’Église, au même titre que le peuple juif, comme une ennemie à abattre. Oublier cela n’est pas un détail: cela revient à confondre deux systèmes de pensée absolument incompatibles.

Puis arrive le procès de l’analyse zemmourienne de l’islam. La charge devient hystérique. On accuse Zemmour de citer un « nazi » pour mieux attaquer l’islam, allusion à Jacques Benoist-Méchin. Procédé commode, puisqu’il permet d’éviter tout débat sérieux. Pourtant, Libération oublie de préciser que le philo-islamisme contemporain en Europe a aussi des racines troubles. L’un de ses premiers promoteurs modernes, Sigrid Hunke, fut disciple de Heidegger, membre du NSDAP, collaboratrice de l’Ahnenerbe chargée de « recherches raciales »; et c’est elle, dans Le soleil d’Allah sur l’Occident, qui porta l’idée que l’Europe devait sa grandeur à l’islam.

Autrement dit, la généalogie du discours pro-islam en Europe n’est pas plus pure que celle de ses critiques. Que Libération ne s’en souvienne pas n’est pas innocent: cela disqualifierait leur reductio ad Hitlerum, si commode lorsqu’il s’agit seulement de disqualifier un adversaire.

Enfin, l’article reproche à Zemmour la théorie du « choc des civilisations », taxée « d’américaine » et « peu européenne ». Mais qu’est-ce que cette européanité invoquée à tout propos, sinon une abstraction sans poids, détachée du sol, des peuples, des mémoires? L’Europe réelle, celle que j’ai retrouvée en Bretagne comme celle qui survit en Argentine, est une civilisation charnelle, non une utopie humaniste. Elle s’enracine dans des traditions, des frontières, des fidélités. Elle ne se réduit pas au lexique d’Edward Saïd, que Libération élève au rang d’oracle définitif.

En quittant Saint-Fiacre, j’ai replongé mes doigts dans l’eau glacée de la fontaine. Cette fraîcheur me ramenait à une phrase d’Ernst Niekisch, ce penseur indocile qui voyait les peuples mourir non sous la force étrangère, mais sous l’abdication intérieure, lorsque la volonté d’être se dissout dans l’indifférence. Pour Niekisch, une nation se tient debout tant qu’elle garde un axe, quelque chose de plus ferme que les slogans et les repentances, une verticalité de conscience.

En descendant le sentier, l’écho d’une autre voix me revenait, plus familière encore, celle d’Alberto Buela, ce philosophe argentin que j’ai fréquenté sur ses terres d’Atalaya. Buela, parlant depuis l’hémisphère sud, disait presque la même chose avec d’autres mots: qu’un peuple n’existe que par sa présence au monde, cette « presencia » qu’il décrivait comme un acte, non comme un héritage gelé. Il faut se tenir là, dans son histoire, dans ses formes propres, et ne pas se laisser remplacer par des abstractions sans visage.

Entre Niekisch et Buela, le dialogue est secret, mais limpide. Le premier voit l’Europe sombrer lorsqu’elle renonce à ce qui fit sa force tragique. Le second rappelle que toute communauté, qu’elle soit européenne ou américaine, se maintient si elle reste fidèle à son « mode d’être » plutôt qu’aux chimères universalistes qu’on voudrait lui imposer. Ce n’est pas un nationalisme de tambour, mais un réalisme de l’âme.

Et je me disais, en écoutant le grondement de la mer derrière les dunes, qu’il existe encore des lieux en Europe où ces deux voix peuvent se répondre. Des lieux où l’on sait que l’identité n’est pas un repli, mais une manière d’habiter le monde; que la fidélité n’est pas un archaïsme, mais une forme de courage; et que la France, si elle veut demeurer elle-même, devra un jour retrouver cette vérité simple que Niekisch et Buela, chacun depuis sa rive, n’ont cessé de murmurer.

Une autre résonance enfin, plus proche encore du sol que je foule, me revenait en esprit: celle d’Olier Mordrel. Lui savait, mieux que beaucoup, que les vieux peuples maritimes ne se maintiennent qu’en gardant vivante la ligne de crête entre la houle et le granit. Mordrel répétait que la Bretagne n’est pas un musée ni un folklore, mais une tension vivante entre la mémoire et l’élan, entre la mer qui disperse et la langue qui rassemble. Ce qu’il disait de la Bretagne vaut pour la France tout entière: un peuple qui cesse de dire « je suis » rejoint aussitôt ceux que la poussière recouvre. En quittant Saint-Fiacre, je pensais à cette vieille leçon: aucune civilisation ne se sauve sans s’aimer assez pour se défendre.

Balbino Katz
Chroniqueur des vents et des marées
[email protected]

Crédit photo : DR
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