On continue de vous proposer des articles en immersion au Sénégal, plaque tournante de l’immigration vers l’Europe, toujours avec la volonté de chercher à comprendre pourquoi ils sont de plus en plus nombreux, d’Africains, à tenter leur chance vers un prétendu Eldorado européen qui n’a pourtant rien à leur offrir, mais qui attire plus que la misère sur place.
Sur la plage de Bargny, à une trentaine de kilomètres au sud de Dakar, les pirogues colorées sont alignées sur le sable comme des silhouettes fatiguées. Certaines sont encore couvertes de sel et de filets. D’autres semblent abandonnées. Les pêcheurs reviennent lentement du large. Dans leurs caisses, le poisson est maigre.
« Avant, on remplissait les pirogues », soupire un pêcheur d’une quarantaine d’années « Aujourd’hui, on peut passer toute la journée en mer pour presque rien ramener. »
Autour de lui, les hommes réparent les filets en silence. Quelques touristes viennent s’agglutiner pour s’émerveiller de ce qui ressemble pourtant à une mauvaise journée pour les locaux. La scène se répète dans de nombreux ports sénégalais – Bargny, Mbour, Joal, Saint-Louis ou Kayar. Dans ces communautés où la pêche fait vivre des familles entières depuis des générations, la mer ne suffit plus à nourrir les hommes.
Une mer de plus en plus vide
Dans ces villages, le constat est unanime : les prises diminuent d’année en année.
« Quand j’étais jeune, on sortait quelques heures et on revenait avec assez de poissons pour nourrir nos familles et vendre au marché », raconte Abdoulaye Ndiaye, un pêcheur de 56 ans rencontré près des pirogues. « Aujourd’hui, on part parfois toute la nuit et on revient presque les mains vides. »
Plusieurs facteurs expliquent cette situation. D’abord la pression démographique et l’augmentation du nombre de pêcheurs artisanaux. Mais pour les hommes de mer, le principal problème vient des chalutiers industriels.
« Les gros bateaux pêchent tout », affirme Ibrahima Fall, pêcheur à Mbour. « Ils prennent les sardines, les sardinelles, les chinchards… même les petits poissons qui devraient rester dans la mer pour se reproduire. »
Ces navires appartiennent parfois à des flottes étrangères ou à des sociétés mixtes liées à des investisseurs européens ou asiatiques. Officiellement, ils opèrent dans le cadre d’accords de pêche ou sous pavillon sénégalais. Mais selon plusieurs ONG environnementales, certains pratiquent une pêche industrielle intensive qui épuise les stocks.
Les pêcheurs dénoncent aussi des règles qu’ils jugent défavorables.
« On nous impose des zones, des périodes, des contrôles », explique Cheikh Sarr pêcheur à Kayar. « Pendant ce temps, les gros navires continuent. Nous, on respecte les règles, mais on n’a plus de poisson. »
Des revenus divisés par cinq
La conséquence est immédiate : les revenus chutent.
Sur la plage, une femme vide une petite caisse de poissons argentés dans un seau en plastique. La prise du jour de son mari.
« Avant je pouvais gagner 20 000 ou 25 000 francs CFA dans une bonne journée », explique-t-il. « Maintenant, certains jours je rentre avec à peine 4 000 francs. Après l’essence et le partage entre l’équipage, il ne reste presque rien. »
La pêche artisanale fait vivre directement ou indirectement près de 600 000 personnes au Sénégal, soit une part importante de la population active. Mais lorsque les prises diminuent, toute l’économie locale vacille.
Les femmes, qui fument ou vendent le poisson sur les marchés, sont également touchées.
« S’il n’y a plus de poisson, il n’y a plus de travail pour personne », explique la jeune femme vidant la caisse : « C’est toute la chaîne qui s’arrête. »
La tentation de l’Europe
Dans ces villages, la conversation finit souvent par glisser vers un autre sujet : l’Europe.
« Beaucoup de jeunes pêcheurs pensent maintenant à partir », confie nous un marin d’une trentaine d’années. « Quand tu ne peux plus nourrir ta famille, tu cherches ailleurs. ». On en retrouve d’ailleurs y compris dans les armements de pêche breton désormais.
Le trajet vers les îles Canaries, territoire espagnol situé à environ 1 700 kilomètres des côtes sénégalaises, est devenu l’une des routes migratoires les plus empruntées.
Mais aussi l’une des plus dangereuses.
Selon des ONG, des milliers de migrants meurent chaque année sur cette route maritime, engloutis par l’Atlantique dans des pirogues surchargées.
Pourtant, le rêve persiste.
« L’Europe, pour beaucoup de jeunes ici, c’est l’eldorado », explique Ousmane, un jeune pêcheur de Bargny. « Ils voient les images, les maisons construites par ceux qui sont partis. Ils pensent qu’ils trouveront du travail. »
Certains vendent leur moteur ou leur pirogue pour payer le voyage. Le prix d’une traversée clandestine peut atteindre 400 000 à 500 000 francs CFA, soit plusieurs mois de salaire local.
Des villages marqués par les départs
Dans certains ports, les traces de cet exode sont visibles. À Fass Boye ou Bargny, des pirogues restent immobilisées sur la plage. Leurs propriétaires sont partis.
« Regarde ces bateaux », montre un ancien pêcheur. « Certains appartenaient à des jeunes du village. Ils sont partis pour l’Europe. »
Parfois, les familles restent sans nouvelles pendant des semaines. « Quand quelqu’un part, personne ne sait s’il arrivera », dit-il doucement.
La tragédie frappe parfois les villages entiers. Des naufrages ont coûté la vie à des dizaines de pêcheurs sénégalais (ou d’autres nationalités) ces dernières années.
« Si la mer nous faisait vivre, on ne partirait pas »
Malgré tout, beaucoup de pêcheurs disent qu’ils préféreraient rester.
« Personne ne veut mourir en mer », insiste le jeune pêcheur en regardant l’océan. « Mais si la mer ne nous fait plus vivre, que peut-on faire ? »
Pour lui comme pour beaucoup d’autres, la solution serait simple : protéger davantage les ressources marines et la pêche artisanale.
« Si on nous laisse du poisson, on restera ici », affirme-t-il. « Mais si les grands bateaux prennent tout… alors les jeunes continueront de partir. »
Sur la plage, les vagues frappent doucement les pirogues. Un groupe de pêcheurs pousse un bateau vers l’eau.
La mer, malgré tout, reste leur seul horizon.
Sur place, YV
Photo : breizh-info.com
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