Noël Rozé (Coordination rurale Bretagne) « Les agriculteurs de toute l’Europe se ruinent »

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26/08/2016 – 06H45 Bretagne  (Breizh-info.com) – Nous évoquions à nouveau hier la crise laitière ainsi que les solutions proposées par les syndicats, et notamment la Coordination rurale, afin de sortir de cette crise. Nous avons voulu mieux faire comprendre à nos lecteurs les enjeux , les tenants et les aboutissants de cette crise profonde, en interrogeant Noël Rozé, président de la Coordination Rurale de Bretagne.

Breizh-info.com : Pouvez vous, en quelques phrases, expliquer la crise laitière à nos lecteurs pour qu’ils en saisissent les enjeux ?

Noël Rozé ( Coordination rurale Bretagne) : La crise est avant tout structurelle, plus ou moins accentuée par des effets conjoncturels (relations diplomatiques, les contextes géopolitiques, les problèmes sanitaires…). Depuis 2003, la volatilité du marché laitier mondial va en grandissant et la libéralisation du marché laitier européen a répercuté dans l’Union Européenne cette volatilité sur le prix du lait payé aux producteurs.

Cette dérégulation s’est achevée par la fin des quotas laitiers le 1er avril 2015. Aujourd’hui, il y a une surproduction laitière qui tire les prix vers le bas. C’est la loi de l’offre et de la demande. Il y a 10 % de lait en trop sur le marché et ça impacte toute la filière.

Les agriculteurs de toute l’Europe se ruinent.

En France, nous ne sommes même plus à nous demander si nous allons pouvoir nous verser un salaire, mais si nous allons pouvoir payer nos factures ! Le risque n’est pas que chez les exploitants, mais aussi dans le para-agricole. A ce rythme nous allons vers un grand plan social à l’instar de la sidérurgie dans le Nord de la France dans les années 80.

Et puis au niveau mondial ou européen nous ne jouons pas avec les mêmes règles. La qualité que nous faisons ne nous aide pas sur le marché mondial. Pour réussir, il faut être moins cher que son voisin, c’est tout.

Breizh-info.com : Pourquoi la FNSEA cible t-elle Lactalis, en laissant tranquille Sodiaal par exemple, très implantée dans l’ouest ?

Noël Rozé ( Coordination rurale Bretagne) : Le syndicat majoritaire vise Lactalis car, selon lui, c’est le moins-disant du moment. Nous pensons qu’avant de s’en prendre aux entreprises privées, nous devrions d’abord nous occuper de nos coopératives qui sont censées nous appartenir et donc défendre nos intérêts, alors qu’au final, elles ne payent pas mieux.

Si l’on prend Sodiaal par exemple, cette entreprise détient en partenariat avec Général Mills la marque Yoplait, qui engrange des bénéfices dans l’unique intérêt de l’entreprise américaine et non des producteurs.

En réalité le syndicat majoritaire attaque Lactalis car les coopératives sont majoritairement gérées par des représentants qui lui sont proches. Et puis vu que Lactalis est une société privée, les organisations de producteurs ne sont pas à leurs mains. Ils veulent donc étendre leur emprise.

La base réclame des prix mais pour leurs dirigeants, ce n’est que secondaire. Personne ne peut cracher sur quelques euros supplémentaires mais, cela ne résoudra pas le problème de fond.

Breizh-info.com : Les crises en Agriculture se succèdent, d’année en année. Les syndicats majoritaires n’ont ils finalement pas un rôle dans cet échec, notamment en acceptant des enveloppes qui maintiennent les agriculteurs et éleveurs sous perfusion ?

Noël Rozé ( Coordination rurale Bretagne) : Si tout à fait. Contrairement à d’autres organisations syndicales, nous n’avons jamais cessé de tenir un discours de vérité.

Nous avons toujours défendu l’idée : « Des prix plutôt que des primes » !

En effet, ces primes ont contribué à nous rendre de plus en plus dépendants d’un financement extérieur jusqu’à nous asphyxier. La solution sera européenne mais là-bas aussi ça coince. Le Copa-Cogeca (Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne), qui regroupe certaines organisations syndicales (comme la FNSEA) et professionnelles agricoles est à l’Europe ce que la FNSEA est au ministère de l’agriculture. Ils copilotent depuis de nombreuses années la politique agricole et aujourd’hui les agriculteurs se rendent compte que nous sommes dans le mur.

Breizh-info.com : La Coordination rurale a fait différentes propositions, notamment sur le lait. Pouvez vous revenir dessus (y compris pour l’élevage) ?

Noël Rozé ( Coordination rurale Bretagne) : La libéralisation et la financiarisation des marchés nous poussent à produire plus sans réfléchir aux débouchés. Nous le dénonçons car c’est à cause de cette idéologie que nous ne vivons plus dignement de notre travail. Alors que l’industrie agroalimentaire se vante de bénéfices records, nous n’arrivons  ni à couvrir nos charges, ni à nous tirer un salaire. N’oublions pas que nous possédons la matière première ! Nous devons donc devons reprendre le pouvoir et nous réapproprier les marges confisquées !

Les différents plans de sauvetage ne serviront à rien. La crise n’a comme solution durable qu’une régulation européenne de la production, c’est-à-dire un ajustement de l’offre à la demande !La CR à travers sa section spécialisée OPL défend le Programme de Responsabilisation du Marché (PRM), un programme pour le secteur laitier européen destiné à être appliqué lorsque le marché du lait est menacé de déséquilibre. Alliant des instruments de surveillance du marché et d’intervention réactive, le programme permet l’identification de crises imminentes ainsi qu’un passage à l’action pour faire remonter les prix.

Tout ceci va de pair avec une refonte complète de la PAC. Sa mission est de garantir une alimentation saine et de qualité, mais avec un revenu pour les agriculteurs. Cette PAC doit garantir des volumes de produits à traiter et commercialiser pour l’aval, en adéquation avec les débouchés disponibles.

Face à l’échec programmé de la contractualisation notre syndicat a toujours réclamé des organisations de producteurs transversales par bassin. Aujourd’hui, un exemple existe avec France Milk Board mais, seul les producteurs de lait des laiteries privées peuvent y adhérer. Cette adhésion doit être généralisée à l’ensemble des producteurs-coopérateurs. Pour son fonctionnement, il faudrait prendre exemple sur celui de Biolait où les agriculteurs restent maître des volumes et de la négociation commerciale de leur production. C’est la seule solution pour que les paysans retrouvent un pouvoir de négociation face aux industriels.

Enfin, nous réclamons l’harmonisation européenne des charges sociales et fiscales ainsi que la mise en place d’une TVA sociale.

Breizh-info.com : Le SPACE de Rennes approche ; allez-vous, comme l’an passé, vous mobiliser ?

Noël Rozé ( Coordination rurale Bretagne) : Nous sommes mobilisés toute l’année et pas seulement pour les grandes dates. Notre travail au quotidien est d’essayer de convaincre les agriculteurs, les politiques, les différents acteurs du secteur agricole de l’importance de mettre en place une vraie régulation.

C’est que nous tenterons de faire au SPACE ou nous mènerons des actions. Beaucoup de personnes, même des responsables d’autres syndicats parlent de la régulation mais ne la mettent pas en place alors qu’ils sont aux affaires. Nous nous mobiliserons pour montrer leur double discours.

Nous avons appris que certains exposants historiques ne seront pas là car plutôt que de payer un stand ils préfèrent mener des actions commerciales. Bravo à eux.

Breizh-info.com : N’y a t-il pas derrière ces crises à répétition, un modèle à revoir dans son intégralité ? Les agriculteurs de Bretagne et de France doivent-ils vraiment produire pour le monde entier ou ne doit-on pas revenir à un modèle plus local et plus traditionnel ?

Noël Rozé ( Coordination rurale Bretagne) : Si, tout à fait. Deux modèles s’opposent. D’un côté, la Copa cogeca auquel adhère la FNSEA et les coopératives qui poursuivent la philosophie d’après-guerre, à savoir une production de masse, mais cette fois-ci au niveau mondial. A la différence que sur le marché mondial, nous avons des concurrents qui ont des coûts de production plus faibles que nous ne pourrons jamais égaler.

Nous produisons en France un produit de qualité mais le marché mondial n’en a que faire, ce qui compte c’est le prix. De l’autre côté, il y a un réseau d’organisations qui défendent une agriculture plus raisonnable, qui fasse vivre ses agriculteurs et créatrice d’emplois.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Photos : DR
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  • François Arondel

    Pour que notre agriculture puisse survivre, il faut la protéger et pour la protéger il faut rétablir des frontières et définir des contingents d’importations (20% de la consommation disait le prix Nobel d’économie Maurice Allais) ou ne laisser entrer que des produits fabriqués conformément à des normes de production semblables à celles que l’UE impose à nos agriculteurs. C’est très exactement ce dont ne veut pas la très stupide Union Européenne (l’arsouille et homme de main des multinationales qu’est Juncker a dit ces jours-ci que  »les frontières sont la pire invention de l’histoire »; voilà qui a le mérite d’être clair. L’Union Européenne est l’ennemi numéro un des peuples d’Europe). Les dirigeants de l’UE sont ivres d’idéologie libérale et n’ont plus aucun bon sens (l’idéologie libérale, comme feu le bolchevisme, rend idiot). Comment peut-on imposer des normes de production de plus en plus drastiques en matière de produits agricoles et agro-alimentaires tout en abaissant les frontières et en laissant entrer massivement des produits qui ne font pas l’objet de telles normes ? Ce même abaissement des frontières provoque un abaissement des salaires du fait de l’immigration et de la concurrence des pays pratiquant un dumping social, salarial, monétaire, environnemental et fiscal et rend de ce fait les produits agricoles européens plus difficiles d’accès à des franges croissantes des populations européennes en cours de paupérisation qui ont recours aux produits importés moins chers ! Sur un même marché , seuls des produits fabriqués dans des conditions similaires en matière de normes de fabrication mais aussi en matière de conditions sociale et salariale, de normes environnementales et fiscales et de gestion monétaire. La mise en concurrence de tout avec n’importe quoi ne peut que mener à la disparition de ceux qui sont soumis à des règles exigeantes. L’Union Européenne est une organisation funeste dont on ne peut que souhaiter la disparition rapide ou une transformation radicale hautement improbable.