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25/09/2014 – 07H00 Nantes (Breizh-info.com) – Dans la préface de deux ans de vacances Jules Verne énonce sans détour son projet romanesque: écrire une robinsonnade. Une énième, qui achèverait le cycle des naufragés-aventuriers perdus sur une île hostile, aux prises avec une infortune les obligeant à lutter de toutes leurs forces pour leur survie.
Daniel Defoe en publiant Robinson Crusoé dans le premier quart du XVIIIème siècle avait brillamment inauguré le genre. S’ensuivit une cascade d’imitations écrites par des épigones pas toujours inspirés. Johann David Wyss, en 1812 avec son Robinson suisse, avait su redonner de la vigueur à la robinsonnade en imaginant la variante d’une famille entière échouée sur une île. Jules Verne, pensait bien à son tour apporter avec Deux de vacances un nouveau souffle à ce cycle romanesque sur le point de s’étioler en 1888.
Personne avant lui n’avait cru bon en effet de jeter sur une île déserte et inconnue une bande d’enfants sans adulte à la merci de tous les dangers de la nature. Le pari était d’autant plus risqué pour Jules Verne que son éditeur, J.Hetzel, le faisait écrire pour la jeunesse; qu’il n’était pas question, partant, de sacrifier à un réalisme de situation du type cannibalisation des mœurs ou décès par inanition des enfants. Il n’était d’ailleurs pas non plus dans le caractère conformiste de Jules Verne de verser dans l’horreur d’un naufrage tragique façon radeau de la Méduse
Alors Jules Verne a inventé une série d’artifices ingénieux pour nous faire oublier les écarts au réalisme de son histoire. Les enfants de deux ans de vacances ne sont par exemple pas n’importe qui.
Éduqués pour la plupart à l’anglo-saxonne (Jules Verne admirait le modèle éducatif anglais fait de libertés et de châtiments corporels «consentis»), appartenant à l’élite sociale néo-zélandaise, ces enfants sont taillés pour l’aventure.
Au long du roman, la bonne étoile des enfants leur épargne le plus souvent la dure épreuve des privations tandis que la grande maturité des aînés compense l’absence des adultes dans les moments les plus difficiles.
Ne cherchons pas dans ce roman de 1888 les affres de psychologies complexes tout à la réflexion des rapports de l’homme à la nature (la nuance psychologique n’est pas le fort de Jules Verne) ou sur leur abandon moral; nos enfants sont juste gaillards, légers comme le veut leur âge et appelés à grandir plus tôt que prévu devant l’urgence de leur survie.
Cependant, la rivalité nationale entre le français Briant et le fils d’aristocrate anglais Doliphan est très plaisante; si différents tous deux dans leurs qualités et leurs raisonnements mais au final unis quand la menace étrangère rôde autour de la jeune colonie sur cette île qu’ils pensaient inhabitée.
Dans les romans de Jules Verne une certaine morale affleure toujours, plus ou moins appuyée. Dans deux de vacances le précepte est tranché: si la jeunesse est bien instruite et éduquée elle se sortira de toutes les mauvaises passes. A fortiori d’une fortune de mer.
Étonnant mélange de progressisme et de conservatisme chez Jules Verne, le même qui condamne l’esclavagisme des planteurs sudistes dans Nord contre Sud n’hésite pas à ravaler le noir à la base de la hiérarchie naturelle des hommes. Le brave Moko qui pourrait profiter de l’isolement du groupe pour reprendre ou revendiquer sa liberté préfère docilement se conformer à l’obéissance de ses jeunes maîtres: « le lessivage du linge (…)il y avait là un ouvrage auquel Moko s’entendait parfaitement»* «Moko en sa qualité de noir ne pouvant et ne prétendant pas exercer le mandat d’électeur »
L’écrivain était de son temps, moulé dans une idéologie colonialiste en vogue dans le dernier quart du XIXème siècle et convaincu du primat de la civilisation européenne. A tout le moins, Jules Verne n’a jamais cherché à mépriser dans ses romans les cultures africaines ou l’homme noir de manière générale ; le Moko de deux ans de vacances dispose d’un cœur, d’une serviabilité et d’un courage qui l’honorent à l’égal des plus intrépides de la bande.
La grande force du roman réside dans la création d’une île des mers du Sud aussi vraie que nature. Très bien documenté, jusqu’à parfois céder à des excès didactiques, Jules Verne déroule la topographie précise de l’île au gré des explorations palpitantes des enfants. A n’en pas douter Jules Verne a levé la carte de son île. La faune et la flore qui la peuplent donnent lieu à toutes sortes d’hypothèses de la part des aînés (et du narrateur) pour localiser le point d’arrivée de leur longue dérive à bord du yacht le Sloughi.
Outre son talent à construire des histoires savamment dosées en péripéties et rebondissements, Jules Verne maniait une langue classique d’une rigueur lexicale et syntaxique dont on peut être un brin nostalgique. La syntaxe chez lui n’élude jamais les complexes relatives et le subjonctif imparfait.
En résumé, deux ans de vacances nous invite à un grand voyage exotique dans une île pleine de mystères à explorer. Un livre d’abord à l’usage d’un jeune public dont les loisirs sont de moins en moins remplis par les jeux de plein air. Question de génération. Par procuration, deux ans de vacances leur en fera vivre l’ivresse.
A.B.
Jules Verne, deux ans de vacances, édition le Livre de Poche 2002
* Jules Verne précise tout de même plus loin que lorsque le linge s’amoncelle, la colonie lui donne un coup de main.
Photo : DR
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