Jeune philosophe qui enseigne  à l’Université de Montpellier, Charles Robin vient de publier La gauche du capital, un ouvrage dans lequel sont rassemblés plusieurs essais consacrés à la philosophie libérale et à son héritier le libéralisme économique. Ses travaux prolongent ceux d’un philosophe hétérodoxe, Jean-Claude Michéa, lequel a dévoilé l’unité indissociable du libéralisme. Charles Robin, quant à lui, s’emploie à mettre en évidence la parenté insoupçonnée de la pensée de l’extrême-gauche contemporaine avec celle des libéraux.

Une extrême-gauche au service du marché ?

Charles Robin a été adhérent du NPA ; il sait donc de quoi il parle quand il analyse la « pensée Besancenot ». Il écrit à ce sujet : « C’est bien cette règle du primat de l’intérêt individuel, à laquelle nous sommes aujourd’hui appelés à nous conformer, qui définit l’horizon anthropologique et moral des temps présents… Car aussi curieux que cela puisse paraître, c’est bien dans le discours majoritaire de l’extrême-gauche que se trouvent condensés les principes qui justifient le mieux cette évolution’’. Et il ajoute :’’Ce qui me permet de proposer une formulation complète et définitive de ma thèse, thèse qui se décline en trois volets : la destitution des figures de l’autorité, du symbolique, en un mot, de la « verticalité » 1) constitue une conséquence logique du déploiement de la logique libérale 2) qui est objectivement justifiée et accompagnée par le corpus idéologique de l’extrême-gauche et 3) (je ne l’ai pas explicité jusqu’ici, mais je pense que cela se déduit facilement de ce qui précède) dont le principal bénéficiaire est le système capitaliste marchand ».

L’arme de destruction de la « verticalité » propre aux sociétés traditionnelles est la transgression ; transgression qui permet de détruire l’un après l’autre tous les éléments constitutifs d’une société qui veut se conserver. Depuis 1968, les gauchistes (devenus bobos et libéraux/libertaires) se sont livrés à une très puissante activité dans ce domaine (parfois sur le mode publicitaire, c’est-à-dire sur le mode du marché) mais avant eux les libéraux du 19ème siècle pratiquait déjà la dérision à l’égard de tout ce qui était lié aux valeurs anciennes.

NPA : l’idiot le plus utile aux avancées de l’oligarchie libérale. DR
NPA : l’idiot le plus utile aux avancées de l’oligarchie libérale. DR

L’extrême-gauche libérale, dont le NPA est en France le mouvement le plus actif, est de ce point de vue essentiel, l’idiot le plus utile aux avancées de l’oligarchie libérale puisque son action de destruction permet au marché de s’étendre sur les ruines des valeurs traditionnelles. Remarquons au passage que  Sarkozy, qui se dissimule sous un déguisement de conservateur (il lui faut faire illusion auprès d’un électorat qui est encore très souvent hostile aux transgressions opérées par les libéraux de gauche) a dit lors d’une interview publiée par  Philosophie magazine en 2007 : « Je pense qu’on se construit en transgressant, que l’on crée en transgressant….L’intérêt de la règle, de la limite, de la norme, c’est justement qu’elles permettent la transgression. Car la liberté, c’est de transgresser ». Badiou n’aurait pas dit autre chose! Après une telle déclaration, on se demande comment certains peuvent continuer de croire que Sarkozy est conservateur et que l’UMP est le parti de la tradition. Les animateurs de LMPT seraient bien inspirés  de lire de toute urgence le livre de Charles Robin et ceux de son maître Jean-Claude Michéa !

Apologie de l’égoïsme et de la cupidité

 Les libéraux les plus arrogants ont l’habitude de dénoncer la jalousie qui serait le ressort essentiel du socialisme, ce qui est une accusation grossière dans la mesure où les socialistes authentiques (lesquels ont presque totalement disparu et dont Jean-Claude Michéa est un des derniers) ont bien davantage été mus par la contestation de la domination exercée par les classes économiquement privilégiées sur la majorité la plus démunie que par l’idée d’un partage égal des richesses (y compris chez Marx). Il est évident, par contre, que les libéraux font, depuis toujours (y compris Adam Smith), l’apologie de l’égoïsme; c’est ce que constate Charles Robin qui écrit : « Car ce qu’ont en commun les deux versions du libéralisme, respectivement soutenues par le marché et le droit, c’est avant tout l’idée, défendue par la plupart des auteurs du XVIIIème siècle (il suffit de relire les textes de Hume, de Bentham ou d’Adam Smith), que l’homme est un être foncièrement égoïste, tourné vers la seule poursuite de son intérêt privé, ne recherchant rien d’autre que l’optimisation de son profit et fondamentalement « incapable de vrai et de bien » suivant la formule bien connue de Pascal ».

Plus récemment, la maxime que Milton Friedman assénait à ses étudiants était : « Greed is good » (« la cupidité est bonne »). Voilà au moins qui a le mérite de la clarté. Milton Friedman était le maître à penser des « Chicago Boys », une école d’économistes qui se sont illustrés notamment dans le Chili de Pinochet  (le libéralisme n’est pas si intimement lié à la démocratie que ce qu’en dit la vulgate contemporaine ; au 18ème siècle, les libéraux étaient partagés entre partisans du despotisme éclairé et partisans du système représentatif anglais. Ces derniers l’ont emporté mais le discours libéral contemporain qui tend à promouvoir une «gouvernance » européenne d’abord, mondiale ensuite, ne marque-t-il pas le retour des partisans du despotisme éclairé ?).

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Milton Friedman. : «La cupidité est bonne » . Photo RobertHannah89/Wikimedia (cc)

S’il est évident que l’égoïsme est, bien qu’inégalement réparti, une donnée de la psychologie et du comportement humains (l’égoïsme et le narcissisme sont des caractéristiques de la première enfance qui persistent à l’âge adulte chez certains et beaucoup moins chez les plus nombreux ; ces traits psychologiques prolifèrent dans notre monde libéral qui compte un nombre grandissant de personnes immatures), il n’en reste pas moins que cette tendance est largement contrebalancée par l’altruisme et la capacité de compassion qui existent entre les membres d’une famille mais aussi entre les membres d’une même communauté. Comme l’a écrit récemment Edward Wilson, la spécificité que les humains partagent avec un très petit nombre d’autres espèces, à savoir l’eu-socialité qui a permis leur survie et leur expansion dans un monde hostile et dangereux, est un facteur de cohésion et de solidarité face à l’adversité. Wilson précise dans son dernier ouvrage que l’égoïsme est, a contrario, un facteur de désordre et de délitement des groupes humains. C’est effectivement ce que nous constatons dans les sociétés occidentales qui, depuis soixante dix ans, sous l’effet d’un libéralisme débridé, se défont, s’atomisent et se délient socialement.

Individualisme, cosmopolitisme et mondialisme

Jacques Attali : une seule patrie, son ordinateur portable.  Jaqen (Niccolò Caranti)/Wikimedia (cc)
Jacques Attali : une seule patrie, son ordinateur portable. Jaqen (Niccolò Caranti)/Wikimedia (cc)

L’anthropologie libérale est fondamentalement individualiste et affirme que l’existence humaine est ordonnée au seul intérêt individuel ainsi qu’Helvétius, qui appartint à ce qu’on appelle le mouvement des Lumières, l’avait exprimé. La conception anthropologique du libéralisme est une conception «atomiste » en ce sens qu’elle considère qu’un individu « libre » doit être un « atome », un individu solitaire désengagé par rapport à toutes les communautés, sans appartenance et ‘’libéré’’ de toute forme d’enracinement. Comme le disait Adam Smith, la seule patrie de l’homme d’affaires est le lieu où l’ont mené les dites affaires et qu’il peut quitter à tout moment si une opportunité plus propice se présente ailleurs. A ce sujet Charles Robin écrit : « Cela permet évidemment de comprendre cette suspicion de principe affichée, de nos jours, par les libéraux envers toute manifestation d’attachement communautaire ou d’appartenance identitaire. Ces dernières constituent, en effet, une obstruction manifeste et une entrave inacceptable à l’édification d’une société planétaire et d’un marché mondial unifié et « sans frontières » – sorte de village global exclusivement peuplé de « migrants », de « nomades » et de « citoyens du monde » – en laquelle consiste le terme ultime de toute utopie libérale ». Ce monde de nomades est celui de Jacques Attali, libéral de «gauche », qui se vante de n’avoir pour seule patrie que son ordinateur portable qu’il peut consulter dans ces lieux sans âme que sont les halls d’aéroports dans lesquels il passe le plus clair de son existence de zombie.

Libéralisme politique et libéralisme économique

Le libéralisme politique/philosophique et le libéralisme économique sont indissociables ; le second a été, historiquement, la conséquence du premier mais en fait l’un mène à l’autre et vice versa. Le libéralisme se présente comme un ruban de Möbius dont on peut penser à première vue qu’il a deux faces distinctes mais qui apparaissent comme étant sans solution de continuité quand on y regarde de plus près.

 Charles Robin écrit  à ce sujet : «A partir du moment où l’on a entériné l’idée que seul l’individu est apte à définir sa propre échelle de valeur et d’appréciation du bonheur et de la vie bonne, il en résulte logiquement que personne ne peut légitimement s’opposer à ce que chacun exerce sa liberté privée dans le cadre des affaires économiques et de l’échange marchand…. Autrement dit, ce qu’il importe de comprendre à ce stade de la réflexion, c’est que ce qu’on appelle le libéralisme économique n’est rien d’autre que la conséquence directe du libéralisme politique ou, si l’on préfère, une application au domaine économique des principes issus du libéralisme politique ». Et il précise : « Si donc, il semble possible d’établir une relation de co-dépendance et de solidarité réciproque entre libéralisme politique et libéralisme économique, c’est dans la mesure exacte où : 1) sur le plan théorique, le libéralisme économique se déduit intégralement du principe générique de liberté individuelle qui commande épistémologiquement à la doctrine politique libérale et 2) sur le plan pratique, le libéralisme économique, en tant que maxime d’action conforme aux lois humaines de la rationalité et du « calcul d’intérêt », implique obligatoirement la destitution des grands « signifiants symboliques » (Morale, Religion, Patrie, Tradition, etc.) rendue possible par l’avènement du libéralisme social et politique ».

Libéral-conservatisme ?

Friedrich Hayek (1899–1992). Une tentative d’associer libéralisme et conservatisme
Friedrich Hayek (1899–1992). Une tentative d’associer libéralisme et conservatisme

Comme nous l’avons écrit plus haut, l’égoïsme promu par le libéralisme est un puissant facteur d’atomisation des sociétés humaines et son anthropologie individualiste invite les humains à se libérer de toutes les « contraintes » communautaires, des appartenances et des enracinements. Il est par conséquent tout à fait surprenant que des intellectuels tels que Hayek aient pu associer libéralisme et conservatisme. Si Hayek avait raison de plaider en faveur des pratiques, des traditions, des institutions rodées par l’expérience historique des peuples, il a eu profondément tort de vouloir marier le lapin libéral avec la carpe conservatrice parce que ce mariage est tout simplement impossible. La pensée de Hayek est une chimère.

A la suite de Michéa et de Clouscard, Charles Robin écrit : « L’avènement de la monadologie libérale signe donc le moment à partir duquel va pouvoir s’enclencher le projet d’une transformation radicale de l’ordre humain, désormais appelé à se défaire de ses encombrants « conservatismes » pour enfin revêtir l’habit de l’individu moderne, calculateur et rationnel, libéré de tout préjugé et de toute attache ». Le libéralisme est  incompatible avec quelque idée de tradition, de conservation que ce soit ; il est, bien au contraire, un facteur de mouvement et de changement perpétuels. C’est en fait la plus radicale des idéologies « révolutionnaires » et c’est ce qui explique le ralliement massif des soixante-huitards au mondialisme individualiste et libertaire des libéraux.

Plus encore, le libéralisme en dénonçant les systèmes collectifs ou communautaires de valeurs, en affirmant la supériorité du « scepticisme des valeurs » (ce qui est d’ailleurs intrinsèquement contradictoire), interdit purement et simplement l’existence des sociétés. Margaret Thatcher, qui est une icône des « libéraux conservateurs », disait « there is nothing such as a society » ! Voilà qui a le mérite d’être clair. Le libéralisme mène inévitablement à la fragmentation des sociétés « libérées » des valeurs traditionnelles (patrie, honneur, solidarité…), au changement permanent et à la lutte de tous contre tous. Il est difficile de comprendre comment certains peuvent lui associer l’idée d’une permanence traditionnelle de valeurs communes et d’institutions communautaires.

Membre du Club de l’horloge, un cénacle «libéral-conservateur », Bernard Mazin  a fait récemment une recension du livre de Charles Robin. Il paraît très déstabilisé par la démonstration qui y est faite et n’a que très peu d’arguments à lui opposer. Il s’en remet pour l’essentiel au fait que Hayek, tout libéral qu’il fut, a aussi promu l’idée d’un conservatisme institutionnel et sociétal. Certes, mais Hayek est passé à côté d’une contradiction essentielle de son propre discours qu’il n’a même pas entrevue !

Bernard Mazin écrit par ailleurs qu’il est possible d’associer politiquement libéralisme et conservatisme ainsi que le font les gouvernements de la Hongrie et de l’Inde mais on aurait aimé qu’il nous montrât en quoi ces gouvernements sont libéraux. S’il pense au fait qu’ils sont partisans d’une économie de marché, il commet l’erreur de ramener toute forme d’économie de marché au libéralisme, ce qui n’est pas possible (le marché a existé bien avant le libéralisme dans les interstices des sociétés traditionnelles). Une économie de marché enchâssée dans une société authentiquement républicaniste par exemple ne pratiquerait pas la forme libérale de l’économie de marché parce qu’une telle société ne permettrait pas l’expression de l’égoïsme débridé propre au libéralisme, lequel est une dérive insupportable du comportement humain qui ferait l’objet d’une contestation et d’une limitation. Dans une telle société républicaniste, les valeurs traditionnelles liées au « Bien Commun », le sens de l’honneur, la solidarité et la « virtù » chère à Machiavel domineraient les valeurs liées à l’intérêt individuel et limiteraient leur champ d’expression. D’ailleurs, les gouvernements cités par Mazin pratiquent une politique d’aide aux plus démunis (en Hongrie tout particulièrement), de préférence nationale et de dénonciation des agissements des compagnies transnationales qui n’a rien de libéral, bien au contraire.

individualisme

Certains gouvernements ont associé conservatisme sociétal et libéralisme économique ; ils ont tous été occidentalisés et alignés sur l’échelle des valeurs propres au libéralisme (Espagne de Franco ; Chili de Pinochet….) comme le furent les Japonais qui, lors de la révolution de Meiji, pensèrent qu’il leur serait possible d’associer leur culture traditionnelle et l’économie de type occidental ; il est évident que le Japon conserve des traits culturels traditionnels, mais il est presque totalement aligné sur les valeurs libérales occidentales. On peut en dire autant de notre droite politique qui était l’héritière des conservateurs du 19ème siècle et qui a porté jusqu’en 1945 un certain nombre de valeurs conservatrices (patrie, honneur, fidélité aux ancêtres, héroïsme, solidarité nationale…). Tout cela est définitivement révolu depuis que Giscard d’Estaing a entrepris de « moderniser » la droite en lui imposant les canons du libéralisme économique et a, ce faisant, introduit le discours libéral dans le camp conservateur. Quarante ans plus tard, nous pouvons constater les conséquences de l’initiative giscardienne laquelle a provoqué une mutation radicale de ce qui restait de forces conservatrices, notamment dans le camp gaulliste.

Les « libéraux-conservateurs » n’abordent jamais la question de l’individualisme qui est pourtant l’élément essentiel de la philosophie libérale ; ils préfèrent accuser l’égalitarisme d’être à l’origine du mondialisme et de l’universalisme ce qui n’est pas complètement sans fondement, parce que l’égalitarisme peut avoir pour conséquence l’universalisme, mais de nos jours il est évident que c’est l’occidentalisme libéral qui est à l’origine de la flambée contemporaine d’individualisme et par voie de conséquence de celle du cosmopolitisme tandis que l’influence des courants égalitaristes  est devenue très marginale. Les libéraux-conservateurs, en mettant en avant la responsabilité de l’égalitarisme, trompent leurs lecteurs et se trompent eux-mêmes ; le libéralisme interdit toute forme de conservatisme.

La lecture du livre de Charles Robin est indispensable à tous ceux qui  veulent comprendre le mouvement contemporain des idées et surtout la problématique essentielle de ce siècle : le conflit en cours entre puissances libérales et puissances conservatrices qui n’est pas qu’un conflit d’idées puisque, par exemple, le conflit qui oppose la Russie aux puissances libérales au sujet de l’Ukraine en est une expression très concrète tout comme le conflit politique opposant les libéraux (de droite et de gauche ; de plus en plus fréquemment rassemblés) aux « populistes » (le « populisme du peuple » est un conservatisme, une réaction du peuple qui souhaite conserver sa sociabilité propre, sa culture et son mode de vie, comme l’a expliqué brillamment le philosophe Vincent Coussedière dans un livre récent, dans un nombre croissant de pays européens.

 B. Guillard

Charles Robin, La gauche du capital, Editions Krisis

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