La petite phrase politique analysée par un essayiste breton

11/08/2015 – 08H00 ‑ Nantes (Breizh-info.com) ‑ Michel Le Séac’h, traducteur et essayiste nantais, vient de publier La petite phrase – D’où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ? aux éditions Eyrolles. Nous l’avons rencontré pour en savoir plus.

Qu’est-ce qu’une petite phrase ?

L’Académie française en a donné une excellente définition en douze mots seulement : c’est une « formule concise qui sous des dehors anodins vise à marquer les esprits ». Une formule n’est pas nécessairement une phrase complète au sens grammatical. Mais le plus important ici est le verbe « vise » : son sujet est la petite phrase elle-même ! Une fois prononcée ou écrite, elle vit sa propre vie. Et si elle a des « dehors », c’est qu’elle a des dedans : l’essentiel est à l’intérieur, même s’il ne se voit pas au premier degré. J’ai analysé cette définition très riche dans un article de mon blog www.phrasitude.fr.

Comment une phrase lambda devient-elle une petite phrase ?

La réussite d’une petite phrase suppose un alignement entre son contenu, son contexte et la culture de son public. Son contenu, car elle doit pouvoir être répétée et mémorisée aisément. Son contexte, car son thème doit être dans l’air du temps afin qu’elle soit reprise par la presse et les médias sociaux. La culture de son public, car elle doit rencontrer des croyances déjà présentes. Peu importe qu’une petite phrase soit vraie ou non, l’essentiel est qu’elle soit crédible !

Pourriez-vous donner un exemple de petite phrase crédible mais pas vraie ?

À la suite de Diderot, nombre d’auteurs affirment que les rois de France achevaient leurs édits par cette formule rituelle : « car tel est notre bon plaisir ». Autrement dit : « parce que ça me chante » ! Or la formule exacte était : « car tel est notre plaisir ». Et « plaisir » vient d’un mot latin qui signifie « chose décidée », comme dans « s’il vous plaît ». L’adjectif « bon » change tout ! Il introduit de la subjectivité dans une formule qui n’en contient pas à l’origine. Pourquoi cette erreur – ou peut-être ce mensonge – s’est-elle répandue ? Parce qu’elle renforçait une conviction révolutionnaire déjà existante : les monarques gouvernent au gré de leurs envies. Et cela fonctionne encore deux siècles après la Révolution : songez au roman Le Bon plaisir de Françoise Giroud et au film de Francis Girod qui porte le même titre.

Les petites phrases sont-elles réservées au monde politique ?

Non, bien sûr. On en parle surtout à propos de la politique mais elles sont présentes dans tous les domaines où il y a de la passion, le sport et la religion en particulier. Dans mon livre, j’ai analysé le cas de « Rendez à César ce qui est à César ». Cette formule presque bi-millénaire est-elle vraiment une petite phrase ? Imaginez que le pape visite la France. Quelqu’un lui demande s’il est permis de frauder le fisc. Il prend une pièce de monnaie. Le verso représente Marianne, symbole de la République. « Rendez à la République ce qui est à la République », dit le pape. Le lendemain, toute la presse titre sur « la petite phrase du pape François »…

Comment vous êtes-vous intéressé au thème des petites phrases ?

Un fait m’intriguait depuis longtemps : pourquoi certaines citations d’hommes politiques nous viennent-elles spontanément à l’esprit, alors que d’autres exigent un effort de mémoire ou une recherche dans un recueil de citations ? Question annexe : pourquoi des formules aussi banales que « J’accuse » ou « Yes we can » évoquent-elles en deux ou trois mots tout un univers politique ? Nulle part je n’ai trouvé de réponse satisfaisante. J’ai donc décidé d’explorer le sujet moi-même. Mais je n’étais pas un perdreau de l’année ! Je m’intéresse depuis longtemps à la communication politique, ce qui correspond à ma formation : j’ai étudié la science politique à Sciences Po et la communication à SciencesCom. Et j’avais déjà publié un livre sur le marketing politique.

Vote nom dénote des origines bretonnes… Y a-t-il des petites phrases dans la politique bretonne ?

mls3Oui, je suis né et je vis à Nantes. Mon père était originaire du Finistère, où mes grands-parents étaient instituteurs publics. Pas du genre étrangleurs de la langue bretonne : mon grand-père, Charles Le Séac’h, a même présidé Ar Falz. Des petites phrases bretonnes ? On pourrait sûrement en trouver. Dites « le décret de Vichy » dans un contexte breton, par exemple, et votre auditoire comprend aussitôt que vous êtes favorable à une Bretagne à cinq départements, avec la Loire-Atlantique. En quatre mots, vous résumez tout un discours politique – même si ce « décret de Vichy » n’est pas plus authentique que le « bon plaisir », puisque le découpage régional actuel date en réalité de 1960.

 La petite phrase – D’où vient-elle ? Comment se propage-t-elle ? Quelle est sa portée réelle ?
Paris, Eyrolles, 2015. ISBN : 978-2-212-56131-9.
270 pages, 19 euros.

Crédit photo : DR
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