Voici deux ans, nous étions en guerre…

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Ce 16 mars marque le deuxième anniversaire d’une petite phrase très remarquée d’Emmanuel Macron : « Nous sommes en guerre ». Retour sur le sens de cette déclaration avec l’essayiste nantais Michel Le Séac’h, que Breizh-info avait déjà interrogé à l’occasion de la sortie de son livre La Petite phrase et qui vient de publier Les petites phrases d’Emmanuel Macron (voir aussi son blog, www.phrasitude.fr).

Breizh-info ‑ Le « Nous sommes en guerre » d’Emmanuel Macron, le 16 mars 2020, à propos du covid-19, a causé beaucoup d’émoi. Le mot « guerre » est-il banni du vocabulaire politique ?

Michel Le Séac’h ‑ Il est à manier avec précaution, en tout cas. On l’a encore vu il y a quelques jours. Sur France Info, le 1er mars, Bruno Le Maire, ministre de l’Économie, a annoncé que la France allait mener une « guerre économique et financière totale » contre la Russie. Cela lui a valu une réplique menaçante de Vladimir Poutine lui-même : « N’oubliez pas que les guerres économiques se sont souvent transformées en guerres réelles. » Et aussi des critiques dans la classe politique française, au point qu’il a dû revenir sur sa déclaration au bout de quelques heures. Elle était « inappropriée », a-t-il dit.

Breizh-info : Le mot guerre sert à désigner des phénomènes différents…

Michel Le Séac’h : Il peut aussi être employé très différemment à propos d’un même événement. Comparez les déclarations du président de la République et de son Premier ministre le lendemain des attentats islamistes du 13 novembre 2015 au Bataclan et ailleurs dans Paris :

  • François Hollande : « C’est un acte de guerre qui a été préparé, organisé, planifié de l’extérieur et avec des complicités intérieures que l’enquête permettra d’établir ».
  • Manuel Valls : « Ce que je veux dire aux Français, c’est que nous sommes en guerre. »

Leur différence saute aux yeux. Le président de la République aborde le sujet en observateur, sur un mode indirect et presque neutre, comme une sorte de juge d’instruction. Le Premier ministre l’aborde en acteur, il parle à la première personne, il implique le pays entier. Il s’approprie le thème de la guerre et se pose en chef de la nation. Manuel Valls est un admirateur de Clemenceau : comme lui, il pratique volontiers la petite phrase.

Breizh-info : Les mots de Manuel Valls et d’Emmanuel Macron sont les mêmes : « nous sommes en guerre ». Pourtant, la guerre du second est menée contre un virus…

Michel Le Séac’h : Cela n’empêche pas certains commentateurs de lui imputer une obsession militariste, voire césarienne. Il l’a cherché : il prononce six fois « Nous sommes en guerre » dans son seul discours du 16 mars 2020. Le 12 mars, pourtant, il s’était attaché à rassurer les Français : tout serait fait pour les protéger « quoi qu’il en coûte ». Et voilà que quatre jours plus tard seulement, il revient pour les inquiéter ! Mais la durée de vie utile de la « guerre » sera brève. Le 13 avril 2020, le chef de l’État annonce déjà sa fin prochaine : ce sera le 11 mai. Il avait dit six fois « nous sommes en guerre » le 16 mars ? Moins d’un mois plus tard, il répète douze fois la date de la victoire annoncée ! Exagérer dans un sens puis dans l’autre n’aboutit pas à une moyenne mais à un sentiment de contradiction. D’autant plus que cette fin de la guerre ne sera en fait qu’un armistice, les cas de covid-19 en Bretagne sont bien plus nombreux aujourd’hui que le 16 mars 2020, mais c’est une autre histoire. Plus une histoire guerrière en tout cas.

Breizh-info : Dire « guerre » au lieu de « crise sanitaire », n’était-ce pas tout simplement utiliser une image compréhensible par tous ?

Michel Le Séac’h : Bien sûr, mais ce n’était probablement pas judicieux – pas approprié, comme dit Bruno Le Maire. Évidemment, Emmanuel Macron n’imaginait pas qu’une vraie guerre allait avoir lieu en Ukraine moins de deux ans plus tard. Mais même en 2020, le mot n’était probablement pas bien choisi. Tel est l’avis du communicant Franck Louvrier, maire de La Baule et ancien conseiller en communication de Nicolas Sarkozy à l’Élysée : « L’usage du registre martial était totalement disproportionné par rapport à la réalité que pressentaient les Français. »  En fait, je crois qu’il était disproportionné par insuffisance plutôt que par excès. La guerre d’Emmanuel Macron est une métaphore. Mais une métaphore morte, surexploitée. Comme le souligne l’historien américain David A. Bell, « à l’époque contemporaine, aucune métaphore n’a été plus utilisée, même si la chose à laquelle elle se réfère est sortie de l’horizon de l’expérience pour la plupart des gens dans le monde développé ». Aujourd’hui, la métaphore est mise à toutes les sauces. Il ne se passe pas de semaine sans qu’une municipalité déclare une « guerre » : aux excès de vitesse (Cléguérec), aux déchets et au gaspillage (La Gacilly), aux frelons asiatiques (Pluvigner), aux trafiquants de stupéfiants (Rennes), aux punaises de lit (Saint-Nazaire), quand ce n’est pas la bière belge Leffe qui déclare la guerre à la brasserie du Leff à Lanleff !

Breizh-info :  Mais les Français ont embrayé ?

Michel Le Séac’h :  Dans une certaine mesure, oui. En temps de crise, le peuple tend à se rassembler autour de son chef. D’après l’Ifop, la popularité d’Emmanuel Macron a bondi de 11 points en mars 2020. Ce qui n’est pas un raz-de-marée, cependant. Dramatiser et dédramatiser en même temps, selon une autre petite phrase chère au président, inviter les Français à se mobiliser et à s’isoler en même temps n’était sans doute pas une bonne idée. Son « nous sommes en guerre » tient moins de la proclamation gaullienne que de l’accroche publicitaire. Comme toute publicité elle suscite des oppositions, de l’agacement. Les sondages réalisés à l’époque ne montrent pas une inquiétude massive chez les Français. Et l’on a bien vu que les dizaines de milliers de Parisiens qui ont afflué en Bretagne à cette époque ne cherchaient pas tant à fuir un péril imminent qu’à passer un confinement printanier confortable – à la guerre comme à la guerre…

Photos Breizh-info, droits réservés
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0 réponse à “Voici deux ans, nous étions en guerre…”

  1. Droal dit :

    Et maintenant nous sommes en paix.
    Serein, apaisé & cool.
    Enfin.
    Grand merci à tous les artisans de paix qui ont œuvré avec patience et détermination, depuis le 31 mai 1968, pour atteindre ce résultat que l’ensemble de la Voie lactée nous envie & bien, bien, bien au-delà comme en témoigne la petite vidéo, ci-dessous:
    https://www.youtube.com/watch?v=UCU0s3H4WwA
    Merci.
    Et, encore merci.

  2. nicole dit :

    Si nous étions « en guerre », il fallait laisser traiter la pandémie par les médecins militaires.
    Le Service de Santé des Armées (qui défile sur les Champs-Elysées chaque 14 juillet) aurait traité la pandémie plus efficacement et pour moins cher que l’entreprise américaine de Conseil qui nous a coûté une fortune..
    NM

  3. patphil dit :

    il est en guerre contre la plupart des français, mais, surprenant, il semble que beaucoup aiment qu’on les fustige, les insulte, en tout cas les méprise

  4. Belle mise au point !

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