Pélerins sur les chemins du Tro Breiz, par Bernard Rio [interview]

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19/06/2016 – 05H00 Bretagne (Breizh-info.com) – Le journaliste, écrivain, romancier Bernard Rio vient de publier un nouvel ouvrage intitulé « Pélerins sur les chemins du Tro Breiz », qui fait suite au « guide du tro breizh » paru chez Coop Breizh l’an passé.

Depuis une vingtaine d’années, des pèlerins, de plus en plus nombreux, arpentent les chemins du Tro Breiz, seuls et anonymes ou au milieu d’une longue colonne de marcheurs portant les bannières et les oriflammes d’une Bretagne immémoriale. Qui sont-ils ? D’où viennent-ils ? Pourquoi marchent-ils avec obstination sous le soleil de l’été ou dans le vent pluvieux du noroît ? Pendant longtemps, si longtemps que le souvenir s’était effacé, ils avaient cessé d’arpenter les vieux chemins. Et les voilà, plusieurs milliers qui resurgissent au vingt-et-unième siècle.

Le Tro Breiz, pèlerinage aux Sept Saints de Bretagne se situe dans la continuité de son modèle originel au Moyen Âge. Il ne se réduit pas à une randonnée. Ces hommes et ces femmes, ces garçons et ces filles ont l’âge et l’esprit de l’espérance. Ils vont sur les traces des Septs Saints de Bretagne, ils remontent le cours du temps pour faire la part de l’histoire et de la légende, et s’inscrivent dans l’actualité.

Pèlerins sur les chemins du Tro Breiz, Bernard Rio aux Editions-France, mai 2016

Breizh-info.com : Après votre guide du tro breizh, c’est dans un recueil de témoignage que vous vous lancez là. Pour quelle raison ? 

Bernard Rio : Cet ouvrage s’inscrit dans une continuité. Le Guide du Tro Breiz (Coop Breizh) paru en 2014 est le premier et le seul guide pratique de randonnée permettant de faire le Tro Breiz à pied, tandis que l’ouvrage publié en 2015 « Sur les chemins des pardons et pèlerinages en Bretagn » (Le Passeur) est un travail ethnologique et historique sur la spécificité culturelle et cultuelle des pardons et pèlerinages bretons dont le Tro Breiz; enfin ce troisième ouvrage « Pélerins sur les chemins du Tro Breiz » est spécifiquement dédié au pèlerinage aux sept saints de Bretagne.

Il s’agit d’un travail à la fois historique mais aussi d’actualité, car il traite du renouveau de ce pèlerinage depuis une vingtaine d’années. J’ai rencontré des pèlerins d’aujourd’hui mais aussi d’hier, notamment l’abbé Yves-Pascal Castel qui avait effectué son Tro Breiz en 1962. Il existe de multiples raisons d’effectuer le Tro Breiz et chaque périple, qu’il soit individuel ou collectif, mérite un intérêt.

Breizh-info.com : Les marcheurs qui font le tro breizh ont ils des caractéristiques communes ? 

Bernard Rio : Bien évidemment puisque tous s’inscrivent dans un continuum géographique et historique. Tro Breiz, Circuitus Britanie, Pélerinage aux Sept Saints de Bretagne… Breton, latin, français, quelle que soit la langue et quelque soit le siècle, ce périple s’inscrit dans un espace sacré et renvoie à une pensée pérégrine. Cette marche s’apparente certes à la peregrinatio pro Dei et se réfère sans conteste à une littérature hagiographique. Mais il y a un mais ! Ce périple n’est pas un aller-retour. Le départ qu’il induit ne s’apparente nullement à un exil dans le désert. Le voyage s’accomplit aux frontières et ne va pas au-delà des limites de la Bretagne, que ce fut le royaume de Nominoë (vers 800-851) ou la Bretagne du XXIe siècle.

Un millier d’années après son siècle de gloire, le Tro Breiz rassemble des Bretons gyrovagues dans un ordo peregrinorum. Aujourd’hui comme hier, les barrières sociales s’effacent sur le chemin, le mouvement des pieds entraîne la rotation des idées. L’homme moderne pressé, stressé, reprends le temps de marcher et de suspendre sa marche dans des sanctuaires habituellement fermés au passant.

Breizh-info.com : Y’a t’il des coins de Bretagne ou des étapes qui sont les plus appréciées des marcheurs ?

Bernard Rio :  Chaque Trobreizien possède ses propres références et inclinaisons, car il n’existe pas de point de départ obligé. Le choix du point de départ diffère selon les marcheurs et est révélateur des références de chacun : une cité épiscopale, une chapelle rurale, un paysage….

A chacun de s’inscrire dans une géographie sacrée et de se placer sous les auspices d’un saint, d’une divinité ou d’un ancêtre de son choix. La seule règle consiste à marcher dans le sens dextrogyre, dans le sens des aiguilles d’une montre, et de revenir à son point de départ. Rappelons que le Tro Breiz n’est pas un chemin linéaire, comme ceux menant à saint Jacques de Compostelle, au Mont saint-Michel ou à Saint-Pierre de Rome, mais une circumambulation. Cette rotation pérégrine au long cours est unique  en Europe. Hormis le pèlerinage collectif organisé la première semaine d’août par l’Association des Chemins du Tro Breiz, qui démarre d’une des sept cités épiscopales, Quimper en 2016, chacun est donc libre de choisir son point de départ, de marcher à son rythme, de s’interrompre ou de poursuivre l’aventure jusqu’à son terme.

Breizh-info.com : Comment expliquez vous ce regain d’affluence et de ferveur autour du Tro Breizh ?

Bernard Rio : Dans une Bretagne convertie à l’économie de marché, le Tro Breiz prend le contre-pied d’une normalisation et d’une uniformisation en réaffirmant une originalité intrinsèque, un enracinement spirituel, une spécificité historique.

En rassemblant des hommes dans une démarche réelle ou mythifiée, le Tro Breiz accentue le décalage entre ceux qui marchent et une société de plus en plus crispée sur des vérités de moins en moins partagées. N’est-il d’ailleurs pas moins fondé sur la raison que sur un sentiment et un besoin de partage ?

Les pèlerins du XXIe siècle s’invitent dans le paysage breton, dans une société que des sociologues prétendent déchristianisée. Mais s’agit-il seulement et simplement d’une manifestation chrétienne ?

Le Tro Breiz ne se résume effectivement pas à une randonnée. Il tient du périple sacré. Ces hommes et ces femmes, ces garçons et ces filles chaussés de godillots ont tous les âges mais partagent l’esprit de l’espérance. Ces laïcs auxquels se mêlent des religieux et des religieuses, séculiers et réguliers, portant le froc et la croix, vont sur les traces des Sept Saints de Bretagne comme d’autres pérégrinent vers l’orient, Rome ou Jérusalem, ou le midi et le couchant compostellan.

Les « spécialistes » universitaires s’interrogent sur la fonction du Tro Breiz ! L’homme qui marche ne se pose pas ce genre de questions. Il maugrée contre celui qui a arasé les talus et ouvert la campagne aux rafales de vent. Il bénit le chemin qui vire sous le couvert. Il se demande pourquoi il est parti. L’homme éternellement insatisfait de sa condition apprend sur le chemin à se contenter de presque rien et de tout ce qui peut lui arriver. Il remercie l’inconnu à sa manière en suivant le chemin, en retrouvant les traces d’un passé enfoui dans le paysage et plus encore au fond de lui-même. Il n’est pas un touriste en goguette. Il est de moins en moins un randonneur qui court d’un bout à l’autre bout d’il ne sait quoi. Il devient la raison qui lui a fait quitter un monde plat et inerte pour sortir du cadre de la sociologie : catholique, écologiste, identitaire, nostalgique. Que celui qui se tient au bord du chemin le catalogue à sa guise. Le marcheur est déjà loin, plus loin à l’intérieur.

Breizh-info.com : Un mot sur Philippe Abjean, fondateur du Tro Breiz moderne ? 

Bernard Rio : Philippe Abjean est un homme inspiré. Il possède la faculté de faire bouger les lignes, de rassembler et de mobiliser. L’organisation du premier pèlerinage collectif en 1994 est un pied de nez aux clergé dépressif. La Vallée des Saints est un autre pied de nez aux élus bavards et boutiquiers folkloristes. Il ne demande l’autorisation à personne de faire et il a mille fois raison car l’autorité qu’elle soit écclésiastique ou politique est aujourd’hui déconsidérée.

Preuve en est, un seul évêque breton arpente aujourd’hui les chemins, les autres sont encore dans une posture d’un temps passé. Philippe Abjean n’a jamais caché sa vision chrétienne de la Bretagne. Sans doute, est-ce cela qui lui a valu d’être critiqué par ceux qui se seraient contentés d’une grande randonnée.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Par ailleurs, Bernard Rio participera à de nombreux débats et conférences dans les semaines qui vont suivre .

Prochains rendez-vous :
 
salon du livre de Vannes (56) : vendredi après-midi 10 juin et samedi 11 juin

Table ronde samedi 11 juin , 16 h à 16h45 au salon du livre de VannesLe monde et l’imaginaire
« Les terres celtes possèdent un imaginaire fondateur »
Éric Giacometti, Jacques Ravenne, Bernard Rio | Espace Café Littéraire

Conférence dimanche 12 juin , 15 h  Hôtel de France à Douarnenez  (29)

organisation association Uranie
« Pardons et Tro Breiz : histoire et actualité d’un phénomène culturel unique au monde »
 
Conférence vendredi 8 juillet, 20 h 30 salle de La Grange, ancien presbytère, à Lanvaudan (56)
organisation La Grange
« Pardons et Tro Breiz : histoire et actualité d’un phénomène culturel unique au monde »
 
Rencontres 25 juillet, 17 heures , port de Lomener, à Ploemeur (56)
organisation Nocturnes Littéraires
 

Rencontres 26 juillet, 17 heures , port du Croisty, à Arzon (56)

organisation Nocturnes Littéraires
 
Rencontres 28 juillet, 17 heures , cours des Quais, à La Trinité-sur-Mer (56)
organisation Nocturnes Littéraires
 
Rencontres 29 juillet, 17 heures , square Lenglier, à Pontivy (56)
organisation Nocturnes Littéraires
 
Rencontres 31 juillet, à partir de 12 heures , Domaine de Kerguéhennec, à Bignan (56)
organisation Nocturnes Littéraires
Crédit photo : DR
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