Tensions USA-Corée. Une Corée[graphie] balistique

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11/09/2017 – 08h00 Paris (Breizh-Info.com) – Le mois d’août 2017 a été marqué par deux crises balistiques provoquées par la Corée du Nord et son leader, Kim Jong-un. Comment un État si marginalisé et anachronique peut-il se permettre de défier Washington et ses alliés ? Tout simplement car son existence rend service à tous les acteurs majeurs de l’Asie-Pacifique.

Cette crise des missiles a un goût de déjà-vu. C’est en tout cas de cette manière qu’elle nous fut présentée par nos médias nationaux qui, il y a un mois encore, nous rejouaient, sans rire, la crise des missiles de Cuba. Ils prenaient alors la responsabilité de passer à côté des véritables risques, et surtout, des enjeux [réels] derrière ces coups de théâtre. Ne passe-t-on alors pas une fois de plus à côté d’une lecture rationnelle des évènements ? Et de facto de l’intérêt que pourrait en tirer la France ? Ces questions font ressortir un problème complexe où jeu des puissances, poids de l’histoire et impératifs économiques rendent la question éminemment complexe. Afin de commencer la clarification du problème, on posera un axiome de base, et qui sera suivi tout au long du raisonnement : l’affaire nord-coréenne ne peut absolument pas être lue comme une dialectique entre États-Unis et Corée du Nord auprès desquels se grefferaient leurs partenaires respectifs.

Que veut Pyongyang ?

La Corée du Nord (CdN) est ressortie très affaiblie de la fin de la guerre froide. Elle a depuis connu un isolement croissant, un sous-développement important et des famines à répétitions. Son économie est perpétuellement au bord de l’écroulement. Non seulement le pays est tributaire de l’aide alimentaire internationale (avec pour principaux donateurs la Chine, la Corée du Sud et… les États-Unis !) mais sa balance commerciale est déficitaire depuis les années 70 (indice : 283% correspondant à 15 milliards de dollars). Elle dépend presque entièrement de la Chine pour ses IDE et dans une moindre mesure de la Corée du Sud et de la Russie. Ces derniers sont aussi ses rares partenaires à l’export en ajoutant le Japon, la Syrie et le Pakistan. Pour le reste, elle survit par le biais de trafics illicites d’armes, de drogues, etc… . De tous les pays communistes qui ont survécu à la désagrégation du bloc soviétique, la CdN est la seule qui ne s’est pas progressivement convertie à l’économie de marché1, tels la Chine ou le Viêt-Nam. Il serait cependant inexact d’avancer que le pays est réellement communiste. Ses dirigeants, par la création de leur mouvement le « Juché », ont réussi à mêler un nationalisme traditionnel et identitaire mâtiné de stalinisme politique.

On pourrait d’ailleurs, avec prudence, considérer cet aspect, combiné à une habitude de la pauvreté, comme une explication de la résilience intérieure du régime. Pour autant, là où réside l’anachronisme de cet État, c’est dans sa manière d’appréhender les relations internationales, qui est tout à fait dépassée. La rhétorique anti-américaine, davantage culturelle qu’idéologique2, héritée de la guerre froide et la volonté de gagner une légitimité, une existence sur la scène internationale, conduit la Corée du Nord à se munir d’un programme nucléaire militaire et balistique ; le tout assorti d’une rhétorique agressive et menaçante. Cette doctrine de puissance est périmée depuis la fin des années 60, les doctrines actuelles étant plutôt basées sur la dissuasion que l’affrontement. Elle peut cependant être comprise par le peu de leviers de puissance à disposition de l’État nord-coréen. Une chose en revanche est à souligner : la Corée du Nord joue coûte que coûte sa partition et sait profiter de sa position de faiblesse relative afin de poursuivre son EFR (Effet Final Recherché). Cela en tirant parti de son inscription dans les rapports de puissance régionaux, au point d’en être devenue un point d’ancrage.

Le statu quo est préférable pour les stratégies nippone et sud-coréenne

En vérité, on a peu de chance de voir les « démonstrations de force » de la CdN se muer en conflit ouvert ou les sanctions économiques provoquer l’effondrement du régime, à court voire à moyen terme. Aucun des acteurs régionaux ne souhaite que la Corée du Nord disparaisse. Elle est d’une part indispensable au jeu en cours et d’autres parts son effondrement serait une véritable catastrophe géopolitique. Car la CdN est l’épicentre d’un affrontement pour le contrôle de l’Asie du Nord et plus largement l’hégémonie du Pacifique dans son ensemble. Cela ne signifie pas qu’elle en est le seul enjeu. Mais elle y tient une importance particulière pour l’Asie du nord. Il faut faire la part entre les positions officielles et les affrontements plus officieux. Si certaines positions paraîtront contradictoires, l’observation du jeu des acteurs bien que complexe, est éloquente.
Ainsi, prenons pour commencer le cas de la Corée du Sud. Cet État est l’objet récurrent de menaces et de tentatives d’intimidation de la part du Nord. Pourtant, même si la réunification est toujours un objectif national, la Corée du Sud ne souhaite pas voir changer le statu quo avant longtemps. Non seulement un conflit régional serait désastreux pour son économie mais un effondrement de l’État nord-coréen amenant au démarrage d’un processus d’unification serait extrêmement coûteux, entre 1 000 et 3 000 milliards de dollars, et provoquerait un nivellement par le bas sans précédent de son économie3. D’autre part la Corée du Sud a construit un ordre social et politique original depuis les années 50. Une partie des élites et des jeunes générations sont conscientes des difficultés qu’engendreraient une réunification et l’harmonisation des deux territoires. C’est la peur de l’instabilité et du déclassement mondial qui dominent alors.

Ceci explique que la Corée du Sud, outre son statut de principal donateur d’aides alimentaires, maintienne des investissements (ralentis depuis la première crise nucléaire en 2006) et des relations commerciales – tenant plus de l’aide au développement – afin de garder l’économie nord-coréenne à flot.

Le Japon reste également ambivalent envers la Corée du Nord. Les relations sont tendues du fait de la menace nucléaire et balistique qui pèse sur lui en tant qu’allié de Washington et rival historique, la Corée du Nord jouant d’ailleurs de cet héritage. Toutefois le Japon, réaliste, maintien des relations commerciales avec la CdN. Il est d’ailleurs son principal pourvoi en devises étrangères et en matériel high-tech via le « Chosen Soren »4. Ce dernier est officiellement une association de résidents nord-coréens, officieusement une officine de transfert de fonds, d’envoi de travailleurs et un intermédiaire avec le gouvernement japonais. Le Japon se veut réaliste, il considère que maintenir des relations avec la CdN peut lui ouvrir potentiellement des marchés locaux. Par ailleurs, au vu de l’histoire récente, une Corée divisée est préférable d’un point de vue nippon. Et ce, quand bien même les deux pays sont des alliés de Washington. Enfin, tout comme la Corée du Sud, le Japon craint un effondrement de l’économie puis du régime nord-coréen dont la réaction en chaîne affecterait directement sa sécurité et son économie.

Il n’en demeure pas moins que Japon et Corée du Sud sont inquiets  et condamnent le bellicisme de Pyongyang. Même si cet état de fait leur offre également un prétexte parfait – notamment au Japon- pour se réarmer et peser dans le rapport de force qui compte véritablement à leurs yeux : la rivalité avec la Chine.

Un allié utile mais encombrant, un adversaire agressif mais pratique : la Corée du Nord est-elle la poudrière de l’Asie du Nord ?

L’essentiel de l’affrontement se concentre dans la rivalité sino-américaine. Leur lutte d’influence transcende l’essentiel des relations internationales de la région Asie-Pacifique. On assiste depuis dix ans à un redéploiement de la puissance américaine dans la région. Cette région est le point névralgique des échanges mondiaux et concentre de nombreux intérêts américains. Leur objectif est double : assurer la liberté de navigation dans les eaux internationales et contenir la Chine, puissance prédatrice contestant la présence et le leadership américains. Pour se préserver, les Américains ont densifié leur présence dans la zone, pourtant déjà très marquée depuis la Guerre froide (Japon, Corée du Sud, Taiwan…) et se sont rapprochés de tous les pays effrayés par le géant chinois (pays de l’ASEAN, Inde, Australie). Les Américains y positionnent leur 7e Flotte et des bases militaires aéroterrestres qui sont autant de points d’appui5: notamment au Japon et en Corée du Sud. C’est la stratégie du « containment »6. Elle revêt des aspects autant géostratégiques qu’économiques. La Chine, se considérant menacée, suit la stratégie à long terme édictée dans les années 80 par l’amiral Liu Huaqing visant à repousser les américains de la zone dite de la « première chaine d’îles » afin de se positionner, à long terme, dans tout le Pacifique pour y exercer son influence7. Sa marine de guerre et la dissuasion nucléaire en sont les principales armes.

La zone névralgique ici est la péninsule de Corée et le reste des abords de la mer Jaune. La Chine vise à dénier l’accès aux flottilles américaines et la considère comme une mer intérieure. Il faut rappeler que la façade pacifique de la Chine lui est vitale puisqu’elle voit y passer 90% de ses échanges8. La mer Jaune se positionne comme un saillant donnant sur cinq de ses principaux ports et sa région la plus industrialisée. Outre des moyens militaires et paramilitaires maritimes importants, la Chine les articule avec une diplomatie bien précise.

La Corée du Nord borde la mer Jaune. Elle agit comme un État-tampon qui revendique une ZEE importante dans la zone et un partage des eaux prolongeant la zone démilitarisée commune avec le Sud, gênant la présence des Américain et des Coréens du Sud. La Chine considère la péninsule coréenne comme un second saillant terrestre9. C’est cette voie qu’ont emprunté tous les envahisseurs de la Chine depuis le XIXème siècle (Européens, Nippons…). Les Chinois la considèrent comme un ventre mou. On rappelle à ce titre la présence de forces américaines stationnées en Corée du Sud, selon les termes du traité de défense mutuelle signé lors de la guerre froide entre Washington et Séoul. Les États-Unis confirment d’ailleurs en 2016 que le traité ne serait pas remis en question, même à l’occasion d’une réunification. Ce qui représente une inquiétude supplémentaire pour la Chine. D’où les efforts importants consentis par cette dernière afin de perfuser en permanence l’économie nord-coréenne et assurer la survie du régime qu’elle tient à bout de bras. On notera également que la Chine serait affectée économiquement par un effondrement coréen et serait handicapée par l’afflux de migrants en découlant. Par ailleurs, la stratégie coréenne de la Chine repose sur un équilibre difficile, visant à soutenir leur volonté d’éviction de Washington de la zone sans pour autant aller jusqu’à une escalade militaire. C’est un conflit qu’elle pourrait difficilement remporter. Il en découle des tensions entre Pyongyang et Pékin qui fut obligé, au premier semestre 2017 ainsi qu’en août, de se joindre aux sanctions internationales après les essais balistiques de son sulfureux allié. C’est le versant très encombrant de l’alliance Chine/CdN. Pyongyang use d’une gesticulation belliqueuse faisant craindre une escalade qui, même peu probable, n’en fournit pas moins  un prétexte à Washington pour renforcer sa présence dans la zone au nom de la sécurité américaine et celle de ses alliés. Les déclarations musclées du Président Trump au début août 2017, presque aussi caricaturales que celles de Kim Jong-un, ne doivent pas tromper. Elles semblent en fait assez appropriées.

La posture agressive permet aux américains de se glisser dans le jeu désuet du dirigeant nord-coréen. Cette symétrie permet à Washington de couper l’herbe sous le pied à la Chine  en déjouant sa stratégie de déni en mer Jaune. Du reste les Américains sont bien forcés de rentrer – dans la forme du moins- dans cette dialectique belligérante, car ne pas répondre fermement aux provocations de la CdN les décrédibiliserait face à leurs partenaires dans tout le Pacifique (maintien des bases, mise en place de leur bouclier antimissile…). Il subsiste toutefois une inconnue. Les experts américains n’ont aucune preuve formelle que les Nord-Coréens disposent de la technologie leur permettant de miniaturiser une arme nucléaire pour la placer dans un missile balistique (contrairement à ce qui fut dit)10. Toutefois si la Corée du Nord persiste dans ses essais, les Américains pourraient se trouver contraints de « tester » leurs capacités d’interception de ce type de vecteur aérien. Et un échec ruinerait toute leur crédibilité. Cette crainte peut être un facteur très aggravant dans une situation déjà crisogène.

Outre cet aspect, la Corée du Nord est également bien pratique pour les Américains afin de justifier leur présence dans la zone. Sans pour autant aller jusqu’à une escalade qui pourrait provoquer un conflit ouvert entre Chine et États-Unis. Ce que personne ne veut.

Pyongyang a bien cerné la situation. Le régime utilise cet état de fait afin de jouer sa propre partition. Il continue sa stratégie de légitimation internationale en sachant bien son économie [et sa population] résiliente et protégée par la Chine et quelques partenaires. Cela et la conviction qu’aucun « grand » ne veut véritablement son extinction. C’est une stratégie désuète et risquée, peut-être même mauvaise à plus d’un titre, mais pensée et bien réfléchie. En définitive, personne ne veut véritablement la peau de la Corée du Nord conscient des risques géostratégiques et géopolitiques encourus. Elle agit telle une courbure gravitationnelle dont l’attraction fatale est limitée par l’énergie répulsive que représente un potentiel conflit. Il n’en demeure pas moins que chaque acteur de la zone défend viscéralement ses propres intérêts pour le plus grand bénéfice de la Corée du Nord. A ce titre les crises balistiques d’avril et d’août 2017 ne sont guère surprenantes et seront appelées à se reproduire dans le temps. Toutefois, ce jeu de puissance s’apparente à un jeu d’équilibriste à haut risque. Nul ne pourrait certifier qu’absolument aucun conflit de haute intensité ne pourrait en déboucher ; tant la Corée du Nord est un point d’ancrage d’affrontements bien plus larges.

Roch Cauvigny

1On constate quelques balbutiements récemment

2PAILLARD Jean-Cristophe, Diploweb, Mai 2017

4Ibid

5DIPLOMATIE, Géopolitique des mers et des océans, Les Grands Dossiers, Juin-Juillet 2016, n° 33, 90 p

6CHAUPRADE Aymeric, Géopolitique, Ellipses, Paris, 2007, p 714

7JOURNOUD Pierre (dir.), L’énigme chinoise, L’Harmattan, Paris, 2017, 430 p.

8DIPLOMATIE, Géopolitique des mers et des océans, op.cit,

9JOURNOUD Pierre (dir.), L’énigme chinoise, op,cit.

10PAILLARD Jean-Cristophe, Diploweb, Op.cit

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2017, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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