Breiz Atao, l’anthologie : « Ils voulaient faire rentrer la Bretagne dans le monde moderne » [Interview]

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Yannig le Bouter devant le calvaire de Pleyben

12/11/2017 – 07H00 Pleyben (Breizh-info.com) – C’est un ouvrage qui fera date et qui constitue une belle contribution à l’histoire de la Bretagne au XXème siècle : « Breiz Atao, l’anthologie », fruit d’un long travail de recherches et de mise en page de Yannig le Bouter, vient de paraitre aux éditions Yoran Embanner à l’occasion du festival du livre de Carhaix, fin octobre.

Retraçant l’histoire d’un journal qui a marqué le mouvement breton par son inventivité, par la profusion des idées diffusées en son sein mais aussi par les différences idéologiques fondamentales entre différentes personnalités unies par leur amour de la Bretagne, ce Breiz atao est à posséder obligatoirement dans toute bibliothèque historique et politique bretonne.

L’ouvrage, qui recense l’aventure du journal sur vingt ans, avec quelques « bonus », contient également de nombreuses photos d’époque inédites. En tout 575 pages pour l’histoire.

Seuls 500 exemplaires ont été tirés de cet ouvrage, il s’agit donc désormais de se presser de le commander, sur le site de l’éditeur, Yoran Embanner (cliquez-ici pour le commander)

Pour vous faire patienter avant de recevoir votre ouvrage, nous sommes allés à la rencontre de l’auteur, Yannig le Bouter,  qui a consacré plusieurs années à ce projet.

Breizh-info : Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs, ainsi que votre démarche de publier une anthologie de Breiz Atao ?

Yannig le Bouter : Breiz Atao est un mouvement politique qui a existé officiellement en fin 1918 et 1939. Au début c’était juste le titre d’un journal, qui s’est ensuite politisé et lié aux différents partis autonomistes et nationalistes bretons. Le premier exemplaire est sorti en janvier 1919, et le dernier en 1939.

Breizh-info.com : De nombreux ouvrages ont déjà traité de la question bretonne à cette période. Votre ouvrage lui, se veut simplement être une compilation de textes fondamentaux de cette période, sans jugement ni explications. Pourquoi avoir choisi cet angle ?

Yannig le Bouter : Comme il y a énormément de livres sur cette période (de gens qui y ont participé mais aussi de chercheurs), le but était de montrer ce qu’était vraiment Breiz Atao. Montrer ce que les lecteurs pouvaient avoir dans les mains à l’époque, sans avoir le prisme d’un chercheur ou d’un militant, pro ou anti nationaliste breton.

Breizh-info.com : Quel a été le point de départ de vos recherches ?  Qu’est ce qui les a stimulées ?

Yannig le Bouter : Au départ, les demandes répétées d’une bande d’amis qui, voyant la collection que j’avais, voulaient avoir certaines documentations (dont les « peuples et frontières » de Yann Fouéré). J’ai sauvegardé en numérique, puis m’est venue l’idée de faire de même avec Breiz Atao (plus de 400 numéros dans la collection).

Breizh-info.com : Combien d’années avez vous mis pour tout réunir ? Qu’est ce qui vous a le plus aidé dans vos recherches ?

Yannig le Bouter : Je n’ai rien trouvé niveau universitaire (c’est une collection personnelle). Mais par contre c’est essentiellement « de la chine » , chez les bouquinistes, par Internet, mais ça m’a pris un certain temps.

Breizh-info.com : Abordons tout de suite une question qui fâche quelques grincheux. Le livre est vendu 75 euros, un prix important. Qu’est ce qui justifie ce prix ?

Yannig le Bouter : L’éditeur ne pouvait pas faire moins cher, vu la taille et l’épaisseur du livre (575 pages) et le petit tirage (500 exemplaires).

Breizh-info.com : Vous avez choisi une présentation non pas thématique, mais chronologique , pourquoi ?

Yannig le Bouter : Je ne voulais pas influencer le lecteur. J’ai essayé d’orienter au minima le lecteur. Les seules manipulations effectuées sont des articles mis en un seul bloc quand ils se chevauchaient sur plusieurs numéros. L’aspect chronologique permet de voir l’évolution idéologique. Faire des chapitres par thème, c’est déjà orienté le lecteur. Je voulais que chacun lise comme s’il allait chercher son journal le matin.

Breizh-info.com : Cet ouvrage ne peut pas être lu d’une traite. Ce qui est intéressant c’est justement cette évolution entre le Breiz atao de 1919 et celui de 1939. Vous faites tomber par votre ouvrage un certain mythe autour d’un Breiz Atao qui aurait toujours été un mouvement uniforme, radical, raciste …il y a une vrai évolution dans ce mouvement…

Yannig le Bouter :  Oui c’est cela qui est intéressant à voir. Au tout début, les premiers numéros sont très mous (après la guerre de 14-18). Il y a encore toute l’ambiance patriotique française. Ils évitent de parler du nationalisme breton, ils rejettent même le séparatisme. Puis il y a l’évolution de gauche (fédéralisme international) avec des personnalités comme Maurice Duhamel. Puis arrive la scission droite/gauche en 1931. La grosse marmite idéologique explose entre les partisans du fédéralisme, et les nationalistes. A la même époque il y a eu des problèmes financiers et des clashs liés à cela.

Il y a eu la création du journal « la nation bretonne », puis de « Warsav » (de gauche) puis de l’autre côté le retour de Breiz atao où ce dernier  est devenu clairement nationaliste, séparatiste, et racialiste, mais aussi antisémite selon certaines personnalités.

Breizh-info.com : Comment expliquez vous qu’aujourd’hui, ce soit cette tendance , des Mordrel et de ses compagnons, qui est toujours mise en avant par les détracteurs de la cause bretonne  dans l’optique bien souvent de décrédibiliser le combat breton ?

Yannig le Bouter :  Il y a eu la guerre, et les choix faits par cette partie là du mouvement n’ont pas été digérés à posteriori. Tout ce qui s’est passé pendant la guerre, avec le Bezenn Perrot, avec le journal « l’Heure bretonne », a conduit à un énorme amalgame avec Breiz atao, qui est devenu une appellation pour désigner tous les nationalistes bretons.

Alors que toute la période d’avant, de Gwalarn au mouvement culturel , artistique, politique, a été totalement séparée des Breiz Atao de la guerre, qui obnubile les tenants d’une politique anti autonomiste bretonne.

Breizh-info.com : On a l’impression qu’il y a eu durant une génération des jeunes gens – qui n’étaient en réalité qu’une petite poignée – qui ont produit à cette époque une énorme création, artistique, littéraire, politique, philosophique culturelle, qu’on a jamais revus depuis (y compris sur l’aspect unitaire). Comment l’expliquez vous ?

Yannig le Bouter :   Ils voulaient faire rentrer la Bretagne dans le monde moderne. Il y a eu le Gwen Ha du (un drapeau moderne pour une Bretagne moderne). Le renouvellement de l’art breton. La volonté de faire naître un État breton moderne dans une Europe moderne.

Breizh-info.com :  A l’heure actuelle, le mouvement breton est totalement divisé, même en guerre ouverte entre différentes obédiences. Et à l’inverse dans votre ouvrage, on note un autre aspect intéressant de cette époque que l’on découvre également à travers les photos de l’époque que vous dévoilez ; c’est la camaraderie qui règne, et même l’amitié, entre tous ces acteurs du mouvement breton de l’époque, quel que soit leurs divergences idéologiques profondes . Ainsi Yann Sohier était ami d’Olier Mordrel, lui même ami de Morvan Marchal, alors qu’ils étaient très loin de partager les mêmes visions sociétales …Comment l’expliquez-vous ?

Il y a eu beaucoup d’études sur le relationnel entre ces principaux acteurs. Sur le papier, on voit qu’ils ont chacun leurs idées, mais qu’ils travaillent tous pour une cause commune, qui est la Bretagne. Dans une même période donnée, des articles ne sont pas pareils idéologiques. C’est pourtant le même journal et la même période.

Breizh-info.com : si vous deviez introduire votre ouvrage à des enfants, à vos enfants, comment les orienteriez vous ?

Yannig le Bouter : Comme je l’ai dit en préambule, je ne suis pas là pour orienter. L’intérêt de l’ouvrage est de le regarder non pas avec l’oeil d’aujourd’hui mais de se transposer à l’époque.  Découvrir un vocabulaire différent, le mot race n’était pas un gros mot à l’époque, que ce soit de gauche ou de droite. Il y a beaucoup de termes qui pourraient choquer aujourd’hui, qui seraient interdits ou punis par la loi.

Je n’orienterai pas. Je pars du principe que les gens qui vont lire le livre ne sont pas des novices dans l’histoire de la Bretagne. L’évolution idéologique du mouvement est la principale ligne conductrice de mon travail.

Breizh-info.com : Comment expliquez-vous la différence qu’il peut y avoir entre cette période là (un ton libre, une richesse de créativité, une puissance grammaticale, ) et la période actuelle (censure y compris des mots, déficit de la pensée et des idées, vocabulaire qui disparait ..) ?

Yannig le Bouter : Il y a la peur du procès qui tétanise aujourd’hui, en raison de certaines lois. Un homme libre prend des risques en écrivant, à moins de prendre des pincettes. Les militants bretons de l’époque avaient tous une bonne éducation (de bonnes écoles). Le vocabulaire était épuré des anglicismes. Il y avait des règles aujourd’hui disparues.

Breizh-info.com : Pourquoi la majeure partie de Breiz atao est écrite en Français ? Un reproche assez courant finalement aujourd’hui vis à vis des militants bretons, accusés par leurs détracteurs de ne pas parler breton, pour beaucoup d’entre eux ?

Yannig le Bouter :  C’est bien expliqué dans la revue Stur, la revue idéologique d’Olier Mordrel sortie en 1934. Dans l’article sur la naissance du journal (que l’on retrouve dans mon ouvrage), ils répondent à cette question. Pour eux, le côté idéologique prime. Faire passer un maximum d’idées à un maximum de personnes. Le breton ne serait pas compris, à l’époque déjà par énormément de monde. Il faut aussi souligner qu’à l’époque, nous sommes en plein travail, avec Gwalarn notamment, pour l »unification de la langue bretonne.

Pour faire rentrer les idées dans les foyers, il fallait utiliser le français. Il y a très peu d’articles en breton dans Breiz atao, et ce ne sont pas forcément les plus intéressants d’ailleurs, ni les plus mis en valeur.

Breizh-info.com : Comment expliquez-vous que Célestin Lainé ait été beaucoup assimilé, notamment à notre époque, à Breiz Atao alors qu’au final, il y a très peu participé ?

Yannig le Bouter : Il a repris le titre Breiz atao pour les trois derniers numéros (celui de Mai 44, ainsi que les deux numéros expédiés d’Irlande). Suite au décès de Debeauvais, il a eu les droits liés au journal. C’est sans doute pour cela. Mais ce n’est pas lui qui a nourri le fond idéologique du journal. Il y a quelques articles, surtout militants, suite aux attentats de 1932 par Gwen ha Du. Il était plus dans l’action.

Breizh-info : Comment avez vous recueilli ce fond de photos, jamais apparues nulle part ailleurs jusqu’ici ?

Yannig le Bouter :  Elles viennent de Trystan Mordrel essentiellement, fils d’Olier Mordrel. Il me les a transmises de son fond familial. Il y a une photo de Debeauvais inédite venant des archives de Washington. Tout le reste vient d’un fond personnel.

Breizh-info.com : Combien de lecteurs étaient touchés par Breiz Atao ? Quel héritage a laissé Breiz atao, un siècle plus tard ?

Yannig le Bouter :  Le premier numéro a été tiré à 50 exemplaires, ce qui limite déjà le nombre de lecteurs. Difficile d’avoir un chiffre ensuite, car on a retrouvé énormément d’invendus d’autres numéros. Dans les années 60, Jacques Quatreboeuf a sorti quelques numéros d’un Breiz Atao, mais sans succès.

La guerre a fait du mal au mouvement breton, de par les choix faits par les membres du PNB et cela a biaisé l’héritage qui est devenu minuscule avec la peur d’être lié avec ce qu’il s’est passé pendant la guerre. Il y a quinze ans, nous n’aurions pas pu sortir un livre comme celui ci.

Breizh-info.com : c’est donc le signe d’un changement notamment au sein du mouvement Breton ?

Yannig le Bouter : Le fait de pouvoir sortir un livre comme celui ci, mais aussi comme celui de Sébastien Carney, montre que les gens s’intéressent à ce qui s’est passé, et veulent avoir un autre son de cloche que celui de l’histoire officielle. Avec la disparition progressive des générations qui ont vécu la guerre, peut être qu’il est possible désormais d’ouvrir des débats plus sereinement.

Breizh-info.com : qu’avez vous pensé de l’ouvrage de Sébastien Carney justement ?

Yannig le Bouter : C’est un livre de chercheur, ce qui n’est pas mon cas. Je ne suis pas étudiant. C’est un livre qui complète une bibliothèque sur cette époque là, comme il faut posséder ceux des années 70, les Caerleon, les Mordrel, qui sont orientés par ailleurs. Ou ceux de Mervin, de Hamon, pour se faire une idée.

Les gens qui lisent sont censés être des gens qui cherchent à augmenter leurs connaissances, des gens curieux. Cela fait partie d’une bibliothèque pour se documenter dessus.

Breizh-info.com : Avez vous d’autres projets ? Vous avez évoqué Stur, l’Heure bretonne, est ce que cela pourrait être envisageable de faire la même ?

Pas d’autres projets sur le gaz pour le moment. Pour ces deux revues, il faut la matière. Stur, ce serait faisable. Il faut le temps, c’est un gros travail. J’ai mis quand même plus de trois années pour finaliser mon livre. L’Heure bretonne serait possible aussi, mais avec des pincettes concernant la légalité des propos tenus.

Breiz Atao, l’anthologie – De Yannig le Bouter – Yoran Embanner – 75 euros

Propos recueillis par Yann Vallerie

Photo : Breizh-info.com
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  • josse

    Breizh Atao cela nous change je suis Charlie! Breizh envahie par les bougnoules de français!