La stratégie du bâton et de la carotte semble avoir ses limites. Surtout quand il n’y a pas de carotte. Alors que le gouvernement continue de faire la sourde oreille et menace maintenant de 5 à 15 jours d’exclusion les agents pénitentiaires qui continuent de manifester leur mécontentement, le mouvement ne cesse de se renforcer.  Les agents tiennent en effet le bon bout : après avoir refusé leurs demandes indemnitaires, hier la ministre de la justice, Nicole Belloubet, a promis 30 millions à cette fin. Pas assez encore pour les personnels pénitentiaires.

« Ils veulent diviser les agents », nous explique-t-on au syndicat Fo-Pénitentiaire, en Ile-de-France. « La ministre propose des indemnités aux agents travaillant dans des établissements difficiles, pour 30 millions d’euros au total, mais sans dire quels sont ces établissements difficiles. Nos revendications sur la sécurité des agents ne sont pas prises en compte ». En forte difficulté, elle n’arrive pas à juguler le mouvement, ni à reprendre les discussions avec les syndicats, toujours au point mort ce mercredi midi.

Pendant ce temps, avec 110 établissements en service minimum – pas de promenade, pas d’activité ni de sport pour les détenus, peu ou pas d’extractions pour les procès – et 40 où les surveillants ont déposé les clefs, donc ne font plus rien, la mobilisation atteint une ampleur historique. « En 1990, il y avait eu trois ou quatre établissements qui avaient déposé les clefs. Là, c’est dix fois plus », se souvient un syndicaliste de l’UFAP.  Les menaces de la ministre ont donné un nouveau coup de fouet au mouvement, avec un appel au dépôt de clés dans toutes les prisons de France… dont les forces de l’ordre devront alors assurer l’ordinaire, comme c’est déjà le cas à Condé sur Sarthe, Le Mans, Beauvais, Varennes le Grand, Metz-Queuleu, Lille, Maubeuge, Saint-Quentin-Fallavier, Bayonne etc.

Mutineries et surveillants agressés aux cris de Allahou Akbar

Privés de mouvement – voire de parloirs – les détenus eux aussi sont au bout du rouleau : à Uzerche mardi matin, Nantes, Laval, Villenauxe-la-Grande ils ont refusé de réintégrer leur cellule après la promenade du soir. Ce mercredi, une nouvelle mutinerie a éclaté dans un des quatre bâtiments du centre de détention d’Uzerche. A Valence (26) la mairie a offert trois bons d’achat de 250 € aux surveillants grévistes pour qu’ils aillent s’approvisionner dans un des hypers de la ville.

De nouvelles agressions de surveillants ont fait parler d’elles. A Guéret, ce samedi, un détenu « pas radicalisé, mais très destabilisé » selon la direction a agressé un surveillant en lui criant « vous méritez de vous faire égorger ». Dans la seconde plus petite maison d’arrêt de France – 24 surveillants pour 40 détenus, jusque là peu touchée par le mouvement, 18 des 24 surveillants manifestaient leur mécontentement au début de la semaine devant la porte d’entrée, de source syndicale. Dimanche, un « détenu qui ne posait pas de problème » a jeté une chaise sur un surveillant à Châteauroux en criant « Allahou Akbar ». Il portait sur lui une arme blanche.

« A la base mon métier c’est d’appliquer une décision de justice. Pas de me faire agresser ».

Mardi matin nous étions encore avec les surveillants qui manifestaient devant l’entrée de la maison d’arrêt de Nantes. Nous avons recueilli le témoignage d’une surveillante, qui travaille depuis plusieurs années : « à la base, mon métier est d’appliquer une décision de justice privative de liberté. A la place je me retrouve à gérer des collègues qui se retrouvent sur des civières, à gérer des collègues en contact avec des séropositifs, des maladies de pays sous-développés comme la gale, les punaises de lit, la lèpre ». Elle s’oppose à la « banalisation de la violence contre les surveillants, de la drogue en prison. Rien n’est normal ».

« On n’a pas les moyens d’empêcher la drogue, les couteaux de rentrer car on a les mains liées par des réglements administratifs qui partent du principe que les familles sont des gens bien, irréprochables. Quand un Yann Moix critique les gardiens de prison [et se fait sévérement remettre en place par l’un d’eux], je l’invite à venir voir les images des parloirs où on voit les détenus se fourrer du cannabis dans le derrière tout en sachant très bien qu’on n’a aucun moyen d’empêcher la drogue de rentrer. Pour les fouilles ciblées, il faut qu’on fasse quatre pages d’explications. On prie pour que ça ne soit pas des armes qui rentrent. Il faut quand même bien se rendre compte que les détenus ne sont pas ici de leur plein gré et s’ils y sont, c’est qu’ils ont enfreint la loi ! »

Elle souligne d’autres abandons, au nom de la sauvegarde de la paix sociale. « J’ai travaillé plusieurs années en centrale. Il n’y a aucune prison qui a le même règlement, c’est aberrant et les détenus en profitent. Par exemple, on a une circulaire de 2008 qui limite les écrans à 26 cm. On a bloqué à la fouille des détenus qui arrivaient avec des écrans de 80 cm. Le problème, c’est qu’ils étaient transférés d’une autre centrale… où c’était permis ». Elle se souvient aussi des « prostituées qui ont des permis de visite : ce sont ni des soeurs, ni des mères, ni des petites amies, elles sont très courtement vécues et sont payées pour rentrer, ça s’appelle comment ? ». Lorsque « il n’y a pas d’incident en détention, les directeurs ont des primes de bonne gestion. Cela se paie au prix de la sécurité des agents ».

« Tous les soirs ça pue le chichon dans les coursives, on entend les détenus parler au téléphone »

La situation réelle des prisons – en Bretagne comme dans le reste de la France – est plus proche d’une bombe à retardement en train d’exploser que d’un lieu de privation de liberté où la peine fait sens et contribue à la réinsertion sociale du détenu. « On a beaucoup de détenus dingues et violents, près d’un tiers de cas psychiatriques », se confie un agent. « Il y a des trafics de médicaments,de shit, d’alcool ». Un jeune surveillant nous explique son quotidien : « tous les soirs ça pue le chichon dans les coursives, on entend les détenus parler au téléphone, ils ne se cachent même plus ».

Pendant ce temps les surveillants n’ont pas le droit au portable. « Mais on laisse entrer des visiteurs qui en ont cinq ou six sur eux, soi-disant ils sont d’astreinte, et il n’y a aucun contrôle à la sortie, si bien qu’ils peuvent en avoir laissé sur place, on n’en sait rien ». Les commissions de discipline – qui sanctionnent les fautes commises par les détenus dans les prisons, violences entre eux, sur les agents, trafics etc. ont vu leurs sanctions revues à la baisse, au point de perdre leur sens. Le maximum du « mitard » (cellule disciplinaire) est maintenant de 30 jours (20 en pratique), contre 45 encore au début des années 2000. « Le jour où il passe en commission ça compte pour un jour déjà, s’il a un jour de mitard ou deux, au mieux, il va faire quelques heures ».

A l’insécurité et au délitement du sens de la peine – et de la discipline générale, s’ajoute la vétusté. « Il y a deux mois deux collègues [du centre de détention] ont été malades, l’une avec de l’eau dans les poumons, l’autre dans l’estomac. Elles se sont retrouvées à l’hôpital avec suspicion de tuberculose mais ne savent toujours pas ce que c’est. L’hôpital leur a dit que les résultats ont été envoyés à l’établissement pénitentiaire, la direction de celui-ci nie les avoir reçus, en tout cas la clim’ a été nettoyée de fond en comble deux jours après qu’elles soient parties à l’hôpital ».

Ces « pertes » suspectes concernent aussi les faits d’agression de surveillants. « Parfois, un collègue est agressé, il porte plainte, écrit au procureur, est entendu par la gendarmerie, puis il n’y a plus aucune suite. L’affaire est étouffée », s’insurge un surveillant. « Quand il y a un problème, on convoque le détenu pour lui demander si c’est le surveillant qui l’a provoqué ! », s’indigne un de ses collègues. « Avant d’être jugé, t’es lynché, une fois que t’es en prison, t’es un martyr, c’est ça la logique ! ».

Louis-Benoît Greffe

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2 Commentaires

  1. Ne rien lâcher…….plus d’activités pour les merdes qui sont en taule, et cochon pour tout le monde à la cantine.

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