Répondant à l’invitation de l’association des membres de la Légion d’Honneur 44, le général Pierre de Villiers était à Nantes jeudi 15 mars pour présenter son livre Servir. C’est devant un amphithéâtre comble que l’ancien chef d’état-major des armées – il avait démissionné avec  fracas de son poste le 19 juillet 2017 suite à un différend avec le président Macron sur le budget des Armées – a répondu aux questions de l’auditoire avant de dédicacer son livre qui rencontre un succès sans précédent.

L’ancien CEMA  – qui reçoit aujourd’hui « cinq invitations par jour » à des conférences et en fait trois par semaines – a tenu à rappeler de prime abord les raisons de sa présence à Nantes : il a répondu favorablement à l’invitation de l’association des membres de la Légion d’Honneur 44 – qui a été la première à « dégainer» – car c’était pour lui, ardent supporter du FC Nantes depuis des années, « le choix du cœur ».

« Le lien armée – nation n’a jamais été aussi bon »

Questionné sur l’impression qu’il retirait de ses rencontres avec les Français et leur opinion de l’armée depuis sa démission, Pierre de Villiers a répondu que « les forces armées sont de plus en plus populaires avec 85% de satisfaction des français. En 1975, j’étais régulièrement insulté, aujourd’hui je ressens une très grande popularité. Le lien armée – nation n’a jamais été aussi bon ». A cela il voit deux raisons : « les Français veulent être protégés et le climat est suffisamment dangereux dans le monde et leur pays pour qu’ils pensent que cette protection leur est due » Et, après les attentats que la France a connu, « la stabilité de l’institution de l’armée fait plaisir aux français ».

Ce qui a, dit-il, un impact sur les recrutements : « nous recrutons 25.000 jeunes par an, qui ont des motivations plus profondes qu’il y a quelques années. Ils veulent un supplément d’âme, du courage, des valeurs, s’investir pour la France, la paix, la fraternité, se donner pour une grande cause ». Quant à son livre, il fait partie des vingt meilleures ventes de l’année ? « L’objectif de mon livre est de montrer que nous [les militaires] avons une vraie pensée stratégique, une vision du long temps, capable d’être responsable au-delà du temps court ».

« Je ne regrette rien »

Il est ensuite interrogé sur sa capacité à faire valoir ses points de vue auprès des hommes politiques. « Le pouvoir politique s’investit  de plus en plus dans les sujets qu’il traite, et pourtant il faut beaucoup d’investissements pour comprendre les enjeux. J’ai toujours essayé, en tant que chef d’état major des armées, de cultiver la confiance. Ni mollesse tiède, ni autoritarisme, pour que l’adhésion l’emporte sur la contrainte ».

Mais la fin a été difficile, en raison d’une « divergence de fond avec Macron sur les arbitrages budgétaires ». La saillie de Macron le 13 juillet, lorsqu’il recadre son chef d’état-major d’un cinglant « je suis votre chef », n’a rien arrangé. « Le lien de confiance était suffisamment altéré, je n’étais plus en mesure d’exécuter ma mission, j’ai démissionné. Je ne regrette rien ».

« Certains pays réarment de 5% par an. Nous ne sommes pas près de les rattraper ».

Interrogé sur les deux menaces globales que peuvent constituer le djihadisme international et le retour aux États – puissances (Chine, Inde, Qatar, Russie, Turquie…), il a posé « deux tournants stratégiques majeurs » : la chute du Mur et les attentats des deux tours de New York en 2001. « l’Histoire est une succession d’événements et non de ruptures brutales. L’énergie libérée suite à la chute du Mur a conduit au retour des Empires, le djihadisme est la suite de l’attentat des deux tours de New-York et même des années 1980 où se sont constituées ces cellules terroristes ».

Quand il était chef d’état-major, il recevait le matin à 8 heures un rapport sur les attaques terroristes dans le monde : « il y en avait 3 à 5 par jour, avec des véhicules piégés, des mines, des engins explosifs, des tireurs, des embuscades. C’est une idéologie nihiliste. On tue, on viole, on égorge, on décapite, tous les jours à quelques heures de vol de Paris. C’est une menace distincte mais pas totalement disjointe du retour des Empires », analyse-t-il. « Certains pays réarment de 5% par an depuis dix ans. Nous ne sommes pas près de les rattraper », même si la tendance nourrit nos ventes d’armes à l’export.

Le cœur du problème est lié à un problème de vision stratégique, explique-t-il : « en Syrie, sur 20 km de côté, vous avez des soldats russes, syriens, iraniens, kurdes, turcs, américains qui ont tous pour objectif de combattre Al Quaïda ou l’État Islamique. Mais tous ont leurs stratégies sur 30 ou 50 ans. En France, la vision de long terme c’est le quinquennat. C’est un vrai sujet de préoccupation ».

Il liste d’autres zones de tension, la Mer de Chine, la « tenaille sunnite-chiite » au Proche et Moyen Orient, la situation « très tendue » en Europe de l’Est, le Maghreb, où « nous sommes revenus des printemps arabes ». Ces tensions entraînent « des phénomènes de grandes migrations incontrôlées liées à la pauvreté, à la guerre, aux désordres climatiques, bref, le dérèglement du monde est assez profond ».

« Je n’ai pas voulu être l’homme de la défaite »

D’où son « intransigeance sur la corrélation entre l’état du monde, son instabilité, et la décroissance [du budget des Armées] quasi-régulière depuis trente ans ». Pour le général, la France va au-devant d’une débâcle : « depuis trois siècles, les grandes défaites sont dues à une crise économique et sociale, qui engendrent des difficultés de réarmer et une myopie politique, ainsi qu’une lâcheté des militaires qui se disent je fais mon job. Je n’ai pas voulu être l’homme de la défaite ».

Au milieu de cette « drôle de paix et drôle de guerre, j’ai estimé en mon âme et conscience que la vraie loyauté, c’est dire la vérité ». Ce qu’il fait d’ailleurs sur la question suivante, liée au caractère réalisable ou non de la défense européenne. « La France doit être un catalyseur. Nous connaissons le prix de la guerre, nous en payons le prix dans notre chair ». Il plaide pour « une Europe interétatique à géométrie variable, pas technocratique, pas une petite Europe. Il faut une Europe où les citoyens se reconnaissent ». Bruxelles n’a pour l’heure  « pas la capacité à organiser une quelconque capacité opérationnelle », tranche-t-il.

Certes, la France fait partie de coalitions, au Sahel, au Proche-Orient. « Mais on ne pourra pas tout faire. On a gagné beaucoup de guerres et on a perdu beaucoup de paix ». Et le Brexit menace les efforts entrepris, auxquels il explique avoir consacré beaucoup d’énergie : « l’Angleterre, l’Allemagne et la France ce sont 60% du budget défense de l’UE. Je crois que Macron a bien compris ce rôle de catalyseur mais il faudrait avancer plus vite que ça, mais pas des projets pour des dépêches AFP ou plus chers que si on le faisait tout seul, comme l’A400M », cingle-t-il. Le monde, lui, n’attend pas. D’autant que « nous ne sommes pas si nombreux que ça dans les pays d’Europe à accepter de nous battre ».

« Vital » de renouveler la dissuasion nucléaire, en investissant dès maintenant

Interrogé sur les deux composantes aéroportée et maritime de la dissuasion nucléaire, il fait avec « le secret d’État le mieux gardé de la République » dans lequel il n’a « pas d’intérêt catégoriel », n’étant ni marin, ni aviateur. « Il faut les deux composantes, l’une plus voyante, l’autre plus confidentielle. Entre 2020 et 2035 il faut renouveler le porteur, le vecteur et la charge », ce qui obligera à porter les dépenses de 3,9 milliards d’euros par an (2017) à 5.5 ou 6 milliards d’euros par an (2025), à valeur constante, selon un rapport du Sénat de juin 2017.

Sinon « en 2022 il faudra choisir entre le renouvellement de la dissuasion ou remonter l’armement conventionnel », explique Pierre de Villiers. Un choix qui n’est pas utile puisque « le modèle français est le seul bon, il est capable de résoudre la quadrature du cercle entre terrorisme et État -puissance sur terre, air, mer, cyber etc. ». Bref, faire les investissements nécessaires pour renouveler la dissuasion nucléaire, dès maintenant est vital : « nous n’avons pas d’autres choix. C’est une des raisons qui place notre pays au rôle qu’il a dans le monde ». Or, prendre 850 millions d’euros aux Armées comme l’a fait Macron en 2017 ne va pas dans le bon sens…

« Service national : nous ne sommes pas les pompiers de la République »

Interrogé sur le service national ensuite, le Général de Villiers explique la différence entre « la vision stratégique, haut et loin, pas celle du politique qui est dans le temps court et l’émotion ». Pour lui, avant de parler du service national, il faut s’interroger sur « qu’est-ce qu’est la France, le creuset national, les ambitions, comme a toujours fait la France quand elle était grande. La fin doit rester la fin, le service national, cela relève des moyens, pas de la stratégie », assène-t-il.

« Il faut en urgence restaurer cette cohésion nationale qui va nous jouer des tours sinon plus. Les gens qui vont chez l’État Islamique cherchent  un supplément d’âme, un sens à leur vie, chose que les institutions françaises ne leur donnent plus ». Problème, avant de pouvoir faire un service national, il faut « des infrastructures, en internat, un budget – qui paiera et comment – et surtout un encadrement pour 800.000 jeunes ». Et qui ne devra pas échouer là où tous les autres, de l’Éducation nationale et d’ailleurs, n’ont pas réussi.

Certes, « l’armée est un modèle intégrateur. Peut être que nos valeurs gagneraient à inspirer l’État. Le courage, l’obéissance, la non-discrimination, le travail 24h/24, l’effort, la punition, la récompense, le respect du drapeau, l’honneur de servir… Mais nous ne sommes pas les pompiers de la République. Nous sommes à 30% au-dessus de nos capacités, est-ce que cela va tenir ? », s’interroge l’ancien CEMA.

Cyber-menaces : on est dans le bon train, mais il faut continuer à investir

Interrogé enfin sur les cyber-menaces, le général a adressé un satisfecit à l’existant : « nous sommes dans le bon wagon, avec la capacité industrielle, les ingénieurs, la DGA, le renseignement. La machine est bien huilée, les résultats sont exceptionnels, vous pouvez me faire confiance. J’étais à Matignon en 2009 pour convaincre Fillon et Sarkozy à prendre ce train ».

Mais, « on ne paie pas un hacker comme un deuxième classe ? Si la fonction publique ne le comprend pas, ce sera la défaite. Il faut de la technologie, c’est cher et ça évolue très vite. S’il n’y a pas de moyens ça ne sert à rien de continuer cette guerre, ce n’est pas la comédie humaine et l’approche balzacienne qu’on rencontre parfois sur les moquettes parisiennes », achève-t-il au milieu des applaudissements de la salle.

Consignes de discrétion pour les militaires : « nous avons changé d’époque. L’ennemi est dans la population ».

Il n’y aura, faute de temps, qu’une seule question du public. Elle porte sur les consignes de profil bas imposées aux militaires sur le sol français  – ils n’ont pas le droit de s’afficher en tenue ou même avec un sac militaire en ville. Depuis novembre 2015, il est aussi conseillé aux militaires – par exemple aux marins – d’éviter de faire ressortir l’aspect militaire de leur groupe lors des trajets, d’être réservés et discrets.  Ces consignes ne sont-elles « pas le signe d’une abdication totale face un danger qu’on ne combat pas vraiment ? Pourquoi ne pas armer ces militaires plutôt que de les humilier à se cacher? », interroge une auditrice ?

Réponse du général de Villiers : « quand nous nous faisons attaquer en tenue, c’est une cible, que vous le vouliez ou non. La responsabilité du chef, c’est d’éviter des morts inutiles. C’est une mesure de prudence et de sagesse ». S’il faut « rayonner cette fierté » militaire, « nous avons changé d’époque », explique le général. « Il y a des jeunes français qui se lèvent en disant aujourd’hui je tuerai des Gaulois. C’est une situation de guerre, il faut que nos soldats le comprennent. En France nous n’avons pas que des amis. La population est notre amie mais il y a des ennemis dans la population ».

Louis-Benoît Greffe

Crédit photo :Breizh-info.com
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4 Commentaires

  1. […] Le général Pierre de Villiers était à Nantes jeudi 15 mars pour présenter son livre Servir. Devant un amphithéâtre comble, l’ancien chef d’état-major des armées a répondu aux questions de l’auditoire avant de dédicacer son livre. Breizh.info était sur place. […]

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