Un grand journaliste économique, John Authers, admet avoir menti à ses lecteurs – au moins par omission – en 2008. Il l’a raconté dans le Financial Times du 5 septembre. Pour soulager sa conscience ? Même pas : il pense avoir fait « the right thing » et recommencerait si besoin.

C’était au début de la crise économique dite « des subprime ». Lehman Brothers s’était déclaré en faillite le 15 septembre 2008. Dans la soirée du 16 septembre, AIG avait obtenu une avance de 85 milliards de dollars d’argent public. Cette seconde nouvelle était encore plus significative que la première : AIG était le premier assureur de crédit du monde. Si ses garanties ne valaient plus rien, de nombreuses banques devenaient insolvables.

Le 17 septembre, John Authers a d’abord pensé à lui :

« Il se trouve que j’avais beaucoup d’argent sur mon compte-chèque chez Citibank. J’étais au-dessus du plafond couvert par l’assurance des dépôts américaine, de sorte que si Citi s’effondrait […] je perdrais beaucoup d’argent.

« A l’heure du déjeuner, je me suis dirigé vers Citi avec l’intention de retirer la moitié de mon argent pour le déposer sur un compte chez Chase juste à côté. Cela doublerait le montant de mon assurance.

« C’était en plein Manhattan, au milieu des bureaux des banques d’investissement. Chez Citi, j’ai trouvé une longue queue entièrement formés de très chics Wall Streeters. Ils faisaient comme moi. À côté, l’agence Chase était aussi bondée de banquiers à l’air angoissé. »

Ce que John Authers voyait de ses propres yeux était, il le savait un « bank run », une panique bancaire. Simplement, c’était une panique d’initiés, limitée aux gens de Wall Street, les mieux placés pour savoir où allait la finance mondiale.

Un silence « utile » ? Même pas sûr

« Il m’aurait suffi d’un photographe pour prendre quelques clichés de ces banquiers bien habillés qui faisaient la queue pour récupérer leur argent, et écrire une légende pour le dire », reconnaît John Authers. « Nous ne l’avons pas fait. Ce genre d’article à la Une du FT aurait suffi à faire basculer le système.»

Or John Authers n’a pas été seul à se taire : « Tous nos concurrents se sont aussi abstenus de publier des photos des agences bancaires de Manhattan », note-t-il. Ont-ils eu raison ? John Authers en est persuadé : « Nos lecteurs n’ont pas été prévenus et le système a tenu le coup en évitant une panique fatale ». À ce jour, pourtant, personne ne peut affirmer que le problème a disparu. Les pertes potentielles ont simplement été transférées aux États et aux banques centrales, à un niveau où elles pourraient causer un jour des dégâts encore plus colossaux. On regretterait alors que la purge drastique de 2008 n’ait pas eu lieu !

Le coming-out de John Authers pose une question à tous les journalistes du monde, y compris en Bretagne : êtes-vous fidèles à votre mission d’information ou bien y a-t-il des choses que vous préférez ne pas dire, par intérêt ou par idéologie ?

E.F.

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