Bretons morts pour la France ? : « Morts pour rien » ! [Tribune libre]

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La guerre peut être juste et inévitable. Lorsque la nation est en danger, lorsque les siens sont menacés, il est du devoir de tout homme de se lever les armes à la main et de les défendre.

« Tout ça pour des Serbes ! »

Mais la guerre de 1914 n’était ni juste ni inévitable. Elle fut le fruit d’un jeu d’alliances étatiques et d’intérêts d’une petite caste à la tête de plusieurs états européens. Elle est le fruit de calculs froids et inertes, non de ceux du sang et du cœur qui commandent noblement à tout homme le sacrifice ultime.

Une guerre dont l’élément déclencheur sera l’assassinat de l’archiduc d’Autriche François-Ferdinand par un nationaliste serbe le 28 juin 1914 à Sarajevo. Même si cet incident n’est que la suite logique d’une escalade progressive des tensions entre deux groupes de puissances européennes, nous voilà loin, très loin de la Bretagne. Et si un sulfureux homme politique wallon du XXème siècle avait su finalement synthétiser en une formule cette tragique séquence de l’Histoire européenne ? « Tout ça pour des Serbes ! » 

Toutefois, notre pays ne va pas rester à l’écart de ce mauvais feuilleton bien longtemps. Sous une troisième République plus jacobine que jamais, les Bretons ne sont plus des citoyens de seconde zone dès lors que le besoin de chair à canon se fait sentir dans les états-majors parisiens.

« Je vous conjure d’oublier que vous êtes Breton »

En notre qualité de Bretons, comment oublier le cynisme de cette République française tandis que, 44 ans plus tôt, en 1870, la guerre franco-prussienne avait donné lieu au tragique épisode du camp de Conlie, dans la Sarthe où 60 000 hommes stationneront. Sur demande de Gambetta, le général de Kératry avait alors mis en place une armée composée de Bretons qui connaîtra un sort terrible puisque délibérément privée de ravitaillement par ce même Gambetta, inquiet et suspicieux devant ces soldats de Bretagne à travers lesquels il ne voyait que les descendants directs des chouans. Ceux-là mêmes qui avaient donné tant de fil à retordre à la République française.

« Je vous conjure d’oublier que vous êtes Breton pour ne vous souvenir que de votre qualité de français ! », argua alors Gambetta à Keratry lorsqu’il lui demanda de constituer cette armée de volontaires issu de notre vieux pays du bout de l’Europe.

Une conjuration qui, malgré le traumatisme de l’épisode de Conlie lors du retour de ces soldats en Bretagne, était toujours de mise en 1914. Le soldat breton, dont le loyalisme envers la France avait été fortement modelé par cette même 3ème république, s’engage alors vaillamment dans la boucherie qui s’annonce. Voulant montrer à l’Europe son courage, il veut aussi montrer à la France son dévouement et cherche, en vain, la reconnaissance de la part de cet état qui traite alors la Bretagne comme une colonie.

Bretagne/France : une loyauté à sens unique !

Un besoin de reconnaissance, inconscient bien souvent pour tous ces jeunes appelés à monter au front. Une quête de dignité qui aurait dû se traduire par la suite pour les Bretons par l’octroi de « ces droits que les autres ont » comme le disait très justement Yann Fouéré. Le droit de ne plus voir sa langue persécutée mais enseignée. Le droit de ne plus voir ses coutumes raillées mais respectées. Le droit pour son particularisme national d’être accepté et donc d’avoir des pouvoirs régaliens en conséquence. En somme, le droit pour la Bretagne de vivre.

De tout cela, en 1918 comme en 2018, il n’en fut rien ! Et les Bretons mourront. Ce sont près de 240 000 de nos ancêtres qui laisseront leurs âmes de Celtes déterminés, idéalistes mais peut-être un peu trop naïfs dans les tranchées des Flandres.

Au final, la population bretonne a perdu 30% d’habitants de plus que celle de France dans ce combat fratricide et inutile entre les jeunesses européennes de l’époque. Le soldat breton a subi 66% de pertes de plus que le soldat français. De plus, Les « historiens » lorsqu’ils comparent les pertes bretonnes et françaises prennent toujours soin de ne pas retirer les morts bretons du total des pertes françaises.

Oui, sans jouer éternellement sur le registre victimaire, la Bretagne est bien le pays d’Europe qui, en proportion de sa population, a perdu le plus de fils dans ce massacre infernal.

Arrimés à un cadavre

En conséquence et en mémoire de cette horrible page de notre Histoire, nous le disons haut et fort : dorénavant, aucun Breton se prétendant comme tel ne doit sacrifier sa vie pour les intérêts d’un État français qui le méprise et le persécute depuis 500 ans.

Un État qui est par ailleurs aujourd’hui en voie de délitement accéléré, entraînant avec lui dans sa chute notre vieille nation plus que millénaire. D’une façon peut-être irrémédiable.

Aussi, dans ces villes et villages de Bretagne, face aux monuments sur lesquels les noms de nos aïeux sont surmontés de l’inscription « Morts pour la France », nous autres, jeunes bretons et bien vivants pour notre part, nous ne pouvons nous retenir d’avoir cette pensée que certains jugeront cyniques mais dont la lucidité doit guider nos pas : « Morts pour la France ? » : « Morts pour rien » !

Youenn Kereon

Précision : les points de vue exposés n’engagent que l’auteur de ce texte et nullement notre rédaction. Média alternatif, Breizh-info.com est avant tout attaché à la liberté d’expression. Ce qui implique tout naturellement que des opinions diverses, voire opposées, puissent y trouver leur place.

Crédit photo : Monument aux morts de Fouesnant, œuvre du René Quillivic
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

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