« La foi de mes pères, ce qui restera de la chrétienté bretonne ». Tel est le titre du livre enquête et témoignage de Pierre-Yves Le Priol. Cet ancien journaliste et secrétaire de rédaction du journal La Croix y a fait toute sa carrière. Breton, bretonnant, ancien sonneur de cornemuse, originaire de Baud dans le Morbihan, il s’est lancé dans un pèlerinage très personnel en Bretagne. Il a suivi le chemin de ses ancêtres et de leur foi chrétienne qui, aujourd’hui, s’effrite au sein de la population de Bretagne.

Alors que les églises se vident petit à petit, Pierre-Yves Priol donne à la fois un inventaire de ces lieux sacrés qui font la Bretagne catholique et de ces fêtes et pardons qui maintiennent la flamme. il dresse aussi un constat, flagrant, de l’effondrement de l’emprise du catholicisme sur la société bretonne.

Il voit toutefois dans des initiatives comme celle de la Vallée des Saints, en Carnoët, le signe que tout n’est pas « foutu ». Il y donnera d’ailleurs une conférence, le samedi 22 décembre à 16H à la nouvelle boutique de la Vallée des Saintsà Carnoët (près de Callac, Côtes-d’Armor). on pourra y acheter et se faire dédicacer son livre.

En attendant cette conférence, nous avons interrogé l’auteur, sur son livre, sur le christianisme en Bretagne, sur la foi.

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené à écrire ce livre ?

Pierre-Yves le Priol : L’arrivée à la retraite d’une part, avec l’envie de retourner sur mon passé. J’ai été éduqué dans une famille très marquée par la chrétienté bretonne. Mais aussi la mort de mon père il y a quatre ans, à l’âge de 90 ans, qui a été comme une révélation pour moi. Dans l’église, quand j’ai dû prendre la parole pour parler de mon père, l’église était archi-pleine (il était très connu) alors que vide d’habitude le dimanche. Je ne l’avais pas vue aussi pleine depuis avant le Concile, quand j’étais enfant de chœur. Cette église pleine m’a rappelé des souvenirs de mon enfance et ça aussi, ça m’a donné envie d’écrire. Faire mémoire de tout ce qui s’est passé depuis 60 ans dans ce bastion de chrétienté breton.

Breizh-info.com : Vous mêmes, vous êtes donc catholique breton ?

Pierre-Yves le Priol : J’ai eu une période de rejet durant ma jeunesse, mais tout cela m’est revenu avec l’âge adulte. Je me revendique de la doctrine sociale de l’Église. Je pense, c’est ma conviction, qu’elle n’a pas dit son dernier mot.

Breizh-info.com : Vous vous revendiquez de la tradition dans l’Église ?

Pierre-Yves le Priol : Non, je me reconsidère dans les différentes catégories des gens qui vont à l’église le dimanche (3 % des Bretons) de la tradition conciliaire, de Vatican II. Il y a d’autres sensibilités un peu plus identitaires, « mariage pour tous », mais je ne suis pas trop de cette sensibilité. Je suis plutôt d’une sensibilité sociale.

Breizh-info.com : Vous parlez dans votre livre du déclin du catholicisme en Bretagne, et de la baisse de fréquentation des églises, mais n’est-ce pas justement lié à une forme de progressisme qui a désacralisé cette religion ? Ce qui a fait qu’au final les gens désertent ces églises…

Oui, en partie absolument, comme je le dis dans mon livre en détail. Je remonte à 1965 à la fin du Concile. Toutes les courbes ont commencé à aller vers le bas. Moins de gens à aller à la messe, moins de vocations religieuses, moins de candidats pour devenir frère ou religieuse. Juste à la fin du Concile. Mais le Concile est-il responsable ? Je ne le crois pas, je pense que c’était une bonne chose. Ce dernier a consisté à dire aux gens « vous êtes des êtres libres. Vous n’allez pas à la messe le dimanche parce que tout le monde y va ». Non, on demandait aux gens qui avaient la foi de l’intérioriser, d’être libres de leurs choix.

Il est certain que cette liberté renvoyée aux gens a pu être déstabilisatrice pour certaines personnes, qui respectaient l’ordre social de l’époque avant tout. Elles se sont dites « finalement, si le concile m’invite à personnaliser ma démarche, je ne suis plus obligé d’aller tous les dimanches à la messe, ce n’est pas un pêché ».

Le Concile a favorisé le renversement des courbes, mais il ne faut pas le condamner pour cela.

Breizh-info.com : On retrouve tout de même beaucoup plus de spiritualité — bien que je ne sois moi même pas catholique — dans une messe traditionnelle, que dans une messe moderne non ?

Pierre-Yves le Priol : Quand j’étais enfant de chœur, c’était effectivement les messes traditionnelles. La messe en latin. Mais pour ma part, je suis sans nostalgie eu égard de ce rite-là. Je pense que la nouvelle liturgie en français, avec le prêtre tourné vers le peuple, est plus responsabilisante. Je respecte ce que vous dites, mais suis sans nostalgie eu égard de ce rite ancien.

Breizh-info.com : Dans votre livre, vous décrivez de nombreux lieux en Bretagne. Quels sont les lieux qui vous ont le plus marqué ?

Pierre-Yves le Priol : Je suis parti de chez moi, dans le Morbihan. J’ai été visité la chapelle de mon quartier, là où il y a un pardon tous les ans au mois d’août, comme dans beaucoup d’autres endroits en Bretagne (1200 environ chaque année). J’ai été également voir l’ancien sanctuaire de Quelven. J’ai été voir aussi l’endroit de la première évangélisation du Blavet à St Gildas des Eaux.

Ensuite j’ai visité plusieurs congrégations religieuses qui ont été nombreuses, puissantes, organisées, et qui aujourd’hui sont en plein vieillissement. Les sœurs de Kermaria, les frères de Ploërmel, première congrégation enseignante de France (pas loin de 3000 frères à l’époque).

Plus le livre se déroule, plus je m’éloigne de chez moi. Je raconte une messe de Noël en langue bretonne à Pontivy et j’explique dans ce chapitre-là en quoi les gens prient différemment en français et en breton. Puis je visite les autres départements de la Bretagne bretonnante, celle du « feiz (foi ») ha Breizh » (et Bretagne). Je vais voir le sanctuaire léonard du Folgoët, le découpage de la nouvelle immense paroisse de Lesneven (25 clochers sur 30 km qui ont été regroupés). Comment les gens se sentent-ils d’appartenir ou pas à des grandes paroisses comme ça, de faire autant de route pour aller la messe ?

J’ai essayé de rendre compte de ce qui monte malgré tout, comme la Vallée des Saints, ou le Tro Breizh et son attrait. Qui aurait parier qu’il y aurait autant de personnes à marcher sur le Tro breizh il y a 20 ans ? J’évoque d’autres lieux, qui permettent de faire un tour de la Bretagne.

Breizh-info.com : Comment expliquez-vous cette richesse du patrimoine religieux en Bretagne ? On a l’impression que cela est beaucoup né de « querelles de clocher », chaque village ayant voulu être meilleur, plus beau que l’autre ?

Pierre-Yves le Priol : Tout à fait. Par exemple, avec les enclos paroissiaux dans le pays de Léon. L’émulation entre les paroisses était forte. C’était l’époque où la paroisse organisait toute la vie sociale. La commune et la paroisse étaient un. Toute la vie sociale passait par la paroisse, et il y a eu un phénomène d’émulation ou de concurrence, qui a joué un rôle de premier plan dans cette richesse.

Breizh-info.com : Vous vous attardez peu sur les raisons de la déchristianisation progressive de la Bretagne dans votre ouvrage…

Pierre-Yves le Priol : Si j’en parle, le thème traverse le livre. Même si je n’ai pas de chapitre particulier là dessus. C’est ce qu’on appelle la sécularisation, qu’on constate en Occident. Montée en puissance de l’individu, l’esprit de libre examen. Chacun veut croire à ce qu’il veut, créer sa propre foi, ses propres convictions hors de la foi. C’est la montée de l’individualisme contemporain, qui fait que chaque être veut être autonome. « J’existe en me démarquant des autres et notamment des institutions ». La crise de l’Église aujourd’hui est celle de toutes les institutions, en Bretagne comme ailleurs ;

L’Eglise, mais l’école, mais la politique, mais l’engagement citoyen dans la commune… c’est la désaffiliation généralisée qui conduit à cela.

Breizh-info.com : A contrario, la religion musulmane par exemple, séduit une partie, y compris en Bretagne, de la jeunesse immigrée ou d’origine immigrée ..

Pierre-Yves le Priol : Oui, en Bretagne elle est très minoritaire encore, même si elle émerge. Dans le livre j’explique que si le catholicisme breton a été si hégémonique, c’est qu’il avait le monopole. Dans d’autres régions il y avait d’autres religions. Aujourd’hui, c’est moins le cas, d’autres communautés émergent, notamment en milieu urbain.

Breizh-info.com : Comment imaginez vous la Bretagne à la fin du 21ème siècle ?

Pierre-Yves le Priol : Je ne peux pas vous dire sur un siècle, mais peut-être dans dix ou vingt ans, tout en risquant encore de me tromper. J’ai interrogé beaucoup d’observateurs de la société bretonne et ce qui remonte pour l’avenir à court terme, c’est qu’il restera des communautés chrétiennes ferventes, ardentes, dans nos villes (Vannes, Brest, St-Brieuc, Rennes..). Minoritaires certainement, mais faisant nombre et existant dans l’espace public avec la capacité d’attirer des personnes de l’extérieur. Pas trop d’inquiétude là dessus dans les villes et dans la sociologie de classe moyenne.

L’inquiétude est plus forte concernant les classes populaires, qui n’auront pas eu la chance de recevoir une éducation chrétienne, dont les enfants n’auront pas été baptisés, et qui ne comprendront plus les codes. Ils n’ auront pas acquis l’intelligence de la foi. En milieu rural et populaire, on peut effectivement être plus inquiet, si on veut penser à une chrétienté qui reste forte.

Certains me disent qu’il restera des sanctuaires en milieu rural. Saint-Anne d’Auray, Tréguier, Le Folgoët… des lieux où des gens même désafilliés des paroisses puissent venir et trouver une église ouverte, peut être un prêtre, un confesseur, un conseiller, une bougie à allumer, un lieu de prière accueillant ; Il restera aussi un certain nombre de nos pardons, qui susciteront toujours la venue de fidèles autour du Saint auquel les gens restent attachés. Mais tout cela n’a plus rien à voir avec le christianisme presque total, englobant toute la société qu’a connu la Bretagne il y a 50 ou 100 ans.

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Pierre-Yves le Priol

Breizh-info.com : Les responsables religieux ne se sont-ils pas déconnectés de la population, notamment à travers la persistance de messages politiques adressés à leurs ouailles ? L’exemple de l’accueil des migrants qui divise la communauté catholique en est un…

Pierre-Yves le Priol : Il est sûr que parmi les catholiques pratiquants aujourd’hui il y a des sensibilités différentes vis à vis des migrations. Il y a des sensibilités identitaires qui estiment que notre pays n’est plus en mesure d’en accueillir plus et qu’on ne veut pas aboutir à des conflits dans les années à venir. Il y a une autre sensibilité qui s’appuie sur le message du Christ et de l’Eglise, qui est l’accueil de l’étranger, en partant du principe que le peuple Hébreu lui même était sans terre, un peuple de migrants avant qu’il ne s’établisse sur la terre Sainte.

Moi je dirai que l’affichage politique aujourd’hui au sein de l’Église est plus prudent qu’il y a vingt ou trente ans. Il y avait à l’époque une sensibilité politique un peu gauchiste parfois, ou de gauche. Aujourd’hui les prêtres sont plus prudents car ils voient ces sensibilités différentes. D’ailleurs c’est légitime, ce n’est pas un parti politique, nous ne sommes pas amenés à tous penser la même chose. Certains prêtres peuvent friser dans leurs sermons avec la politique mais infiniment moins qu’il y’a plusieurs décennies à la suite du Concile.

Propos recueillis par Yann Vallerie

Photo d’illustration : DR
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