L’idée de stabiliser les cours des monnaies les unes par rapport aux autres pour fluidifier les échanges économiques est ancienne. La première tentative, l’Union Latine date de Napoléon III.

En effet, une convention monétaire a été signée le 23 décembre 1865, entre la France, la Belgique, la Suisse et l’Italie (en fait le royaume du Piémont-Sardaigne). La France avait alors un système monétaire dit du Franc Germinal, car il avait été institué par la loi 18 germinal an III (7 avril 1795) complétée par celle du 7 germinal an XI (27 mars 1803).

Ce Franc germinal était peu ou prou équivalent au sol tournois du temps des rois, qui était le vingtième de la pièce de base, la livre tournois, et qui correspondait à 4,22 grammes d’argent fin soit environ 0,35 grammes d’or car 12 g d’argent valait sous les rois 1 g d’or. Le Franc germinal valait lui 4,5 g d’argent et 0.29025 gramme d’or, car l’État avait profité de ce changement de monnaie pour procéder à dévaluation, vu qu’un gramme d’or correspondait désormais à 15,5 g d’argent.

union_latine

un effet de thésaurisation et un désordre monétaire

Le système était bimétalliste, car l’or et l’argent avait cours légal. Ce principe a permis une grande stabilité de l’économie pendant tout le dix-neuvième siècle sans brider la croissance. Mais ce système avait des défauts. En effet, la ruée de l’or en Californie (1848) puis en Australie (1850), a augmenté la quantité de ce métal dans ce marché. Par contre-coup la plus grande rareté relative de l’argent modifiait le rapport entre les deux métaux. La valeur physique de l’argent dépassait son cours légal, il devenait intéressant de fondre les monnaies d’argent. Il y avait donc un effet de thésaurisation et un désordre monétaire : on cessait d’émettre des pièces en argent : la France a produit 0.16 millions de pièces d’argent en 1865 contre 54,4 millions en 1856. D’autres pays diminuaient le taux d’argent dans leurs pièces.

Aussi pour rétablir la confiance, une convention monétaire s’est réunie à Paris en 1865. Elle a décidé de limiter le nombre de pièces émises par un pays à raison de 6 francs par habitant, l’émission de billets de papier et des pièces de menues monnaies en cuivre restant libres. Chacun des pays signataires gardaient son nom de monnaie, (Franc pour la France, la Suisse et la Belgique, lire pour l’Italie, drachme pour la Grèce) mais ils ne pouvaient émettre que des pièces d’or de 100, 50, 20, 10 et 5 unités (avec pour chacune un poids imposé en or) et des pièces d’argent de 5, 2, 1, 0.5 et 0.2 unités avec également un poids imposé en argent. La frappe était libre et leur pouvoir libératoire illimité, c’est-à-dire que tout particulier pouvaient apporter or et argent pour être transformé en monnaie et était obligé d’accepter en paiement les pièces de métal. Les signataires se sont donc alignés intégralement sur le système français.

Les variations du prix des métaux sur les marchés ont créé des problèmes à l’Union Latine.

Il s’agissait donc d’une véritable union monétaire pour les pièces en tout cas, puisque celles d’un membre de l’union étaient acceptées comme paiement chez tous les autres signataires et que le titre et le poids en métal étaient rigoureusement les mêmes d’un pays à l’autre. En 1867, s’est tenu à Paris un congrès universel où un grand nombre de pays européens, l’Empire Ottoman, les États-Unis et la Russie décidèrent d’adopter un système international basé sur la pièce de 5 francs-or et ses subdivisons. Cependant, l’Angleterre et la Prusse dépourvues de banques centrales firent capoter ce congrès et empêchèrent l’audacieuse création d’un système monétaire mondial, unifié et universel. Néanmoins, l’Union Latine s’est élargie. Au plus fort de son expansion elle concernait 32 pays. En effet, la Grèce s’est jointe à elle en 1868. L’Autriche Hongrie, la Suède, la Russie, la Finlande, l’Espagne se sont liés par des accords bilatéraux. D’autres se sont alignés unilatéralement sans signer de traité (Serbie, Venezuela, Argentine, Chili, Pérou, Brésil). En 1868, la convention de Vienne a unifié les tarifs télégraphiques en prenant le Franc comme unité de base.

Les variations du prix des métaux sur les marchés ont créé des problèmes à l’Union Latine. Si le prix de ce métal était inférieur au prix légal, les particuliers l’amenaient à la frappe pour qu’il soit transformé en monnaie et empocher la plus-value. Cette entrée dans la circulation monétaire contribuait à accroître le prix du métal sur le marché libre, ce qui rétablissait l’équilibre. Si au contraire le prix du métal sur le marché libre était supérieur au cours légal, on thésaurisait les pièces et on les fondait faisant baisser en retour le prix du métal. Malgré ces mécanismes d’autorégulation, le système n’a pas supporté l’introduction massive du métal argent dans les années 1870 suite à l’ouverture de mines dans le Nevada. Les États-Unis ont brutalement abandonné la frappe de l’argent en 1873. L’Union Latine a d’abord introduit un contingentement des frappes de l’argent en 1874, avant de suspendre la frappe de monnaies d’argent en 1878 avec le métal amené par des particuliers. En 1885, on a décidé de rembourser en or les écus d’argent, ce qui revenait à supprimer le cours légal de ce métal. En 1893, on a renoncé à l’intercirculation des monnaies d’argent italienne puis, en 1908 à celles du royaume de Grèce. L’Union Latine est donc passée d’un système bimétalliste au monométallisme et à l’étalon-or.

La première guerre mondiale a ruiné l’Union Latine. Les belligérants ont vendu leur or pour financer le conflit et émis beaucoup de billets papiers. En outre, la France a introduit le 5 août 1914, le cours forcé des billets et suspendu la convertibilité des monnaies en or. En conséquence, les cours des monnaies de l’Union ont fortement divergé entre elles, alors qu’elles étaient restées stables jusqu’alors. D’autre part, le cours de l’argent-métal a fortement fluctué après le conflit. Après 1918 on essaya divers subterfuges pour prolonger l’Union, mais la frappe des monnaies d’argent devenant trop déficitaire, la France cessa d’en émettre, désorganisant son système monétaire et obligeant les chambres de commerce à frapper des monnaies de nécessité. De guerre lasse, la Belgique dénonça en 1925 la convention de 1865 qui prit fin le 1 janvier 1927.

Malgré les apparences, cette union latine a été un grand succès et n’a succombé qu’après le cataclysme économique qu’était la Première Mondiale. Certains économistes estiment même que nous pourrions remettre ce système au goût du jour, car il permet une croissance régulière et rend le crédit sain. Sans revenir à la circulation de pièces d’or, tous les pays pourraient en frapper quelques-unes, dont le poids en or serait le même partout et créer une deuxième monnaie stable, qui serait thésaurisée et permettrait de régler nos dettes en confisquant une partie de l’inévitable spéculation qu’elle créerait. Elle pourrait également être utilisée dans les échanges économiques pour les rendre plus sûrs et éviter les problèmes de change.

En outre, nous ne connaîtrions plus les problèmes de variations trop importants des métaux sur les marchés libres comme on en a connu avec la découverte de nouveaux gisements, car on ne produit désormais que des quantités faibles d’or et d’argent.

Christian de Moliner

Crédit photo : DR
[cc] Breizh-info.com, 2018, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine