Étrange paradoxe que l’émotion suscitée par la disparition de Jean-Pierre Marielle. Il est en effet difficile de citer spontanément plus de cinq titres de ses films, magnifiés par une haute et digne silhouette, ennoblis par la diction impeccable de dialogues parfois peu soucieux de la bienséance ; pourtant, le comédien disparu mercredi dernier est dans toutes les mémoires. Le nom des cinéastes importe peu, l’intrigue ne compte guère, tant cette raideur de clergyman associée à la volupté gourmande du grain de voix avait le pouvoir de transfigurer chaque scène en authentique morceau de bravoure. Faute d’être associé à des productions estampillées chefs-d’œuvre officiels, le magnétisme malicieux de l’acteur aura ainsi permis à nombre d’opus alternatifs de passer cultes, comme ces Galettes de Pont-Aven ou … Comme la lune, emportés par l’abattage d’un comédien qui savait jouer le second degré et les répliques graveleuses avec un sérieux quasi pontifical.

Un alliage subtil d’adhésion au personnage incarné et d’infime distance amusée

Il est vrai que les films de la grande époque de l’acteur ne s’encombrent pas du politiquement correct qui tient lieu de charte scénaristique aux réalisations françaises contemporaines. Le surplomb gouailleur auquel succombent trop rapidement des femmes peu farouches ? Un male gaze indéfendable ! La célébration truculente de l’anatomie féminine ? Du machisme hétéro-centré ! L’hédonisme bon teint qui tient lieu de philosophie ordinaire, où les plaisirs de la table comme de la chair se voient justement encensés ? Une honteuse franchouillardise aux relents d’anarcho-poujadisme ! Pourtant, Marielle, comme Rochefort ou Noiret, savait enrubanner chaque ligne de son texte d’une componction joviale, alliage subtil d’adhésion au personnage incarné et d’infime distance amusée, une forme de dérision sérieuse avec laquelle l’homme, pour lequel le respect relevait de l’imposture, abordait chacune de ses compositions.

Le lendemain de la disparition de Marielle, Emmanuel Macron utilisait dans sa conférence de presse l’élément de langage « un certain art d’être français ». La formule est certes passe-partout, mais l’acteur l’avait, en ce qui le concerne, érigé au rang de chef-d’œuvre !

SEVERAC

Crédit photo : MonsieurDisorder/Wikimedia (cc)
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