Il ne faut pas confondre la carte et le territoire, disait Michel Houellebecq dans un roman récompensé en 2010 par le prix Goncourt. Mais la véritable opposition est celle du quartier et du territoire. La crise des Gilets jaunes a illustré la terrible décrépitude des territoires : chaque jour, des hôpitaux, des écoles, des bureaux de poste, des commerces ferment. Même les distributeurs de billets disparaissent.

Tout autre est la situation des « quartiers » (naguère qualifiés de « populaires » ou « sensibles », mais on n’essaie même plus de leur accoler un adjectif qui ne tromperait personne). Là, chaque jour, on inaugure de nouveaux équipements. L’exemple du quartier Bellevue en est une amère illustration.

Johanna Rolland a présenté le 30 avril un vaste programme d’investissements en faveur de ce quartier situé à cheval sur Nantes et Saint-Herblain. La réunion était prévue de longue date, mais bien sûr, chacun avait en tête les règlements de comptes récents qui ont fait quatre blessés par armes à feu dans le quartier.

Un catalogue de mesures accueilli avec scepticisme

L’enveloppe des investissements s’élève à 310 millions d’euros soit, pour 20 000 habitants, 15 500 euros par personne ! (Pour mémoire, les 11 milliards d’euros de mesures annoncées par Emmanuel Macron le 10 décembre 2018, lors de la crise des Gilets jaunes, représentent moins de 165 euros par Français : presque cent fois moins.) Le financement sera assuré à 80 % par les contribuables locaux via Nantes Métropole, à 20 % par les contribuables nationaux via l’Agence nationale de la rénovation urbaine (ANRU).

Le programme espère remédier à la délinquance, endémique à Bellevue – une délinquance souvent violente : vingt-trois policiers ont été blessés dans le quartier en 2018. Le plan était en cours d’élaboration depuis cinq ans. Il ratisse large : réorganisation des quartiers commerciaux, création d’un centre d’affaires, construction d’un nouveau gymnase à côté de la médiathèque Lisa Bresner, création d’une Maison de la santé, rénovation et agrandissement d’écoles, nouvelle crèche, nouveau centre de loisirs, etc.

Ce catalogue a été accueilli avec scepticisme par les habitants des environs. Témoin les commentaires virulents déposés par les lecteurs de 20 Minutes après la parution d’un article de Julie Urbach le 1er mai. « Vous pouvez dépenser des millions ça ne changera rien à la mentalité des personnes qui y vivent », « Autant jeter l’argent par les fenêtres ! 310 millions et moins d’un an après les travaux, tout va brûler ! On prend les paris », « Meilleure solution moins coûteuse (mais pas de gauche) : arrêter le laxisme et envoyer les délinquants de ces quartiers en prison. Le calme reviendra vite », etc. : le plan ne semble pas convaincre grand monde.

Johanna Rolland joue gros, mais ce sont les Nantais qui paient

Car le passé ne plaide pas en sa faveur. Dès 1989 (l’année où Jean-Marc Ayrault, a échangé son poste de maire de Saint-Herblain contre celui de maire de Nantes), Bellevue a été retenu comme quartier prioritaire de la Politique de la ville. De 1994 à 1999, il a été une « zone de redynamisation urbaine » dans le cadre du Pacte de relance pour la Ville. De 2000 à 2006, il a été site prioritaire du contrat de ville, bénéficiant de crédits spécifiques ministériels. En 2004, il a été classé « zone franche urbaine ». En 2007, il a été classé en catégorie 1 du contrat urbain de cohésion sociale. En 2014, il a bénéficié d’une vaste convention de rénovation urbaine associant les communes, le département, la région, l’ANRU, l’État, la Caisse des dépôts, etc.

Bref, depuis trente ans, Bellevue vit sous perfusion. Sans résultat ? Difficile à dire : la situation aurait pu être pire encore. C’est sans doute ce que pense Nantes Métropole, qui va remettre une pièce dans la machine. Une pièce ? Les 310 millions d’euros prévus par le nouveau programme devraient porter les dépenses globales au-delà du milliard d’euros. Pour un quartier de 20 000 habitants, dont une forte proportion d’étrangers (plus de 9 % en 2011, probablement beaucoup plus aujourd’hui). Cela suffira-t-il à maintenir le calme dans le quartier jusqu’aux élections municipales de 2020 ? Le pari à 310 millions d’euros de Johanna Rolland est loin d’être gagné.

E.F.

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