Agriculteurs en révolte : Christophe Guilluy voit s’effriter le modèle métropolitain

Alors que la crise agricole s’enracine et que les images de blindés déployés face à des éleveurs en Ariège ont profondément marqué l’opinion, le géographe Christophe Guilluy replace, dans une interview au Figaro, cette colère dans une lecture plus large : celle de l’opposition entre la France des centres urbains mondialisés et celle des territoires productifs. Selon lui, cette fracture n’est ni anecdotique, ni conjoncturelle : elle signe l’effondrement d’un modèle économique et culturel, celui de la « Métropolia », au profit de ce qu’il appelle « Périphéria ».

Métropolia contre Périphéria : le renversement d’un modèle

Pour Guilluy, les métropoles incarnent un système hérité du XXe siècle : tertiarisation, globalisation et déconnexion croissante d’avec la production réelle. Cette construction, soutenue par les élites politiques et économiques, aurait progressivement marginalisé les classes moyennes et populaires, tout en sacrifiant agriculture et industrie.

À l’inverse, la France périphérique – territoires ruraux et villes moyennes – resterait le socle de la production industrielle et agricole. Dans un contexte mondial où les puissances émergentes valorisent leurs capacités productives, Guilluy estime que l’avantage stratégique bascule désormais vers ces régions délaissées.

Pour le géographe, la mobilisation actuelle s’inscrit dans la continuité des « gilets jaunes ». Dans les deux cas, il ne s’agirait pas de revendications strictement matérielles, mais d’un soulèvement portant sur la dignité et le sens : un refus de la dépossession économique, sociale et culturelle.

Les agriculteurs qui défendent leur troupeau reflètent selon lui un rapport existentiel à leur métier. L’enjeu n’est pas uniquement financier mais identitaire : la protection d’un mode de vie et d’un savoir-faire. Lorsqu’il observe des éleveurs expliquer que « l’argent n’est pas leur motivation première », Guilluy y voit le signe d’un désaccord profond avec une vision technocratique de l’agriculture.

Une adhésion populaire qui dépasse le monde agricole

Malgré le faible poids numérique des agriculteurs dans la population active, Guilluy relève un soutien massif et durable. Il y voit la preuve que cette minorité exprime les inquiétudes d’une majorité silencieuse : classes moyennes, zones rurales et périurbaines, travailleurs indépendants.

Cette solidarité serait liée, selon lui, aux trois insécurités générées par le modèle métropolitain :

– sociale ;
– physique ;
– culturelle.

Face à cela, la majorité ordinaire réclamerait un projet articulé autour de quatre axes :

– le travail et la réindustrialisation ;
– la préservation des services publics ;
– la sécurité ;
– la maîtrise des flux migratoires.

Le déclin des clivages politiques classiques

Autre point saillant de l’analyse : pour Guilluy, les catégories politiques traditionnelles – droite/gauche – ont cessé d’expliquer les rapports de force actuels.

Il décrit un transfert du pouvoir politique et culturel « du haut vers le bas » : la majorité populaire construirait désormais son propre diagnostic, indépendamment des partis. La poussée du vote protestataire et les enquêtes d’opinion favorables à des figures dites « anti-système » illustreraient cette dynamique.

Enfin, Guilluy associe la crispation de l’État – symbolisée par l’usage de blindés ou par le refus des élites à remettre en jeu le vote – à une perte de légitimité. La coercition témoignerait moins de force que de faiblesse.

Dans sa perspective, ce ne sont pas les manifestants qui s’essoufflent, mais le modèle qui leur répond. La « Guerre des mondes » qu’il évoque n’oppose pas modernité et archaïsme, mais technostructure et réalité productive. Et dans un monde multipolaire, affirme-t-il, ce sont les nations fondées sur l’industrie et l’agriculture qui reprennent l’avantage.

À travers cette crise agricole, Guilluy voit bien plus qu’une tension sectorielle : le symptôme d’une recomposition historique. Une France rurale et périphérique, longtemps reléguée, impose aujourd’hui son existence politique et culturelle face à un modèle métropolitain jugé à bout de souffle.

Que l’on partage ou non son analyse, une certitude s’impose : la colère agricole dépasse largement le prix du lait ou de la viande. Elle révèle un basculement du rapport de force, semblable à celui observé lors des gilets jaunes, et pourrait bien annoncer un changement profond dans le paysage politique et territorial français.

Crédit photo : DR (photo d’illustration)
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