Depuis le 31 mars de cette année la presse internationale observe avec anxiété les événements qui secouent Hong Kong. Et elle s’interroge sur la situation à venir, notamment sur que pourraient être les prochaines réactions du gouvernement communiste chinois face au désordre créé par les manifestations en cours.

Toute la question repose sur l’attitude du gouvernement chinois : laissera-t-il le mouvement de contestation s’épuiser ? Acceptera-t-il de relâcher les contraintes qu’il impose progressivement à Hong Kong en vue de son intégration complète à la République populaire de Chine (RPC) avant l’échéance de 2047 ? Fera-t-il intervenir ses forces de l’ordre constituées par la police armée populaire (PAP), équivalent de nos gendarmes mobiles et CRS, pour renforcer les unités de maintien de l’ordre de la Région administrative spéciale de Hong Kong (RASHK) ?

Le statut spécifique de la région administrative spéciale de Hong Kong

Région administrative spéciale de Hong Kong : c’est ainsi qu’est dénommé le territoire depuis le 1er juillet 1997 après qu’il ait été restitué à la République populaire de Chine (RPC) par le Royaume uni (RU ou UK). Celui-ci en avait fait sa colonie à partir de 1842, date du traité de Nankin qui mettait fin à la première guerre de l’opium entre Britanniques et Chinois. Les négociations menées par Chris Patten, le dernier gouverneur de Hong Kong, en vue de cette réintégration avaient permis d’obtenir que l’ancienne colonie conservât son statut d’entité démocratique pendant 50 ans, soit jusqu’en 2047. C’est pourquoi la RASHK bénéficie d’un gouvernement spécifique et, au travers de son parlement, le Conseil législatif (legislative council / LEGCO), d’une représentation populaire spécifique. Ces dispositions sont garanties par une loi fondamentale, constitution adaptée au cas particulier de Hong Kong. Chef de l’exécutif et parlement sont élus mais l’élection du chef de l’exécutif, aujourd’hui Carie Lam, en fonction depuis le 1er juillet 2017 et pour cinq ans normalement, est entérinée par Pékin.

Une démocratie sous surveillance du gouvernement central chinois

Derrière ces dispositions démocratiques, il va sans dire que le gouvernement central chinois surveille de près les actes de l’exécutif hongkongais et, en arrière de la main, fait souvent pression sur ce dernier pour que l’évolution politique de la RASHK se fasse dans le sens qu’il veut. Le but est qu’ultérieurement l’intégration complète de Hong Kong au territoire national puisse s’accomplir avec le moins de douleurs possibles. Dans cette perspective il est évident que Pékin ne se prive pas d’exercer la nécessaire influence sur les députés qui lui sont favorables au sein du LEGCO et sur le chef du gouvernement, afin qu’ils prennent des décisions allant dans le sens voulu. Cependant trop pressé pour parvenir à ses fins Pékin commet de nombreuses maladresses qui amènent les députés réellement attachés aux valeurs démocratiques et à la liberté temporaire dont jouit la RASHK à se rebiffer. Plus loin, lorsque ceux-ci ne parviennent pas à faire entendre leurs voix, la population s’insurge et fait savoir son mécontentement au travers de manifestations d’envergure.

La mèche des manifestations d’aujourd’hui

C’est ce qu’il se passe aujourd’hui à Hong Kong, depuis que le gouvernement de Carie Lam a proposé le 29 mars de transformer en loi une ordonnance existante sur les délinquants en fuite. En l’état l’ordonnance en question permet de transférer un criminel de Hong Kong vers le pays où il a commis son délit pour y être jugé. Mais cela ne peut se produire que lorsque des accords d’extradition existent entre la RASHK et les pays en question, soit vingt seulement aujourd’hui. Ainsi lorsqu’est présenté le nouveau projet de loi il n’existe aucune convention d’extradition entre la RASHK et la RPC, pas plus d’ailleurs qu’avec la Région administrative spéciale de Macao, ni non plus Taiwan. C’est pour compenser cette lacune que le gouvernement de Hong Kong met en chantier l’élaboration de la loi qui, faute d’accord d’extradition avec la Chine, devait toutefois permettre de transférer vers elle des criminels hongkongais.

Sachant que le terme de « délinquant » pouvait être sujet à toutes les interprétations, il devenait en particulier évident que des militants politiques hongkongais opposés au régime communiste de Pékin risquaient d’être considérés comme « délinquants » et, en tant que tels, d’être extradés vers la Chine pour y être jugés. S’ajoutent à cela toutes les autres formes d’activités pouvant entrer dans une interprétation tout à fait arbitraire du terme de délinquance. Le danger a été immédiatement perçu par une multitude d’observateurs, à commencer par les juristes, les hommes d’affaires locaux comme étrangers et plusieurs gouvernements occidentaux. Tous y ont vu les diverses menaces que pourrait recouvrir la mise en application d’un tel texte. Ils y ont vu aussi la perte potentielle d’indépendance du régime judiciaire hérité des Anglais.

A partir de là, dès le 31 mars, débute tout une série de manifestations d’ampleur. Elles peuvent rassembler jusqu’à un million, comme celle du 9 juin, voire deux millions de citoyens hongkongais le 16 du même mois. Mais il faut attendre le 8 juillet pour que Carie Lam déclare que le projet de loi est « mort ». L’annonce ne convainc cependant personne tant le terme « mort » est suspect en ne signifiant pas clairement abandon. Les manifestations continuent donc, de différentes manières, non seulement à Hong Kong centre, mais aussi en de multiples autres secteurs du territoire comme c’est le cas le 26 juillet, puis du 9 au 13 août, à l’aéroport[1]. C’est cette intarissable effervescence qui pousse Pékin, à partir du 13 août, à amener à proximité de Hong Kong, à Shenzhen, plusieurs unités de la police armée populaire (PAP), et non pas de l’armée. Depuis cette date ces éléments avancés se livrent à de nombreux exercices de maintien de l’ordre.

L’énigme d’une intervention de la police armée populaire

A partir de là se posent de multiples questions auxquelles il n’est possible de répondre que par des suppositions et certainement pas par des certitudes. Ainsi le gouvernement chinois fera-t-il pression sur Carie Lam pour qu’elle exprime clairement l’abandon définitif du projet de loi ? A ce stade la situation de crise est beaucoup trop avancée pour tenter de reprendre un travail législatif sur le sujet. Si l’abandon n’est pas officiellement annoncé la crise risque de durer encore fort longtemps avec toutes les conséquences à en attendre sur les plans économique et politique. En revanche une démission de Carie Lam et de son gouvernement ferait sans doute retomber brutalement la pression et ferait entrer Hong Kong dans une nouvelle phase d’incertitude en attendant que de nouvelles élections ne rétablissent le déroulement d’une vie politique normale.

Si l’on reste dans l’optique d’une pérennisation de la crise, il s’agit d’essayer de déterminer si Pékin fera intervenir la PAP pré-positionnée à Shenzhen, soit de manière autonome, soit en renfort des forces locales de l’ordre, des forces qui parviennent toutefois à faire front ? Au passage notons que la situation est suivie de près à Taiwan. Le gouvernement chinois propose depuis longtemps à cette République de Chine, distincte de la République populaire depuis 1949, une réunification sous le même thème, « un pays, deux systèmes », que celui adopté en 1997 pour le retour de Hong Kong à la RPC. Il est évident qu’une intervention policière armée communiste contre les manifestants hongkongais aurait par contrecoup un effet négatif qui renforcerait davantage encore le souhait des Taiwanais de devenir définitivement indépendants.

Dans l’hypothèse d’une intervention de la PAP, elle ne pourra pas s’engager avec la brutalité dont l’armée populaire de libération a fait preuve en juin 1989 pour réprimer par le feu des armes les étudiants qui manifestaient sur la place Tian An Men. Si elle est engagée avec une réelle maîtrise la répression par la PAP risque de durer encore longtemps avant que le mouvement de contestation s’épuise. En revanche, dans le cas du déploiement d’une violence mal maîtrisée, c’est son statut de régime totalitaire que la Chine affichera, un régime aujourd’hui pudiquement appelé « autoritaire » par ses partenaires pour ne pas la fâcher et préserver avec elle les meilleures relations possibles. Elle y perdra en prestige. Mais cela lui importe peu. Puissance montante aujourd’hui, qui en a pleinement conscience, elle n’a cure de l’opinion internationale dès lors qu’elle estime ses intérêts gravement menacés ? En outre, elle maîtrise à la perfection les discours de retournement des responsabilités vers celui qui la critique.

Le monde libre face à une hypothétique violence des forces policières de Chine populaire

Dans le cadre de cette même hypothèse de violence, qu’elle aille même jusqu’à provoquer des morts, aucun pays au monde ne pourra venir soutenir les Hongkongais. Il s’agit d’abord d’une affaire intérieure chinoise puisque la RASHK est territoire chinois, et que la Chine n’est ni l’Irak, ni la Syrie, ni la Libye ! Ensuite parce que la Chine d’aujourd’hui n’est plus la Chine émergente et encore vulnérable de 1989. Les Occidentaux y ont désormais trop d’intérêts économiques pour manifester trop bruyamment contre une éventuelle répression communiste à Hong Kong. Des sanctions symboliques pourront être prises, des protestations fortes sans doute, mais rien qui risquera vraiment d’entamer les relations économiques avec ce pays. Elles ralentiront peut-être un peu pendant quelques temps mais elles reprendront rapidement leur cours, lorsque « la poussière commencera à retomber ». Pékin n’a donc pas trop de soucis à se faire.

Des réactions un peu plus fortes peuvent néanmoins être attendues des États-Unis qui n’ont pas peur aujourd’hui, sous le régime Trump, d’affronter la Chine pour tenter d’établir un réel rééquilibrage de la balance commerciale entre les deux pays, balance défavorable à l’Amérique. Peut-être pourront-ils approcher un ou deux bâtiments de guerre en limite de la mer territoriale de Hong Kong, tout en sachant qu’ils ne pourront pas les utiliser et que ce déploiement symbolique de force pour tenter d’impressionner les Chinois ne réussira pas. Quant à l’Europe, elle est bien trop timorée face à la Chine pour oser prendre des sanctions. Elle se contentera de protestations symboliques. Avec un peu de courage elle pourra favoriser l’exfiltration des opposants hongkongais les plus menacés, comme la France l’a fait en 1989, pour faciliter la sortie de Chine des leaders estudiantins de la contestation de l’époque. L’Angleterre, au risque de subir les rebuffades chinoises, pourrait rappeler à la Chine, qui n’en aurait que faire, les engagements qu’elle a pris pour récupérer Hong Kong.

En conclusion

Au total voilà  une population aux libertés gravement menacées, livrée à elle-même et au régime de Pékin, sans qu’aucun État dans le monde puisse réellement faire quoi que ce soit pour la soutenir au cas où y serait appliquée la violence de la force. Seule une démission du gouvernement de Hong Kong pourrait ramener la sérénité. Il faudrait pour cela que Carie Lam se montrât digne de son grade d’officier de la Légion d’honneur reçu le 29 août 2015 en hommage à l’action qu’elle avait déployée jusque-là dans ses fonctions antérieures pour bonifier la qualité des relations entre Hong Kong et la France. Elle montrerait par là que son souci de l’humain et des libertés démocratiques fondamentales correspondrait vraiment à la distinction reçue et à l’éloge prononcé devant elle par le consul de France à Hong Kong lors de la remise de l’insigne[2].

Général (2s) Daniel Schaeffer
Ancien attaché de défense en Thaïlande, au Vietnam et en Chine
Membre du groupe de réflexion Asie21

27 août 2019

[1] Pour un détail exhaustif des manifestations voir ici

[2] Texte complet disponible à https://hongkong.consulfrance.org/Mme-Carrie-Lam-elevee-au-rang-d-Officier-de-la-Legion-d-Honneur

Crédit photo : Studio Incendo/Flickr (cc)
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