L’âge aidant ( !) on devient vite, facilement ronchon. Ronchon (1878), synonyme de bougon (1803), grognon (1721). Tout le charme des langues mortes.

Les voyages de nos contemporains m’horripilent (1843) de plus en plus. Moins parce qu’ils contribuent au réchauffement climatique que par leur insanité. Les plus tristes sont ceux des « vieux » qui voyagent en grappe. Le voyage pour le voyage, tous azimuts.

Il y a un demi-siècle et plus, Pierre Daninos, humoriste et satiriste de talent les avaient épinglés dans Vacances à tout prix (1958). Il avait noté qu’une même formule avait cours : « Je viens de faire la Grèce, j’ai fait le Japon en huit jours, Naples en deux heures. » Ils avaient fait et c’était fait ! S’ils étaient de vos familiers, ils vous infligeaient la soirée « diapos », terrible. Les iPhone ont pris  la relève, je viens de croiser une dame qui, en une semaine au Viêtnam, a pris 1200 photos et tourné une centaine de vidéos. Qui dit mieux ?

Nous sommes nombreux à « avoir fait » Venise et infiniment moins à l’avoir découverte, à l’avoir pénétrée par tous les bouts. Ce que vient de tenter Jean-Paul Kauffmann.

Faire un sort aux églises de Venise

J’ai un faible pour cet auteur que je hisse au pinacle, en compagnie, tenez, d’un Sylvain Tesson. Les accointances ne manquent pas. Il m’a enfermé à Longwood, illuminé à Saint-Sulpice (Delacroix) glacé en Russie (Eylau) et fait marcher en remontant la Marne. Quel homme !

Il lui manquait Venise, qu’il connaît bien pour l’avoir abordée il y a des lustres. Cette fois, il voulait faire un sort à ses églises. Venise en compte une centaine. Celles ouvertes le sont plus au public qu’aux fidèles, de plus en plus rares. Beaucoup d’autres n’ouvrent que par intermittence, plus encore restent fermées. Certaines ont reçu une autre affectation.

Kauffmann a passé des semaines à aller de l’une à l’autre. Il a partout sollicité des ouvertures, rarement accordées. Il ne s’est pas lassé et a continué son vagabondage, il a musardé, joui du temps passé. Il avait fait sienne la belle formule de Pascal : « Nous ne cherchons jamais les choses, mais la recherche des choses. »

Sans le vouloir, sans le savoir, Kauffmann nous donne un bréviaire d’anti-tourisme, un éloge du voyage immobile. Le seul respectable.

Jean Heurtin

*Jean-Paul Kauffmann, Venise à double tour, Équateurs, 333p., 22euros.

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