André Tardieu (1876-1945) est un homme politique parfaitement oublié. Une injustice car il joua un grand rôle. On pense à un autre disparu notoire, Waldeck-Rousseau qui n’évoque à Nantes que le commissariat central. En fait, il fait partie de cette brochette de politiciens de droite « républicains » qui suscitèrent de grandes espérances avant de décevoir, les Félix Gaillard (!), Jean Lecanuet (!!), Bayrou (!!!) et, qui sait, Emmanuel Macron…

Tardieu était un diplomate de formation, de large culture, très apprécié des Anglo-Saxons. En 1917, on lui confia une mission de la plus haute importance : stimuler et coordonner l’effort de guerre des États-Unis. En 1919, Clemenceau le retint pour la conférence de la Paix et suivit ses orientations.

La mise à l’écart du Tigre freina son ascension politique. D’autant qu’il oscillait entre des positions de centre-droit et de centre-gauche. Trois fois président du Conseil, il voulut pratiquer une forme de relance keynésienne qui l’écarta du pouvoir en 1934.

« Le mirobolant »

Celui que Léon Daudet avait surnommé « le mirobolant » déplaisait à tout le monde. Un peu comme Léon Blum (mais en moins littéraire), il dominait une caste politique d’une infinie médiocrité. Tardieu finit par prendre en grippe sinon en haine le système parlementaire. Sans pour autant se laisser séduire par les régimes dictatoriaux. Juste avant d’être victime d’un AVC, en 1939, il avait prononcé une mise en garde sans appel contre l’Allemagne hitlérienne.

Il s’était mis à écrire des essais, brillants mais si peu conformistes qu’ils achevèrent de le stigmatiser. En 1936, il sortit Le Souverain captif, premier tome d’une « Révolution à refaire » qui ne vit pas le jour. Il mourut, déjà oublié, dans une France libérée qui voulait à tout prix oublier les égarements de l’avant-guerre, sans doute pour mieux les perpétuer.

Juste pour mettre l’eau à la bouche, je donne ici quelques extraits du Souverain captif où il met en pièces l’idéologie des Lumières, jusqu’aux « immortels principes » de 1789.

… ce XVIIIe siècle, dont les Français du XXe s’imaginent qu’ils sont les fils et qui est, à leurs yeux, un siècle bien français. Un Anglais cependant le domine, qui écrivait au XVIIe et qui s’appelait Locke. Toutes les conséquences, qu’ont tirées nos philosophes du rationalisme cartésien, leur sont venues à travers John Locke …

Alors commence notre floraison propre. En 1746, l’Essai de Condillac ; en 1748, De l’esprit des lois de Montesquieu ; en 1751, le premier volume de l’Encyclopédie ; en 1756, l’Essai sur les mœurs de Voltaire ; en 1762, l’Ẻmile de Rousseau ; en 1768, son Contrat social et la Physiocratie de Quesnay. En vingt ans, tout juste ont paru les livres, qu’on invoquera plus tard comme références. Références complexes, du reste, puisque, entre les auteurs, on discerne des points essentiels, des tendances diverses et même contraires.

Notre démocratie française du XXe  siècle n’y regarde pas de si près, quand elle se proclame fille du XVIIIe. Et il se pourrait qu’elle n’eût point tort. Car, parmi ces influences, il y en a une, qui commande les autres et qui les écrase : celle de Rousseau. On a longtemps coupé en tranches la Révolution, tranche Montesquieu, tranche Voltaire, tranche Rousseau. Ce ne sont là que des vues de l’esprit. Ni le serment du Jeu de paume, ni la Nuit du 4 août, ni la Déclaration des droits, qui marquent le début des opérations, ne peuvent être rattachés ni à Montesquieu, ni à Voltaire. Tout cela est déjà du Rousseau, comme le sera, plus tard, la guillotine. Car c’est Rousseau, et non pas les autres, qui a limité le plus grand bien à deux objets, liberté et égalité, l’une et l’autre s’absorbant dans la souveraineté.                

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Quand un Français du XXe siècle se réfère aux grands principes, c’est encore, et même à son insu, aux principes du Contrat social. Et quand ce même Français se réfère aux traditions, c’est aux traditions révolutionnaires, qui ont traduit en actes le Contrat. Le Français du XXe siècle ne discute pas plus les premiers que les secondes. Il croit aujourd’hui, comme naguère, que les premiers et les secondes, heureusement enchaînées, lui ont donné la liberté, l’égalité, la souveraineté. Son opinion est faite et lui suffit. C’est là son habitat mental.

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Le XVIIIe siècle est le siècle de l’orgueil poussé jusqu’à la vanité. Il l’est dans ses penseurs, comme dans ses hommes d’action. Il date lui-même les débuts de l’histoire humaine. Aucune autorité n’arrête son jugement. Un fou alcoolique, comme Marat, pourra écrire, sans être fouetté, qu’il croit avoir épuisé toutes les combinaisons de l’esprit humain sur la morale, la philosophie et la politique. Un cuistre, comme Robespierre, étendra au peuple entier l’infaillibilité qu’il s’attribue. Et tous les autres seront pareils.

Leurs maîtres leur ont, en effet, enseigné qu’ils tiennent la clé de secrets du monde, parce qu’ils possèdent la « science ». Cette science, qui est générale, n’a rien à voir avec les sciences, qui sont spéciales. La science, à l’inverse des sciences, n’est pas expérimentale. Néanmoins, par analogie, elle prétend, comme les sciences, n’énoncer que des certitudes. En réalité, c’est une philosophie aussi apriorique que tout autre et qui procède dans l’absolu.

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De là sort l’arrogante conclusion de Voltaire que tous les êtres, sans exception, sont soumis à des lois invariables. Les sociétés humaines obéiront à ces lois, comme y obéissent les nombres, les planètes, la chaleur. La science, ainsi conçue, va renouveler les conceptions de l’humanité raisonnable. Les idées, qu’on professait jadis sur les origines et sur les fins de l’homme, seront transformées. Devant un tel spectacle, l’orgueil des découvreurs ne connaîtra pas de limite.

Jean HEURTIN

* Maxime Tandonnet, André Tardieu, Perrin, 2019.

* André Tardieu, Le Souverain captif, présentation de Maxime Tandonet, Perrin, 2019.

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