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La situation évolue à grande vitesse au nord de la Syrie. Cinq jours après le début de l’avancée turque dans le nord-est de la Syrie, les Kurdes ont perdu une bonne partie de la frontière entre Ras-el-Ain et Tell Abyad. Ils se sont vus refuser la défense américaine et se sont logiquement tournés vers le gouvernement de Damas et la Russie. De leur côté, les Occidentaux – France, Grande-Bretagne et États-Unis – se retirent.

Le mythe du Rojava, l’union des ilots de peuplement kurdes du nord de la Syrie, d’Afrin à Hassakah, sous la protection des Américains, s’est brisé ce 13 octobre. La Turquie a attaqué la zone la plus dénuée de peuplement kurde entre Ras-el-Ain et Tell Abyad, où la majorité de la population est sunnite arabe. Les Kurdes ont fini par faire leur allégeance à Damas pour sauver le gros de leur territoire.

Pas de marge de manœuvre pour la France au Rojava

Le gouvernement américain a accéléré ces jours-ci le retrait des 1000 soldats encore engagés au nord-est de la Syrie, principalement autour de la ville kurde de Manbij et des gisements pétroliers d’Al-Omar au nord de Deir-Ezzor. Ceux-ci représentaient la moitié de la production syrienne d’avant-guerre.

Dans la foulée, les soldats de la Grande-Bretagne et de la France se retirent, et ce d’autant plus vite que la marge de manœuvre de la France, qui dispose sur place de plusieurs centaines de soldats des forces spéciales, est très faible. Seules restent pour l’heure des patrouilles américaines près de Deir-Ezzor et sur le pont Kara-Kozak sur la M4 entre Manbij et Ras-el-Ain pour couvrir le retrait de leurs troupes.

Deux soldats français installés dans un cantonnement au sud de Kobani ont été blessés le 11 octobre vers 22 heures alors que la base, où se trouvaient aussi des troupes américaines, a été frappée par l’artillerie turque. Les turcs ont démenti, accusant implicitement leurs supplétifs djihadistes issus de l’ex-armée syrienne libre (ASL). Ce cantonnement a depuis été évacué. Ce 12 octobre les sources locales témoignent de l’évacuation par les Américains de plusieurs bases, dont As-Saidiya à l’ouest de Manbij.

Une intervention démarrée par Erdogan après un appel à Poutine

L’opération turque a commencé le 9 octobre, annoncée par Erdogan sur Twitter après qu’il ait téléphoné à Poutine (!). Les ministères de la Défense russe, français, anglais, allemand et italien ainsi que les Secrétaires généraux de l’OTAN et de l’ONU ont été informés du début de l’opération dès 14 heures. Parallèlement, dans les trois provinces méridionales turques proches de l’offensive, les réseaux sociaux Facebook, Twitter, Instagram et WhatsApp ont été bloqués — comme le permet une loi de 2016 qui vise à empêcher les fuites sur les positions des troupes.

Alors que les civils kurdes ont commencé à fuir Ras-el-Ain et les villages proches, les forces aériennes turques ont multiplié les frappes sur les cantonnements et les stocks kurdes, sans compter une attaque D-DOS sur l’agence kurde de presse ANHA. La Turquie prévoierait d’investir le territoire kurde en suivant une ligne située entre 32 et 40 km de sa frontière et d’y relocaliser jusqu’à 1,2 million de réfugiés syriens sur les 3,6 présents dans le pays, principalement arabes sunnites.

64.000 réfugiés et Tell Abyad quasi perdu en 48 heures

Au soir du premier jour les supplétifs turcs de l’ex-ASL étaient entrés sur le territoire du Rojava à Darbasiya. Les frappes aériennes avaient fait 12 morts civils dont 2 Assyriens à Qamishli, ainsi que 20 à 30 blessés. En même temps, les Kurdes avaient commencé à tirer à l’artillerie lourde sur les villes frontalières turques, dont Nusaybin, faisant entre 5 et 10 morts civils. Au soir, deux axes de progression se dessinaient : 8000 supplétifs étaient dans la banlieue nord de Tell-Abyad, encore 10 à 11.000 à Ras-el-Ayn, et essayaient de contourner les deux villes à l’ouest et à l’est.

Malgré des combats acharnés dans les deux villes, Tell Abyad a été assez rapidement prise par les troupes turco-djihadistes, notamment du fait d’un peuplement principalement arabe sunnite — elle était déjà quasiment encerclée le 10 octobre au soir. Ras-el-Ain résiste encore à ce jour. Le 10 octobre, à 23 heures, les turcs affirmaient avoir pris 18 villages  et qu’il y aurait eu 17 blessés suite au bombardement kurde du village turc d’Aksakale, ainsi que trois morts lors du bombardement kurde de Shanlyurf.

La Croix-Rouge affirme que 64 000 personnes ont pris la fuite en 48 heures dans la partie du Kurdistan syrien la plus proche de la frontière turque. Les Turcs ont annoncé la mort de 214 « terroristes kurdes » le soir du même jour. Par ailleurs des cellules dormantes de l’EI ont commis une demi-douzaine d’attaques contre les Kurdes en 48 heures, dont deux attentats à la voiture piégée à Qamishli (5 morts, 9 blessés). Au soir du 11 octobre, les Turcs annonçaient la neutralisation de « 342 terroristes kurdes », 6 autres étaient faits prisonniers. Le même soir, 2 soldats français étaient blessés par l’artillerie turque à Tell Mashtanur, près de Kobani, et évacués par un hélicoptère américain.

Le 12 octobre au matin, la situation continuait de se compliquer pour les Kurdes – outre des tensions avec les prisonniers de l’EI à Al-Hol et un attentat à la voiture piégée près de la prison centrale de Hassakah où sont détenus d’autres combattants de l’État islamique, les supplétifs turcs ont ouvert un nouvel axe d’offensive 20 km à l’est de Tell Abyad et se sont rapidement emparés de 18 villages. Pendant ce temps, la ville de Ras-el-Ayn était contournée, avec des combats dans la zone industrielle à l’est et à l’entrée principale à l’ouest.

Tandis que les diplomates continuaient de condamner l’intervention turque, mais sans rien faire, les chefs kurdes commençaient à se rendre compte de la faiblesse de leurs positions sans l’aide américaine — sauf à Kobani, les Américains accéléraient en effet leur retrait et ne se mêlaient pas des événements. Autour de Kobani en revanche, plusieurs patrouilles étaient faites par l’armée américaine pour « montrer le drapeau » et décourager d’éventuelles tentatives turques. Des chefs kurdes évoquaient même une « alliance avec Assad, quand la situation deviendra tout à fait désespérée ».

Au soir du 12 octobre, les supplétifs turcs coupaient le principal axe d’approvisionnement du nord-Rojava, la route M4, en prenant au passage une dizaine de localités en plus. Repoussés de la route par les forces démocratiques syriennes (SDF, dont le noyau sont les YPG kurdes), ils étaient encore en capacité de la menacer et reprenaient le contrôle, dès le matin du 13, sur un tronçon de 50 km. Les Turcs déclaraient le matin du 13 octobre avoir neutralisé « 459 objectifs kurdes », tandis que les YPG reconnaissaient la perte de 45 de leurs combattants. Les Turcs ont aussi annoncé que leurs localités frontalières avaient été visées par 652 tirs hostiles kurdes qui ont occasionné entre 20 et 30 morts civils. Dans la matinée du 13 octobre, les supplétifs turcs annonçaient s’être emparés de l’ouest et d’une partie du centre-ville de Tell Abyad. La situation continuait à s’aggraver, alors que les supplétifs turcs se répandaient le long de la M4, à l’arrière des troupes kurdes qui essayaient de tenir les villes à la frontière.

(à suivre)

Louis-Benoît Greffe

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