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Recomposition, le nouveau monde populiste. Tel est le titre de l’ouvrage du journaliste Alexandre Devecchio, publié aux éditions du Cerf il y a quelques semaines.

Un ouvrage qui tente de comprendre notre monde actuel, dans lequel l’histoire s’accélère comme rarement récemment. Voici la présentation du livre tout d’abord, puis un long entretien que nous a accordé l’auteur.

Ni droite, ni gauche ? Le monde de l’après-communisme n’est compréhensible que si on lui applique les manichéismes passés. C’est du nouvel ordre politique, entre libéralisme et populisme, que dévoile et retranscrit ici le reporter d’idées le plus pénétrant de sa génération.

Faut-il avoir peur des  » démocraties illibérales  » ? Emmanuel Macron est-il le héraut d’un avenir progressiste, ou le dernier samouraï d’un modèle à bout de souffle ? Et si l’âge des populismes, loin d’être une époque de désagrégation, était au contraire un moment de reconstruction ?
C’est à ces questions que tente de répondre Alexandre Devecchio en nous faisant voyager à travers le  » nouveau monde populiste  » : de l’Amérique de Donald Trump à la Grande-Bretagne de Boris Johnson, en passant par la France de Marine Le Pen et l’Italie de Matteo Salvini, jusqu’à la Hongrie de Viktor Orbán. Contestant le parallélisme entre les années 1930 et notre époque, il revient sur les étapes au cours desquelles, depuis la fin du communisme, les nations se sont vu retirer leurs prérogatives par des organisations supranationales, à commencer par l’Union européenne. Derrière la colère des peuples surgissent des notions politiques que l’on croyait révolues : retour des frontières, demande de protection, contestation du modèle économique dominant. Plus qu’une révolte et moins qu’une révolution : c’est une recomposition à l’oeuvre.
Un ouvrage magistral pour comprendre l’avènement d’une époque radicalement nouvelle.

Breizh-info.com : Pouvez vous vous présenter à nos lecteurs ?

Alexandre Devecchio : Je suis journaliste au Figaro où j’ai notamment créé Le FigaroVox : espace de débat et d’opinion sur internet qui a été pour moi un poste d’observation avancé des mutations politiques, culturelles, sociales en cours. Durant ces cinq dernières années, il m’a été donné la chance de dialoguer avec les esprits les plus brillants de leur époque. Des Français : Régis Debray, Jean-Claude Michéa, Jean-Pierre Le Goff, Alain Finkielkraut, Marcel Gauchet, Christophe Guilluy… Des étrangers : Tom Wolfe, Mathieu Bock-Côté, Mark Lila, David Goodhart, Steve Banon, Yoram Hazony, Thomas Frank, Francis Fukuyama… Ce livre est le résultat de cinq années de travail qui ont coïncidé avec une période de transformations exceptionnelles.

J’y assume aussi une part de subjectivité. « Petit blanc », qui a grandi de l’autre côté du « périph » et vécu l’insécurité physique, économique et culturelle, fils de petits commerçants qui ont plutôt souffert de la mondialisation, j’ai connu une forme d’ascension sociale. Je connais désormais aussi bien « la France d’en bas » que celle d’en haut. Mon livre s’adresse d’abord à celle-ci. Il vise à lui faire ouvrir les yeux sur la réalité et les raison de la colère de ceux qu’elle considère trop souvent comme « un panier de déplorables ».

Breizh-info.com : Ma première question va vous paraitre surprenante. Votre livre et votre analyse ne sont-ils pas en retard d’une année ? Il semblerait qu’entre la révolte des élites, via les GAFA notamment, le populisme planétaire soit en train de prendre des coups sévères non ? (censure tout azimut sur les réseaux sociaux, lois restreignant la liberté d’expression, crispation sur le Brexit en UK, chute de Salvini et de Strache…) . La recomposition dont vous parlez n’est-elle pas de facto en train d’à nouveau se produire, différemment ?

Alexandre Devecchio : En Grande-Bretagne et en Italie, Johnson et Salvini sont loin d’avoir dit leur dernier mot. Malgré la procédure d’ « impeachment » qui le vise, Donald Trump conserve toutes ses chances d’être réélu. En Autriche, Kurz a confirmé sa large victoire. En Pologne, le parti Droit et Justice de Jaroslaw Kaczynski garde la majorité absolue pour un nouveau mandat de quatre ans. En Hongrie, Viktor Orban en est à son quatrième mandat. Le tableau est donc plus contrasté que ce que vous décrivez. Pour paraphraser Gramsci, nous nous situons dans un « interrègne », entre deux « hégémonies » : un monde se meurt et un autre tarde à naître.

La décomposition de l’ancien système globalisé n’est pas achevée. Il résiste en se radicalisant. Durant la crise des Gilets jaunes, Emmanuel Macron n’a ainsi pas hésité à assumer un autoritarisme musclé. Ceux qui se revendiquent « libéraux » et se présentent aujourd’hui comme les garants de « l’Etat de droit » risquent paradoxalement demain de mettre en place des politiques coercitives ou liberticide pour imposer leur « libéralisme » à la majorité.

La loi Avia, qui pourrait rapidement dériver vers une forme de censure par les GAFA, est un premier pas dans cette direction. L’écologie et la « légitime » sauvegarde de la planète pourraient également à l’avenir justifier ce « libéralisme autoritaire ». De nouvelles taxes et de nouveaux interdits sont déjà à prévoir. Cependant, ce durcissement du régime est avant tout le signe de sa fragilisation. L’ordre global, tel qu’on l ’a connu, est à terme condamné. Contrairement à ce qu’avait théorisé Francis Fukuyama après la chute du bloc soviétique, l’Histoire n’est pas finie :la « mondialisation heureuse », régie par la technocratie et le marché, est désormais une idée du passé. Le retour des peuples est un phénomène durable. Reste à savoir, si le monde de demain sera populiste ou si le populisme ne sera qu’une étape transitoire contribuant avant tout au dégagisme des anciennes structures ?

Breizh-info.com : Dans votre livre, vous débutez par le sempiternel retour aux années 30 (en le refutant) . Vous qui êtes de la même génération que la mienne, trouvez vous encore la moindre pertinence à évoquer ce qu’il s’est passé il y a un siècle, alors que les paramètres et les enjeux n’ont strictement rien à voir ? On a parfois l’impression d’une nouvelle forme de binarité entre les accusateurs , les réducteurs at hitlerum (qui usent du nazisme et du fascisme à tour de bras), et ceux qui, avant même de parler, comme pour s’excuser de quelque chose, débutent par « je ne suis pas nazi m..», un peu comme le fameux « je ne suis pas raciste mais…»…Est-ce qu’on doit en être encore là aujourd’hui ?

Alexandre Devecchio : L’analogie avec les années 30 est pour le camp « progressiste » un moyen de discréditer et délégitimer l’adversaire « populiste » ou « nationaliste » en jetant sur lui l’ombre du nazisme ou du fascisme. Cette reductio ad hitlerum a pour conséquence de réduire le débat politique à un affrontement manichéen entre le Bien et le Mal et ainsi d’occulter les causes profondes de l’ascension des « populismes » : l’insécurité physique, sociale et culturelle des classes moyennes et populaires, leur angoisse de devenir minoritaires dans leur propre pays, leur sentiment d’être dépossédés de leur souveraineté.

La comparaison avec les années 30 nous empêche ainsi de voir le caractère inédit de notre époque et les menaces nouvelles qui pèsent sur notre démocratie : le péril islamisme, la toute-puissance des GAFA …

Breizh-info.com : Vous évoquez d’ailleurs dans votre livre votre propre méfiance vis à vis de la résurgence d’un nationalisme ethnique en Allemagne (qui serait l’inverse du nationalisme français). Pourquoi l’un serait mauvais et pas l’autre ? En quoi la préférence , tribale, culturelle et ethnique serait-elle une abomination, sachant que c’est-elle qui régit le monde quasiment depuis sa création, c’est à dire avant la naissance d’Hitler et du nazisme ?

Alexandre Devecchio : La conception allemande de la nation est bien particulière et aux antipodes de la conception française théorisée par Ernest Renan. Dans sa fameuse conférence, Qu’est-ce qu’une nation ?, donnée à la Sorbonne en 1882, qui se situe dans le contexte de la défaite de 1870 et de l’annexion par l’Empire allemand de l’Alsace-Lorraine, l’historien se positionne d’ailleurs contre la vision allemande de la nation.

Pour Renan, la nation repose à la fois sur un riche legs du passé qu’il faut honorer et sur la volonté présente de le perpétuer. « Une nation est une âme, un principe spirituel. Deux choses qui, à vrai dire, n’en font qu’une, constituent cette âme, ce principe spirituel, écrit-il. L’une est dans le passé, l’autre dans le présent. L’une est la possession en commun d’un riche legs de souvenirs ; l’autre est le consentement actuel, le désir de vivre ensemble, la volonté de continuer à faire valoir l’héritage qu’on a reçu indivis ».

La vision française de la nation est fondée sur la souveraineté populaire et la volonté de partager un destin et une culture communs. La vision allemande de la nation se confond avec la « communauté ethnique ». Elle est fondée sur le concept romantique de Volksgeist, un instinct naturel allemand que les individus auraient en eux. C’est probablement cette vision de la nation qui a débouché in fine sur les délires racialistes et biologisants d’Adolph Hitler.

Cependant, ce n’est pas le retour d’un fascisme à la mode des années 30, dont les populismes nationalistes actuels seraient les héritiers, qu’il faut craindre, comme le redoutent ceux qui ont toujours une guerre ou deux de retard, mais la balkanisation ou la libanisation des sociétés occidentales. La libération des forces du marché conjuguée au multiculturalisme n’a pas produit le village mondial espéré, mais au contraire le grand retour d’un féodalisme meurtrier. Le risque est de voir certains citoyens se replier sur leur communauté et s’identifier à des idéologies réellement extrêmes. La montée en puissance de l’islamisme en Europe, en particulier chez les jeunes, doit nous inquiéter. De même que la banalisation au sein de la gauche radicale d’un indigénisme racialiste qui enferme les individus dans des identités fantasmées.

Breizh-info.com : Finalement, la recomposition mondiale que vous traitez dans votre livre, n’est-ce pas la volonté des masses de redorer le blason de la frontière, de la limite, face à des élites pour qui tout cela n’existe plus ? N’est-ce pas la volonté de se retrouver au chaud et en sécurité chez soi, avec sa maison fermée (parfois à clé) , plutôt qu’ouvert à tous les vents, à toutes les violences, économiques, sociales, physiques, culturelles ? Le nouveau monde populiste n’est-il pas finalement la révolte de la raison humaine sur la tentative de créer un homme nouveau ?

Alexandre Devecchio : L’utopie de la globalisation heureuse, qui rêvait d’abolir les frontières géographiques, mais aussi culturelles et anthropologiques, a engendré de profonds désordres, en particulier pour les plus humbles qui n’avaient pas les moyens de s’abriter derrière une « frontière invisible ».

Face aux fractures sociales, identitaires et démocratiques qui se multiplient, les populistes proposent de rétablir un certain nombre de repères. Le nouveau monde auquel ils aspirent n’est pas synonyme de fermeture, mais se veut avant tout plus stable.

Breizh-info.com : Vous parlez d’une possible réélection de Donald Trump lors de la prochaine élection présidentielle américaine. Ne serait-ce pas là le vrai coup porté au système des élites dominantes, puisque doublerait le premier coup de massue (que certains voient encore comme un simple dérapage plus ou moins contrôlé) ?

Alexandre Devecchio : Cette fois, il sera difficile de parler d’accident de l’histoire ou d’accuser la Russie. Il faudra bien admettre qu’une partie des Américains se reconnaît en Donald Trump ou du moins plébiscite sa politique. Malgré ses succès économiques, sa réélection n’est cependant pas assurée.

Le président américain n’est pas à l’abri d’un retournement de conjoncture, d’une escalade des tensions au Moyen- Orient qui déboucherait sur des évènements imprévus. Du reste, dans une société américaine extrêmement polarisée, en pleine période de bouleversements démographiques, le résultat de l’élection de 2020 sera forcément serré. Mais, victoire de Trump ou pas, les clivages profonds qui traversent les sociétés occidentales ne disparaîtront pas rapidement. Lorsqu’on demande à Christophe Guilluy, « combien de temps encore les Gilets jaunes vont-ils manifester ? », il répond sous forme de boutade : « une centaine d’années ! »..

Breizh-info.com : Vous concluez votre ouvrage en souhaitant vivement la réconciliation entre les élites et la population. Mais est-ce réellement souhaitable ? Les élites actuelles ne doivent-elles pas finalement s’effacer pour laisser place à d’autres, qui seraient issues justement du retour de la démocratie par le triomphe mondial du populisme ?

Alexandre Devecchio : Le bilan économique de Donald Trump est excellent. Mais on mesure aussi la grandeur d’un homme d’État à sa capacité à dépasser les clivages et rassembler son pays. « Je m’engage à être le président de tous les Américains », avait-il assuré dans un discours de victoire au ton inhabituellement apaisé, avant d’ajouter : « À ceux qui n’ont pas voté pour moi, je vous tends la main ».

Sur ce point, Trump, comme Macron dont il est le négatif parfait, a échoué. À la Maison Blanche, Donald Trump a consolidé sa base, mais exacerbé les divisions. Bien aidé en cela, il est vrai, par le camp démocrate qui quatre ans durant n’a eu pour seul programme que le repli sur une logique identitaire et la diabolisation de Trump et de son électorat. L’obstination dans l’affrontement populisme/élitisme, s’il devait se prolonger, pourrait dégénérer en lutte des classes stérile qui ne ferait que des perdants. C’est pourquoi, la raison commande de réconcilier le peuple et les élites, les populismes et leurs adversaires en conciliant les aspirations nationales des premiers avec les aspirations transnationales des seconds.

Breizh-info.com : On ferme votre livre sans savoir si vous êtes optimiste sur l’avenir. Alors je vous pose la question : comment envisagez vous les prochaines décennies en France, en Europe ? Plutôt le scénario de Guérilla, signé Obertone, celui du Camp des Saints ou plutôt l’accomplissement des oeuvres d’Huxley et d’Orwell ?

Alexandre Devecchio : Le monde occidental est confronté à la montée en puissance de deux menaces certes inégales mais convergentes. D’un côté, l’islamisme qui domine aujourd’hui le Moyen-Orient, mais sème également la terreur en Occident disposant de plus en plus d’enclaves en Europe. De l’autre, le libéralisme techno-marchand qui impose son soft power par les traités de libre-échange et les nouvelles technologies via les grandes métropoles et les multinationales. En apparence, ces deux périls se font face. Et peuvent sembler s’affronter.

En réalité, ils se complètent et se nourrissent mutuellement. Sans un sursaut collectif, le nouveau monde sera celui des Gaffa et de la burka, du McWorld et du djihad comme prophétisé dès les années 90 par Benjamin Barber. Entre l’empire et la tribu, la nation pourrait constituer l’alternative. C’est en elle que je fonde mes espoirs. L’État-nation a toujours été l’hôte le plus sûr de la démocratie. Et aujourd’hui, alors qu’une demande de souveraineté émerge avec force un peu partout dans les démocraties occidentales, le retour d’un ordre politique fondé sur la liberté des nations pourrait être une chance pour la démocratie face aux nouvelles forces mortifères à l’œuvre.

Propos recueillis par YV

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