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François Bousquet vient de publier un livre intitulé « Courage, manuel de guérilla culturelle ». Un ouvrage indispensable, écrit par quelqu’un qui, pour le coup, applique ses propres conseils à la lettre. Car du courage, François Bousquet n’en manque pas, lui qui tient La Nouvelle Librairie sans faiblir, y compris face à la violence extrême des milices « antifas » qui ont décidé que le Quartier latin leur appartenait.

Mais bien loin de ces révolutionnaires de salon, c’est de guérilla culturelle face à un système dont ils ne sont que les simples idiots utiles dont nous parle François Bousquet dans son ouvrage. Et pour cela, il va puiser des références, dans notre plus longue mémoire culturelle, historique, littéraire. On se régale, on se recharge ses batteries intellectuelles et mentales, et on ferme le livre avec la ferme envie de continuer à distribuer des gifles et des mandales au système qui se défend bien. De toute façon désormais, c’est une lutte à mort, c’est lui ou nous. La survie de notre civilisation, de nos identités, ou le chaos.

Pour faire le point sur cet ouvrage, édité par les Éditions de la Nouvelle Librairie (pour commander et soutenir l’éditeur, c’est ici), nous avons interviewé François Bousquet. Pour compléter cette interview, nous mettons également à votre disposition celle qu’il a donnée à TV LIbertés.

Breizh-info.com : Pouvez-vous vous présenter à nos lecteurs ?

François Bousquet : La race, le milieu, le moment, comme dit Taine, ont fait de moi un animal petit-bourgeois. La petite bourgeoisie a sa grandeur, à la condition d’en sortir un peu. « C’est la petite bourgeoisie, en France, qu’est la classe sérieuse, pas mystique, mais consciencieuse », disait ce prodigieux sociologue qu’était Louis-Ferdinand Céline. Tous mes souvenirs familiaux y sont rattachés. À un siècle de distance, ils sortent de Mort à crédit, de La Gerbe d’or de Béraud, de L’Argent suite de Péguy, des Feuilles tombées de Vassili Rozanov. Cela a conditionné ma première vision du monde : poujadiste, faubourienne, protestataire, farouchement indépendante et désespérément vaincue – populiste donc, pour le dire avec les mots d’aujourd’hui. La petite bourgeoisie est l’infanterie du populisme, toujours en première ligne, sur les barricades au XIXe siècle, au front au XXe siècle, sauf pour le commandement (en général, celui-ci est à l’arrière), ce qui en fait une classe sociale auxiliaire, vassale et dominée. J’ai attendu l’âge de vingt ans pour élargir l’horizon étroit de mon enfance, sans jamais l’oublier. Grâce aux livres.

C’est à travers eux que j’ai voyagé, c’est eux qui m’ont conduit jusqu’au journalisme, à la librairie et l’édition, c’est eux qui ont fait de moi ce que je suis devenu, à L’Âge d’Homme d’abord, la grande maison d’édition des dissidents communistes, aux côtés de Vladimir Dimitrijević, fabuleux personnage. Une sorte d’exoplanète à lui tout seul (on avait l’impression qu’il avait été monté à l’envers à la naissance et qu’on avait jeté la notice d’emploi). Puis d’Alain de Benoist, autre rencontre décisive. Tout le reste en procède, Éléments, où j’écris depuis plus de vingt ans, et la Nouvelle Librairie qu’on a créée il y a un peu plus d’un an.

Breizh-info.com : Quel message principal avez-vous voulu faire passer à travers votre livre, Courage ?

François Bousquet : Qu’on peut tout perdre, sauf le courage. Tout est perdu, fors l’honneur, n’est-ce pas ! Le courage est le meilleur moyen de tout retrouver. Sans lui, nous sommes inexorablement condamnés, à échéance d’une ou deux générations. Nous serons Le Camp des saints, mais ce sera un camp retranché, un isolat, comme dit Raspail. Pourquoi le courage ? Parce qu’il se tient, pareil à un éclaireur, au seuil de l’action, qu’il en est la condition de possibilité, pas de passage à l’acte sans lui, pas de sursaut. Pour peu qu’il ne nous fasse pas demain défaut, le futur redevient possible. C’est la vertu première, en amont de toutes les autres, la vertu des commencements – pour nous, des recommencements. Faute de courage, les autres vertus, telles la prudence, la tempérance ou la charité, se retournent contre nous. On étouffe de prudence empoisonnée, on crève de charité dévoyée, on dépérit d’espérance trahie. Sans courage, nous consentons à n’être pas, à n’être plus, à disparaître. C’est ce à quoi nous condamne la lâcheté. Elle est elle-même disparition. Comment fonder l’être de l’homme sur son disparaître ? Le lâche, c’est celui qui voudrait à la lettre ne pas exister, c’est celui qui pour ne pas périr physiquement consent à périr métaphysiquement.

Il engage sa personne dans un processus de négation. Il retourne à la nuit, là où il faudrait en sortir. « Le lâche meurt plusieurs fois par jour, l’homme courageux ne meurt qu’une fois », avançait le juge Falcone. Le lieutenant-colonel Beltrame, héros fortuit de notre temps, aurait pu dire la même chose. Soyons pascaliens, avec ou contre Pascal. Le courage n’est pas seulement à la source de l’éthique européenne depuis Homère – un courage indivisible, physique et spirituel, qui se trouve à parts égales chez Achille, la force, et chez Ulysse, l’intelligence –, c’est aussi un pari, qui postule que les jeux ne sont pas faits. Pessimisme de l’intelligence, optimisme de la volonté. Ne soyons pas seulement lucides, soyons actifs, appuyons-nous sur ce levier qu’est le courage. On verra que, pareil à la foi, il soulève les montagnes. Le propre du courage, c’est de fonctionner à la manière des cercles vertueux : le courage produit du courage, l’action entraîne l’action, la victoire appelle la victoire. Tout cela s’autoreproduit. « Nous partîmes cinq cents ; mais par un prompt renfort,/ Nous nous vîmes trois mille… »

Breizh-info.com : C’est d’ailleurs très bien d’avoir du courage. Mais n’est-ce que de courage dont nous avons besoin aujourd’hui, pour mener mais surtout gagner la guérilla culturelle ? Le système se défend très bien non ?

Le Système n’est fort que de nos faiblesses. Plus nous reculons, plus nous nous enfermons dans des spirales du silence. Plus nous rasons des murs imaginaires, plus nous validons la stratégie de notre adversaire qui est d’abord une stratégie d’invisibilisation de nos idées. Il s’agit de nous néantifier, de nous rayer du paysage, en nous convoquant de loin en loin, mais à la barre des accusés. Coupables, forcément coupables ! Le Système a fait de nous des hommes diminués, il nous traite comme des handicapés idéologiques qu’il ne tolère que dans la limite des quotas dérisoires qu’il a lui-même fixés. Comment en serait-il autrement ? On a laissé le champ libre au gauchisme culturel depuis cinquante ans. Résultat : il a une rente de monopole sur l’ensemble des institutions culturelles, au sens large du mot, de l’Éducation nationale à la production de la culture de masse.

À l’heure où certains envisagent de casser le monopole des GAFAM, comme au temps des lois anti-trusts, il nous faut œuvrer au démantèlement du monopole idéologique du gauchisme culturel. Nous pouvons discuter indéfiniment de la stratégie, tant qu’elle ne s’adossera pas au courage, elle sera vaine. Pour le dire d’un mot, on ne peut plus se cacher, on ne peut plus se contenter de demi-mots. Il y a une fatalité des stratégies dites d’entrisme. Celle de condamner celui qui avance ainsi masqué à vivre dans la terreur d’être démasqué. Il est obligé d’en rajouter sans cesse. C’est le syndrome Yann Moix.

Breizh-info.com : Avez-vous des exemples, justement pour donner du courage, d’actualités victorieuses de la guérilla culturelle ?

François Bousquet : Il y a tant à faire. C’est l’avantage des recommencements (tout est à reprendre). Les exemples sont à chercher en nous, dans les gestes du quotidien, ne plus baisser les yeux, ne plus s’autocensurer. C’est la grande leçon du plus grand des dissidents, je veux parler d’Alexandre Soljenitsyne : le refus de la compromission. Nous devons prendre la résolution intérieure de ne plus nous mentir à nous-mêmes. De ne plus collaborer avec le système de mensonges du Système. De tous les gestes libérateurs, c’est le plus dévastateur. C’est le battement d’ailes du papillon gros de toutes les tempêtes et de toutes les libérations à venir. Soljenitsyne a appelé cette résolution : « Ne pas vivre dans le mensonge ». Non, ma loyauté n’ira pas au mensonge. Il n’ignorait pas qu’à l’impossible nul n’est tenu. Raison pour laquelle il en appelle toujours aux ressources insoupçonnées d’un héroïsme ordinaire. La banalité du bien, qui fait du dissident un homme qui a retrouvé sa capacité de penser librement. Aux héros et aux saints, le petite nombre, le régime surérogatoire de l’exception ; aux autres, le courage élémentaire de l’homme ordinaire.

Breizh-info.com : D’ailleurs, de quelle guérilla culturelle parle-t-on ? De quel camp parle-t-on ? Quel point commun entre les dirigeants de LMPT, Marion Maréchal, Eric Zemmour, et vous même par exemple ? Quel point commun entre le bourgeois parisien défenseur de la famille, et l’agriculteur de campagne anti immigration ? Entre le jeune militant identitaire et le syndicaliste de la droite étudiante ? Sommes-nous dans le même camp ?

François Bousquet : Il va bien falloir choisir. Il n’y a que deux côtés sur une barricade, comme nous l’a récemment rappelé Julien Langella, il n’y a que deux blocs qui se font face, élitaire d’un côté, populaire de l’autre, comme vient de le démontrer brillamment Jérôme Sainte-Marie dans son dernier livre, il n’y a que deux clans, comme les appelle David Goodhart. Ceux de quelque part et ceux de nulle part, les peuples historiques et les collections d’individus amnésiques. Chacun devra choisir, il n’y aura pas de moyen terme, tant la situation politique se clarifie, tant les choses se décantent, tant les blocs se dégagent et font le vide autour d’eux. C’est la grande bataille de notre temps, comme il est dit dans Le Seigneur des anneaux. Cette division recoupe tous les domaines : l’identité, la question sociale, l’immigration, le rapport au capitalisme, la culture, l’écologie, les biotechnologies, la sexualité, etc. Il sera de plus en plus difficile de déplorer les effets de l’un tout en chérissant les causes d’un autre. On ne pourra pas indéfiniment défendre le libéralisme économique et s’opposer au libéralisme culturel, ou l’inverse. Être pour les OGM et contre la GPA, ou l’inverse. Se réclamer de l’écologie politique et rejeter l’écologie humaine, ou l’inverse. Nous sommes sommés de choisir, de nous engager, de prendre parti, à moins d’imaginer pouvoir, comme Lamartine, siéger au plafond, selon la formule de ce tendre rêveur enfermé dans le personnage qu’il s’était composé.

Breizh-info.com : En parlant de courage et de guérilla culturelle, quel bilan tirez-vous de votre coup de piraterie dans le quartier Latin, avec la Nouvelle Librairie ?

François Bousquet : Il faut se méfier des bilans. Ils évoquent le fameux « bilan globalement positif » de l’Union soviétique selon Georges Marchais, alors que le bilan du communisme, c’était son dépôt de bilan où tous les comptes étaient dans le rouge… sang. On n’en est pas là. La guerre culturelle est une guerre au long cours qui se mesure à l’aune des cycles idéologiques. 1968-2018 en est un, marqué par la domination sans partage des libéraux-libertaires. Ce cycle se referme. L’alternance du même par le même cède la place à une véritable alternative. Elle voit le réveil des peuples et la poussée des populismes émancipateurs sur fond de déclassement et de remplacement. Or, il manque aux peuples, singulièrement en France, les outils de l’hégémonie culturelle : les médias, l’Université, l’éducation, l’édition, etc. C’est à cela qu’on doit travailler. Donner de la visibilité à nos idées et les doter d’une force de frappe intellectuelle. L’ouverture de la Nouvelle Librairie s’inscrit dans cette entreprise de réarmement. Elle ne fait que 65 mètres carrés, mais elle a eu droit à tant d’attaques de la part des « antifas », à tant de papiers et de reportages tronqués, jusqu’au Washington Post – l’éternel hommage du vice à la vertu en quelque sorte – que cela nous fait penser que nous sommes sur la bonne voie.

Breizh-info.com :   Guérilla culturelle toujours, comment se porte la revue Éléments ?

François Bousquet : La fonction d’Éléments est d’une autre nature que celle de la librairie : catalyser, organiser, encourager. Gramsci dit des revues politiques, les grandes, qu’elles doivent être des « organisateurs collectifs », qu’elles doivent favoriser l’éclosion d’une « intellectualité nouvelle ». C’est la mission d’Éléments. Il est toujours difficile de se rattacher à une école de pensée. Disons qu’il y a des familles intellectuelles qui parviennent à agréger et à structurer autour d’elles (et souvent autour d’une revue) des pensées qui sont en sympathie les unes avec les autres et finissent par produire un corpus intellectuel homogène. Ce fut le cas de L’Action française ou des éditions de Minuit, aujourd’hui de la Revue du Mauss. Pour beaucoup d’entre nous, cette communauté élective, appelons-là ainsi, en termes goethéens, c’est la revue Éléments. Ce compagnonnage intellectuel est le ferment d’un renouveau. Combien de gens qui n’avaient que peu à voir avec la Nouvelle Droite ont été intellectuellement formés à cette école de pensée ?

Breizh-info.com : Un mot pour ceux qui ne cessent de dire que tout est foutu, que c’est trop difficile, qu’il n y a pas d’espoir ?

François Bousquet : Le penser revient à dire que nous sommes morts, ici et maintenant. Rien n’est plus faux. Nous avons toujours vécu au bord du précipice. Écoutons ce que disait saint Augustin, au lendemain du sac de Rome, en 410 : « Les temps sont mauvais, les temps sont difficiles, voilà ce que disent les gens. Vivons bien, et les temps seront bons ! C’est nous qui sommes les temps ! Tels nous sommes, tels sont les temps. » Il n’y a pas de plan B, nulle base de repli, nulle échappatoire, pas d’ailleurs. On ne peut plus reculer – pour aller où ? L’avant-guerre civile est partout. S’il y a bien une chose à fuir, ce sont les écoles du renoncement, les déclinismes gériatriques, les stoïcismes faciles, les bouddhismes paresseux. Lisons, relisons l’exhortation de Gramsci au combat, « Je hais les indifférents », où il rappelle que vivre signifie être partisan. L’avenir nous appartient. Ce n’est pas une formule toute faite ; c’est très précisément la condition même de l’avenir. Le courage et l’espérance, d’aucuns diront la volonté, c’est un viatique plus que suffisant. Tout, sauf ces déplorations de vaincu, cette attente paresseuse de la fin du monde. « Le monde va finir ; la seule raison pour laquelle il pourrait durer, c’est qu’il existe. Que cette raison est faible, comparée à toutes celles qui annoncent le contraire », jubilait Baudelaire dans ses ultimes Fusées, en proie au vertige d’une apocalypse contre-révolutionnaire qui flatte trop le catastrophisme des conservateurs pour ne pas être révoquée sur-le-champ, quand bien même elle devrait advenir. Mais il ne tient qu’à nous qu’elle n’advienne pas !

Propos recueillis par YV

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