Un infirmier urgentiste du Finistère : « Nous fonçons tout droit vers un drame »

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Personnels des urgences débordés et surmenés. Impossibilité pour les usagers de consulter certains spécialistes de médecine sans devoir faire parfois des centaines de kilomètres. Prise en charge de qualité de moins en moins bonne en raison de la surcharge de travail et du manque de personnel. « Nous fonçons tout droit vers un drame », nous confie Nicolas (prénom modifié par souci d’anonymat en raison de possibles sanctions professionnelles), un infirmier urgentiste du Finistère.

« La question n’est pas de savoir si ce drame va arriver, mais quand »

En cause ? Le manque de personnel et de véhicules disponibles, à la fois dans les services d’urgence, mais surtout sur le terrain, lorsque les SMUR (services mobiles d’urgence et de réanimation) sont engagés, pour aller prendre en charge des victimes dans un état grave et en situation d’urgence vitale.

« Pour faire simple, et ça la population ne le sait pas, si vous êtes victime d’un arrêt cardiaque en pleine campagne de Morlaix, par exemple, et que le véhicule du SMUR du CH Morlaix est déjà engagé sur une autre intervention – mettons un accident avec pronostic vital engagé ou arrêt cardiaque ailleurs – c’est possiblement mal barré pour vous, puisqu’il faudra un SMUR d’un autre hôpital, en espérant qu’il ne soit pas aussi engagé autre part, et avec l’augmentation des délais qui va avec la distance (en l’occurrence, si vous êtes proche de Morlaix et que le SMUR Morlaix ne peut pas venir, ce sera Brest ou Guingamp, ou Carhaix, si disponible, imaginez le temps d’attente… ».

Une sortie de l’hélicoptère est certes possible : « Mais si c’est la nuit, il faut un pilote habilité à piloter la nuit. Sur Saint-Brieuc par exemple, il n y en a qu’un. Qui par définition n’est pas tout le temps là. Certaines conditions météo empêchent par ailleurs de voler. Ce que je veux vous dire, c’est qu’actuellement, le système tient à rien du tout. Il suffit d’un effet domino, d’un enchaînement de circonstances et de drames, et tout s’effondre. La question n’est pas de savoir si ce drame va arriver, mais quand ».

Oui mais pourquoi cela ne s’est-il pas effondré jusqu’ici ? « Parce que statistiquement, les probabilités que plusieurs évènements arrivent en même temps, sont faibles. Mais le risque existe. Et les directions des hôpitaux le savent pertinemment. Il devrait y avoir au moins deux véhicules du SMUR pour les petits hôpitaux, et plus pour les grands. Mais ce n’est pas tout, car qui dit départ du SMUR, dit pénurie de médecin urgentiste dans l’hôpital directement. En effet, lorsqu’un SMUR est engagé, un médecin vient automatiquement dans la voiture, ce qui signifie que parfois, certains hôpitaux se retrouvent avec un seul médecin urgentiste dans l’hôpital. Là encore, imaginez les drames potentiels qu’il pourrait y avoir. Encore une fois, tout cela ne tient qu’à un fil. Et tout ça à cause des pouvoirs publics qui refusent d’embaucher suffisamment de personnel et de bien les payer. C’est inquiétant ».

« Si les personnels hospitaliers faisaient vraiment grève, ils sortiraient le chéquier très rapidement là-haut »

Le personnel des urgences est en grève dans de nombreux hôpitaux de France. Mais les revendications portées par le personnel sont loin d’être satisfaites par des directions qui visent avant tout à faire des économies plutôt qu’à mettre les moyens, y compris en pure perte financière (n’est-ce pas le principe d’un service public de qualité ?), pour permettre à tous de pouvoir bénéficier des mêmes traitements, des mêmes soins.

« Clairement, le système est profondément injuste. Si vous habitez à la campagne, au fin fond des Monts d’Arrée, vous avez moins de chance en cas de pépin médical que si vous habitez à Rennes. Pourtant, vous payez les mêmes impôts » poursuit notre infirmier urgentiste, qui poursuit : « Le mouvement de grève n’est pas entendu, puisque la grève n’est pas réelle, puisque techniquement, on continue de travailler, c’est comme pour les pompiers professionnels ou les policiers. Et nos directions en jouent. Ils savent très bien que par acquis de conscience et par sens du devoir, personne ne se lèvera le matin en se disant qu’aujourd’hui, il ne va pas au travail.

Mais pourtant, si pendant ne serait-ce que quelques heures, les personnels hospitaliers faisaient vraiment la grève, je peux vous dire qu’ils sortiraient rapidement le chéquier en haut et qu’on obtiendrait des avancées, qui iraient dans le sens des personnels, comme des patients. Il faudrait qu’on finisse par interpeller la population en lui faisant voir ce qui se passerait si demain, il n’y avait plus de services d’urgences, plus d’hôpitaux, et puis plus de pompiers, plus de policiers… tout le système s’écroulerait. Aujourd’hui, il ne tient que parce que des hommes et des femmes acceptent de servir la population dans des conditions déplorables ».

Le bilan dressé est lourd. « Mais demandez à n’importe quel collègue, il vous dira la même chose. Tout le monde sait que tout cela ne tient à pas grand chose. Même dans les grandes villes, proportionnellement, ils sont saturés, on ne peut plus faire correctement notre boulot, et tout le monde est perdant et sera de plus en plus perdant là-dedans. Il faut que la population en ait conscience, notre système de santé, c’est quelque chose d’essentiel pour continuer à bien vivre. C’est ce qui nous démarque de pays pauvres, ce qui fait notre renommée à l’international. Et aujourd’hui, pour des intérêts financiers d’une petite minorité, et pour des raisons de coupes budgétaires, on serait prêt à tout sacrifier ? Il faut réagir… »

Un constat alarmant, qui permet de mieux comprendre pourquoi, depuis des mois, les hôpitaux et les services de santé en France semblent prendre l’allure d’une cocotte minute prête à exploser.

Erwan Floc’h

Crédit photo : DR 
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