Pierre-Emmanuel Guigo : « Beaucoup des idées de Michel Rocard ont largement imprégné la gauche et bien au-delà » [Interview]

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Pierre-Emmanuel Guigo est maître de conférences et agrégé en histoire à l’Université Paris Est Créteil. Il y enseigne l’histoire et la communication Politique depuis 8 ans.

Il consacre son 5e livre à Michel Rocard, éminente personnalité Politique de la V ème République, figure majeure de la gauche de la fin du XXe siècle.  L’ouvrage s’inspire de sa thèse de doctorat soutenue à Sciences Po en 2016, sous la direction de Jean-François Sirinelli, sur : « Le complexe de la Communication : Michel Rocard entre médias et opinion (1965-1995) ».

Premier ministre, plusieurs fois ministre, député, sénateur, emblématique maire de Conflans-Sainte-Honorine, Michel Rocard (1930-2016) compte parmi les personnalités les plus populaires et les plus notables de la Ve République. Marqué par sa formation à l’ENA, le protestantisme et le syndicalisme, il a toujours privilégié les dossiers, les réformes ambitieuses et les réalisations concrètes. Secrétaire national du Parti socialiste unifié de 1967 à 1973, avant de rejoindre le parti socialiste, il se passionne pour les débats d’idées et l’innovation sociale au contact d’une myriade d’intellectuels français et internationaux. La lutte interne qu’il amorce au sein du PS à partir des années 1970 contre son premier secrétaire, François Mitterrand, tourne progressivement en sa défaveur, contrariant le destin national auquel il semblait promis.

Ainsi, il ne parviendra jamais à se faire élire président de la République. Dans le sillage de Pierre Mendès France, Rocard, en définitive, incarne le visage idéal de l’homme Politique, mais pas sa réalité. Cette biographie, écrite à partir de sources inédites ? En particulier ses carnets personnels ?, et dans laquelle le plaisir de lecture le dispute à la rigueur de l’historien, retrace le parcours d’un homme qui, toute sa vie, délaissa les manœuvres tactiques et d’appareil au profit d’une approche à la fois trop technique et cérébrale du Politique.

Nous avons interrogé Pierre-Emmanuel Guigo pour découvrir un peu plus cette biographie, essentielle pour comprendre et connaitre un personnage clé du Parti socialiste et de la gauche, décédé en 2016.

Michel Rocard — Pierre-Emmanuel Guigo — Perrin —

Breizh-info.com : Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à Michel Rocard ?

Pierre-Emmanuel Guigo : Tout a commencé en 2010. Je cherchais à l’époque un sujet de mémoire de recherche et m’intéressais à l’émergence de la communication Politique en France. Mon directeur de recherche m’a alors signalé un fonds d’archives d’un ancien conseiller en communication de Michel Rocard : Pierre Zémor. La personnalité de Rocard m’intriguait. J’ai donc fait mon mémoire de recherche sur lui, puis ma thèse, après l’obtention de l’agrégation.

Breizh-info.com : Comment expliquer la popularité de Michel Rocard ? N’est-ce pas finalement en raison du syndrome français de l’adoration pour l’éternel second (qu’il fût derrière Mitterrand) ?

Pierre-Emmanuel Guigo : Cela a joué sans aucun doute. Dans un colloque récent que nous avons organisé mon collègue Warren Pezé et moi sur les n° 2 en Politique, nous faisions l’hypothèse provocatrice qu’il fallait imaginer les seconds heureux. Mais ce n’est pas la seule explication.

La probité dont il est crédité alors que les affaires politico-financières se sont accumulées depuis la fin des années 1970 entre aussi en compte. Sa période à Matignon correspond aussi à une période de croissance et de baisse du chômage. Aujourd’hui elle ne peut que susciter la nostalgie !

Breizh-info.com : Le protestantisme a-t-il joué un rôle majeur dans la carrière et dans la formation de l’ancien Premier ministre ?

Pierre-Emmanuel Guigo :  Le protestantisme a été le premier cadre d’engagement et de socialisation de Michel Rocard. Au temple de la rue Madame à Paris, ainsi qu’au sein des scouts où il a gravi tous les échelons. C’est d’ailleurs en tant que scout qu’il est chargé d’accueillir les rescapés de la Shoah en 1945, à l’hôtel Lutetia. L’expérience l’a marqué et il en a fait le point de départ de son engagement politique. Au milieu des années 1950 il a pris ses distances du protestantisme, reprochant à l’église de ne pas être assez en phase avec les évolutions de la société et la découverte du marxisme a alors été très influente sur lui, l’amenant à l’agnosticisme. Si on colle donc souvent l’étiquette « protestant » à Michel Rocard, cela faisait plus de 60 ans qu’il ne croyait plus ! Ce qui ne l’empêchera pas de souhaiter des funérailles au temple.

Toutefois l’héritage protestant est sans doute une clé de lecture de son positionnement particulier au sein du champ Politique fait de dialogue, de marginalité (y compris au sein de son propre parti), de probité.

Breizh-info.com : Quels ont été les grands moments de sa carrière ?

Pierre-Emmanuel Guigo :  Il y a sans doute six phases principales dans la carrière de MR. La guerre d’Algérie est sans doute son premier grand combat. Envoyé comme énarque à Alger, il va faire un rapport sur les camps de regroupement organisés par l’armée dans des conditions sanitaires catastrophiques. Le rapport d’abord confidentiel va fuiter dans la presse et créer un grand scandale politique. Une large partie de son entourage s’organise dans cette lutte contre la guerre d’Algérie.

Pendant mai 68, Michel Rocard, devenu Secrétaire national du PSU tente d’organiser le mouvement de contestation et de lui trouver un débouché politique, en vain.
Dix ans plus tard, Michel Rocard devient le principal opposant à François Mitterrand au sein du PS. Il apparaît dans le sondage comme le socialiste le mieux placé pour remporter l’élection présidentielle face à Valéry Giscard d’Estaing. Il renoncera, après avoir promis au congrès de Metz qu’il ne se présenterait pas contre François Mitterrand.

Entre 1988 et 1991, à la tête du gouvernement il met en œuvre de nombreuses réformes créations du RMI et de la CSG, mutation d’Airfrance, de Renault, réforme de la Poste) et met fin au conflit en Nouvelle-Calédonie.
Enfin, et c’est moins connu, il fut député européen de 1994 à 2009, soit 3 mandats. Il s’est impliqué dans le temps de travail, la coopération, notamment en Afrique, l’environnement et le numérique. Européen convaincu, il était néanmoins lucide sur l’évolution de l’Union européenne. Il était persuadé que la sortie de la Grande-Bretagne de l’Union était nécessaire pour relancer le projet européen.

Breizh-info.com : Sur l’immigration, sujet qui inquiète fortement les Français aujourd’hui, Michel Rocard se voulait ferme, évoquant une misère du monde que l’on ne pouvait pas accueillir, et se voulant ferme sur le sujet. Que dirait-il aujourd’hui selon vous à ses anciens collègues du Parti socialiste qui se mobilisent pour accueillir en nombre ?

Pierre-Emmanuel Guigo :  Cette célèbre phrase « La France ne peut pas accueillir toute la misère du monde » a été prononcée en décembre 1989, à plusieurs reprises. Michel Rocard s’est souvent défendu des récupérations ultérieures, précisant qu’il avait ajouté : « mais elle doit en prendre sa part ». Si cette phrase avec son complément a peut-être été prononcée lors d’un discours à la Cimade, il la prononce sans complément lors d’une interview télévisée à 7/7.

À l’époque, effectivement la formule illustre une politique qui se veut ferme dans le cadre d’une montée de l’extrême droit (Michel Rocard combat Jean-Marie Le Pen depuis le milieu des années 1950, lorsque les deux hommes sont étudiants en droit !), et du débat sur le voile.

Toutefois, ce discours de fermeté reste très circonstanciel chez Michel Rocard. Avant le thème est très peu présent dans son discours, et après, Michel Rocard ne cessera de vouloir nuancer cette phrase. Quant à savoir si le PS prône aujourd’hui un accueil sans réserve de l’immigration, cela reste à voir.

Breizh-info.com : Qui sont les disciples de M. Rocard aujourd’hui, en Politique ? Qui étaient ses principaux ennemis ?

Pierre-Emmanuel Guigo :  La question des disciples s’est souvent posée. Il est étonnant de voir que Manuel Valls, Emmanuel Macron, Benoit Hamon, Edouard Philippe, Christophe Castaner ont été proches de Michel Rocard. Même Jean-Luc Mélenchon a soutenu celui qui fut éphémère Premier secrétaire du PS en 1993-1994.

C’est dire à quel point ce courant rocardien s’est morcelé par la suite. L’idée d’héritiers était d’ailleurs totalement étrangère à Michel Rocard. Dans sa dernière interview pour Le Point il s’en prenait d’ailleurs aux forces montantes en concurrence pour la présidentielle de 2017 : Manuel et Valls et Emmanuel Macron, qu’il renvoyait dos à dos.

Quant à ses principaux ennemis, ils ont aujourd’hui disparu, ce qui explique que beaucoup des idées de Michel Rocard ont largement imprégné la gauche et bien au-delà (décentralisation, réformisme, rupture avec le marxisme, Europe).

Propos recueillis par YV

Crédit photo : DR
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