Chikli et Lazarevitch sont des escrocs de talent ; on ne peut pas leur reprocher de manquer de créativité. Leur dernier coup : le « faux Le Drian »… Mais se moquer du ministre des Affaires étrangères coûte cher : mercredi 11 mars, le tribunal judiciaire de Paris a condamné Gilbert Chikli à 11 ans de prison et 2 millions d’euros d’amende. Son complice Anthony Lazarevitch a été, pour sa part, condamné à 7 ans de prison et un million d’euros d’amende.

Escroquerie à la fausse qualité

« Depuis le début des années 2000, Israël est devenu le centre mondial de cette technique connue sous le nom d’ “escroquerie à la fausse qualité”, d’ “escroquerie au Président” ou d’ “escroquerie aux faux ordres de virement” (FOVI). Ces deux dernières entourloupes consistent à convaincre, par le biais de mails contrefaits et d’appels téléphoniques émanant prétendument du dirigeant d’une entreprise, son service comptabilité de transférer des fonds sur un compte inconnu. » (Libération, 13-14 mai 2017). L’inventeur de ce type d’escroquerie est un Franco-Israélien, Gilbert Chikli. Son histoire a inspiré le film Je compte sur vous avec Vincent Elbaz et Julie Gayet.

À l’été 2015, Chikli se lance dans une variante avec le « faux Le Drian ». La cible : 150 grandes fortunes. « L’escroc revêt un masque en silicone représentant le visage de Le Drian, sur fonds d’ors républicains, pour mieux appâter ses “clients” lors de conversations via l’application Skype » (Journal du dimanche, 2 février 2020). Mais beaucoup se méfient, surtout les chefs d’État africains qui sollicitent directement le cabinet du ministre. Au téléphone, Gérard Chikli et son associé Anthony Lazarevitch, autre Franco-Israélien, jouant au « faux Le Drian », abordaient dirigeants politiques et PDG en leur demandant en urgence une aide financière pour des « opérations secrètes » de l’État français. Les motifs les plus souvent invoqués étaient le versement d’une rançon pour libérer des otages en Syrie ou la lutte contre le terrorisme. Les futures victimes se voyaient promettre un remboursement rapide via la Banque de France. Trois victimes : l’Aga Khan (chef spirituel des ismaéliens, une branche de l’islam chiite) pour 20 millions d’euros, Corinne Mentzelopoulos (château Margaux) pour 5 millions d’euros et l’homme d’affaires turc Inan Kirac pour 50 millions de dollars. « As de la déballe, baratineur en chef, bonimenteur de profession, Gilbert Chikli s’était fait connaître à coup de condamnations et d’interviews comme l’inventeur de l’arnaque au président » (Le Monde, samedi 5 février 2020).

Intouchable

Condamné en 2015 par contumace à 7 ans de prison alors qu’il avait récupéré un butin de 8 millions d’euros auprès de plusieurs entreprises françaises, Chikli s’était enfui en Israël. Là, il était intouchable, ne craignant pas l’extradition. Mais il commit l’erreur de s’installer en Ukraine. Dans un appartement transformé en studio, il comptait refaire le coup du « faux Le Drian » avec le masque d’Albert de Monaco cette fois. Il a donc été interpellé courant 2017, extradé en France, puis jugé ; lui et Lazarevitch avaient tout simplement oublié qu’ils se trouvaient sous le coup d’un mandat d’arrêt international. À Kiev, il « ne faisait pas du Le Drian mais du Forex » (un marché de changes ciblé par de nombreuses escroqueries), explique-t-il. « Et vous vendiez quoi ? », lui demande la présidente du tribunal. « Du vent, rétorque–t-il. Mais apparemment c’est autorisé. » (Le Monde, mercredi 12 févier 2020).

Du bagou, de la tchatche et un culot monstre

Résumons l’affaire du « faux Le Drian ». Plusieurs qualités sont requises : du bagou, de la tchatche et un culot monstre. Il faut prévoir également le bon décor : « Pour corroborer la véracité de la demande, un appel est passé par Skype à l’occasion duquel la future victime voit apparaître sur son écran le ministre [hier de la Défense, aujourd’hui des Affaires étrangères] – en fait un escroc qui porte un masque – assis derrière un bureau censé se situer à l’hôtel de Brienne [ou bien le Quai d’Orsay désormais] et devant les drapeaux français et européen. ». Seconde étape : « Des documents transférés à la victime grâce à des boîtes mails créées pour l’occasion et imitant les adresses officielles » afin de rendre crédible l’opération (Le Monde, mercredi 5 février 2020).

Coût de l’escroquerie en bande organisée en état de récidive légale : jusqu’à 20 ans de prison. Le 11 mars dernier, le tribunal judiciaire de Paris a finalement condamné Gilbert Chikli à 11 ans de prison et 2 millions d’euros d’amende. Son complice Anthony Lazarevitch a récolté pour sa part 7 ans de prison et un million d’euros d’amende.

B. Morvan

Crédit photo :DR
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