Relativiser son confinement avec l’exemple de Jean-Paul Kauffmann

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À l’heure où il ne fait guère de doute que nous nous dirigeons vers la prolongation du confinement pour quinze jours supplémentaires voire davantage… Le rappel des souffrances endurées par d’autres personnes soumises à d’infiniment plus rudes contraintes d’enfermement, pourra inciter les plus récalcitrants à relativiser leur situation actuelle.

L’évocation de la malheureuse Anne Frank qui vécue recluse dans une cave pendant plusieurs années est l’un de ces récits qui est de nature à remettre en perspective la restriction temporaire de notre liberté de déplacement. Mais l’homme du vin que je suis, a choisi plutôt de rappeler la longue et terrifiante captivité de Jean-Paul Kauffmann dans les geôles du Hezbollah.

Photo : © Claude Truong-Ngoc / Wikimedia Commons

L’écrivain et journaliste, fin connaisseur du vignoble bordelais, restera longtemps marqué par l’expérience brutale d’un kidnapping d’une grande cruauté, lui qui confia au journal Libération avoir laissé une part de lui-même « errant dans le royaume des ombres ».

Les faits remontent au milieu des années 80, à cette époque les journaux télévisés égrènent pendant plus de 1 000 jours le dramatique décompte du temps de détention infligé à Jean-Paul Kauffmann et ses compagnons d’infortune. À cette époque les prises d’otage au Liban sont monnaie courante (une évaluation avance le chiffre de 15 000 disparus) et dans ce contexte de haute insécurité, le risque encouru dénotait tout le  courage, mais aussi la détermination des journalistes envoyés sur la zone de conflit. Jean-Paul Kauffmann était de ceux-là.

Peu disert sur sa captivité, il ne livrera jamais le récit complet de sa détention, au mieux se contentera-t-il de confesser quelques bribes à l’occasion de rares interviews. Ce n’était pourtant pas le talent de la narration qui manquait à l’auteur de Voyage à Bordeaux. Mais pour sa propre résilience, Jean-Paul Kauffmann a développé le syndrome de Luis de Léon, le théologien de l’université de Salamanque persécuté par l’Inquisition qui reprit son enseignement avec une légèreté surprenante par un « comme je le disais hier », effaçant dès lors son sort de supplicié.

1 000 jours en enfer

Sur les détails que le journaliste s’autorise à dévoiler, ressortent les conditions sordides de ses nombreux transferts dans des cercueils transportés par des ravisseurs veillant à ne pas rester sur le même lieu trop longtemps. Et puis à la merci de ses bourreaux, J.-P. Kauffmann avait à subir régulièrement des simulacres d’exécution ainsi que des humiliations régulières de la part de geôliers assouvissant les plus bas instincts de la domination humaine. S’ajoutent une nourriture frugale et monotone, l’exiguïté de l’univers de vie, et un enchaînement permanent sur les deux dernières années de captivité.

Les ressorts de la résistance

Plusieurs facteurs ont permis à Jean-Paul Kauffmann de trouver la force de traverser cette interminable épreuve. En premier lieu la compagnie de ses codétenus, notamment celle de l’Américain Thomas Sutherland dont l’humour décapant agrémentait l’humeur des mornes journées. Cette capacité de l’homme à tourner en dérision les drames montre toute son importance dans la crise sanitaire actuelle.

La dédramatisation qui se met en œuvre sur les réseaux sociaux où pullulent de très bonnes parodies de film sur le thème du confinement, atténue à sa façon la pression ambiante.

Les ressources sont aussi venues de la littérature, Jean-Paul Kauffman est un lettré et la possibilité de s’évader dans les livres a constitué pour lui un précieux viatique. Il raconte avoir lu 22 fois le tome 2 de Guerre et Paix de Tolstoï et ruminé inlassablement la Bible qu’il avait su obtenir de ses gardiens. La littérature a fourni de cette manière le précieux exutoire à son esprit trouvant selon ses dires le pouvoir de bondir « comme un elfe hors de sa cellule ».

Enfin Jean-Paul Kauffmann entretenait sa mémoire par la récapitulation journalière du classement des grands crus classés de 1855, autant de futures promesses à une réappropriation progressive des plaisirs de sa vie passée, ensevelis sous trois longues années de privations.

Gardons ainsi en mémoire l’exemple de cette admirable lutte engagée par un homme armé d’une grande sensibilité littéraire, soutenu par un attachement indéfectible à son art de vivre resté inébranlable face à la barbarie de ses bourreaux.

Raphno 

Crédit Photo : DR
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