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Avant Pâques et ses réjouissances, il y a le carême. Quarante jours de pénitence, de sacrifices pour se purifier et se rendre digne de cette fête : la résurrection du Christ.
En cette période de confinement, le temps s’égrène lentement et les souvenirs m’encombrent. Le carême d’abord. Toute gamine, j’étais gardée par ma marraine quand maman travaillait à la Poste. Et ma marraine respectait à la lettre les quarante jours de restriction. Cela avait une réelle incidence sur mon goûter : une tartine de pain sec. Adieu le beurre, la confiture, un fruit ou du chocolat, il fallait être en communion avec les souffrances endurées par Jésus. Ce détail peut paraître aujourd’hui insignifiant, mais si l’on considère qu’au début des années 60, dans les familles très modestes, il y avait rarement gras à manger, je peux dire que je trouvais cruelle cette privation. Pourtant, à toute chose son ouverture, c’est à cette contrainte- là que je dois d’apprécier le bon pain. J’allais alors à la boulangerie voisine acheter la tartine de pain de quatre livres juste sortie du four.
Cette image aussi très précise du dimanche des Rameaux. Cela m’étonne un peu aujourd’hui de voir son empreinte bien marquée dans ma mémoire. Je pense que j’étais très sensible à l’odeur de ces branches taillées à la va-vite et à vif de laurier, de romarin ou autre. Je revenais de la messe en sautillant et toute fière d’apporter à ma mère la branche bénie qu’elle s’empressait de glisser entre la statue de la Vierge et le petit bénitier accroché au-dessus de son lit. Elle croyait ferme aux vertus protectrices de ce rameau béni.
Nous toutes, élèves de l’école Sainte Germaine étions bien converties à l’idée que la joie de Pâques se méritait par le carême et ses préparatifs. Aujourd’hui, carême et quarantaine font ménage, de force. L’occasion pour tous, croyants et non-croyants de s’affranchir de pratiques exacerbées de consommation qui confondent le sacré et le profane. Le christianisme s’est toujours nourri de pratiques païennes et d’ailleurs les plus belles l’ont enrichi et non dénaturé. Mais la débauche de sollicitations marchandes enlève toute valeur à cette fête inscrite dans notre patrimoine.
Pâques avec nos enfants, les vacances, les échappées à la mer, les confiseries cachées dans le jardin… Ce sont désormais les cloches qui déposent les œufs, poules, lapins en chocolat dans les bosquets. Les albums familiaux regorgent de photos : les enfants en cercle autour de la table, les trésors de la chasse étalés dessus.
Il faudra être attentif à ne pas céder à un cafard noir ce dimanche quand, tous confinés, grands-parents surtout, nous allons nous retrouver seuls. La maison vide, privée d’exclamations joyeuses, le jardin déserté, tout cela va vite nous affecter. L’absence ne peut pas être insignifiante. Une de mes petites filles a déjà versé des larmes, elle est confinée en appartement avec ses parents, en ville, et elle ne va pas voir ses cousins.
Pour en revenir à ces Pâques de ma jeunesse, je n’ai pas souvenir de repas particulièrement festifs. Cependant, je vivais la sortie du carême à mille petits détails. Tout d’abord la tenue arborée pour aller à la messe. Je portais pour l’occasion un nouvel ensemble cousu par la couturière du village. Qu’il vente, qu’il pleuve, il était composé de nouvelles chaussures (cadeaux de ma marraine), de socquettes de coton blanc crocheté, une jupe plissée, souvent écossaise, et un blazer en coton bleu marine avec des boutons dorés, les plus beaux avaient une ancre dessus. Sous le blazer, juste une petite blouse en coton léger.
Hélas, ma mère ne prenait pas en compte que, selon les années et la date fixée, nous habitions dans l’Ouest du pays où le temps peut être fort capricieux et frisquet. Cela m’a valu nombre d’angines et d’otites attrapées dans une église glaciale. Mais l’honneur familial était sauf, j’avais porté une tenue neuve à Pâques.
La tradition voulait que ma marraine vienne prendre le goûter. Je me souviens du gâteau maison préparé par maman, avec la crème du lait. A ce moment-là seulement, je recevais mon cadeau de Pâques. Traditionnellement, un livre sur la vie d’une sainte. J’en ai conservé plusieurs, ils sont beaux, bien illustrés et très édifiants. En plus, j’avais droit à ces petits paquets de bâtonnets en chocolat, fourrés à la vanille, à la framboise, ou à la pistache. Ils étaient enveloppés de papier argent barré de bleu, de rose ou de vert. A l’époque, après le carême, je ne pouvais rien trouver de meilleur.
Ce temps de confinement qui, aléa de l’histoire, survient au temps de Pâques nous apprend qu’il existe un « devoir de joie ».
Clément Rosset nous prévient : « Il s’agit d’affirmer la joie de vivre sans répudier le tragique. »
Anne MESDON
Crédit photo : DR
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