De tous les comédiens français, Michel Piccoli est sans doute celui qui représente l’Acteur par excellence, entendu dans le sens de métier et de présence. Ni la qualité de son jeu ni son physique ne suffisent à le distinguer radicalement de ses pairs. S’il s’impose, si son apparition fait événement, qu’il se « passe quelque chose » à l’écran, c’est parce que cette alliance d’une voix timbrée, à la fois soyeuse et mâle, et d’un corps terrien et gracieux nouent une relation immédiate avec le spectateur, happé par le personnage. De ce point de vue, il réalise la coïncidence des opposés, totalement encastré dans le rôle (inoubliable dom Juan dans le téléfilm que Marcel Bluwal réalise en 1965) et totalement Piccoli, sans que l’une des deux entités prenne jamais le pas sur l’autre.

Il en va de même de son éthos : à de rares exceptions près, il aura campé des notables (le riche industriel de La Chamade, Cavalier, 1968, les bourgeois dépravés de Belle de jour, Buñuel, 1966, La Grande Bouffe, Ferreri, 1973 ou adultérins : Les Noces rouges, Chabrol, 1972), des hommes de pouvoir (politique : Le Charme discret de la bourgeoisie, Buñuel, 1972 ; économique : Les Choses de la vie, Sautet, 1969, L’Imprécateur, Bertuccelli, 1977, Le Sucre, Rouffio, 1978), des militaires (Adieu Bonaparte, Chahine, 1985), des hauts gradés de la police (Max et les ferrailleurs, Sautet, 1971), des médecins (Sept Morts sur ordonnance, Rouffio, 1975), en un mot des hommes jouissant de l’autorité qui sied à leur fonction (le producteur du Mépris, Godard, 1963), oints de la toute-puissance spirituelle : Habemus Papam (Moretti, 2011), où il incarne le (virtuel) Saint-Père. Mais ces colosses granitiques apparaissent vite lézardés. La passion couve sous l’impavidité, l’angoisse perce la cuirasse, et le piédestal se craquelle : la jeune actrice que campe Bardot l’accable de son « mépris » pour un geste vil, l’hédoniste s’autodétruit dans la ripaille de La Grande Bouffe, Caferelli, général commandant l’armée d’Orient de Napoléon, est troublé par la sensibilité de deux jeunes Égyptiens, le grand comédien de théâtre « rentre à la maison » (Oliveira, 2001), et le cardinal Melville, qui vient juste d’être nommé pape, a une crise de panique, fuit la foule et sombre dans la dépression

Le tour de force de l’acteur est d’habiter les personnages de ces énergies contradictoires, en faisant de ces antagonismes intérieurs le centre de gravité de l’être. Pas d’ascension ni de chute : chaque homme est, au même moment, apogée et déclin, idéal et faillite. Le protagoniste piccolien est tout à la fois le mythe et sa critique, jouant concomitamment les deux versions de sa vie. C’est pour cette raison que l’homme a traversé sept décennies de cinéma (sans compter le théâtre avec Patrice Chéreau et Luc Bondy), aligné deux cents films et joué sous la direction des plus grands – Hitchcock l’a mis en scène – : sa robuste assurance et la sourde prescience de sa fragilité en font le parfait porte-voix de la conscience moderne. Un héros de notre temps.

Sévérac

Crédit photo : Georges Biard/Wikimedia (cc)
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